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[Critique : Le Pianiste de Roman Polanski 2002]


  • Subject: [Critique : Le Pianiste de Roman Polanski 2002]
  • From: Yannick Rolandeau <yrol@free.fr>
  • Date: 07 Oct 2002 16:35:02 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Guest of ProXad - France
  • Reply-to: yrol@free.fr
  • Sender: modappbot@dspnet.claranet.fr
  • Xref: news.free.fr fr.rec.cinema.discussion:164209 fr.rec.cinema.selection:833

Scénario : Ronald Harwood, d'après le livre de Wladyslaw Szpilman.
Image : Pawel Edelman. 
Musique : Wojciech Kilar. 
Avec : Adrien Brody (Wladyslaw Szpilman), Emilia Fox (Dorota), Michal
Zebrowski (Jurek), Frank Finlay (le père), Maureen Lipman (la mère). 
Prod. : Roman Polanski, Alain Sarde, Robert Benmussa, Daniel Champagnon.
Distr. : Bac Distribution
2h30mn


REVELATIONS

Après La Neuvième porte, excellent film au demeurant, Roman Polanski se
tourne vers un sujet plus ambitieux sans quitter d'ailleurs l'un de ses
thèmes favoris, le mal qu'il n'a cessé d'autopsier avec une grande lucidité
tout au long de son oeuvre. Quand un auteur aborde un point aussi sensible
de son histoire personnelle (l'auteur de Cul-de-sac ayant vécu
personnellement la tragédie du ghetto de Varsovie), on peut craindre qu'il
verse dans une confession sentimentaliste et qu'il devienne "personnel" au
pire sens du mot. Comme Roman Polanski le disait à la conférence de presse
de Cannes, même s'il a puisé dans ses souvenirs personnels pour réaliser le
film, ce texte lui a permis de ne pas parler de lui. Qu'on ne cherche donc
pas ici de film "personnel" au travers du vécu intime de l'auteur. Au
contraire, Polanski en grand cinéaste qu'il est, et ce avec une humilité
qui force l'admiration, s'efface derrière son sujet pour mieux lui donner
toute son ampleur, et ce que certains critiques lui reprochent, en fait au
contraire sa très grande force, réussissant là où d'ailleurs Spielberg
avait lamentablement échoué.

D'un autre côté, en choisissant de se lancer dans l'adaptation du récit
écrit en 1945, sobre et émouvant de Wladyslaw Szpilman (ce qui n'était pas
chose facile et on se demande souvent à la lecture comment peut-on
retranscrire certaines scènes particulièrement pénibles), on comprend
celui-ci ait pu attirer le cinéaste : un homme au destin hors du commun qui
va être acculé, traqué et isolé (que l'on va suivre presque pas à pas) et
qui va devenir le témoin tout particulier de cette époque. On retrouve là
un parallèle avec certains personnages des oeuvres précédentes de Roman
Polanski (Répulsion, Rosemary's baby, Le Locataire, Tess) qui tentaient de
se débattre vainement dans un monde hostile et l'on comprend peut-être
mieux l'angle d'attaque que le cinéaste cherchait pour raconter une telle
histoire. Le Pianiste est un film intime et pudique sur cette période
tragique et c'est cette intimité et cette pudeur qui nous permettent de
saisir et de comprendre ce qui s'est passé hors de toute réaction
sentimentaliste qui jettera toujours un voile mensonger sur la réalité des
évènements.

Wladyslaw Szpilman (remarquablement interprété par Adrien Brody) est donc
un pianiste célèbre de 28 ans jusqu'au jour où la guerre se déclare. A
partir de ce moment-là, tout bascule. La première scène qui ouvre le film
résume à elle seule la résistance têtue et dérisoire du personnage :
Wladyslaw joue le Nocturne en ut dièse mineur de Chopin dans le studio de
Radio-Pologne quand des bombardements éclatent. La Wehrmacht est aux portes
de la ville. Les ingénieurs du son décident de s'enfuir mais Wladyslaw
continue de jouer jusqu'à ce qu'une autre explosion l'en empêche
physiquement.

Toute la première partie, fidèle au récit, retrace avec minutie et
sobriété, tous les épisodes tragiques qui ont jeté toute une ville dans la
terreur, d'autant plus terrifiante si je peux dire qu'elle s'est installée
tranquillement pour devenir d'une absurde et étrange quotidienneté. Nous
voyons les nazis occuper Varsovie, opérer des rafles, infliger
d'insoutenables humiliations (scène où l'un d'eux oblige le père de
Wladyslaw à marcher dans le caniveau), les lois anti-juives prendre place,
le ghetto se construire (novembre 1940, un seul plan) et les familles
juives (y compris bien entendu celle de Wladyslaw composée de ses parents,
de son frère Henryk et de ses deux soeurs) être déplacées et parquées dans
ce même ghetto. 

Certains de ces épisodes ont tellement été rabâchés par la télévision que
nous croyons les connaître, comme si en quelque sorte, ils nous étaient
devenus familiers. La tâche d'un metteur en scène devient alors redoutable
quand il doit aborder ensuite ce genre d'évènements par rapport à ce
déjà-vu et prétendument connu. C'est là que l'angle d'attaque de Polanski
est pertinent dans sa simplicité et sa limpidité même. Il passe d'ailleurs
assez rapidement sur les nazis qui occupent Varsovie ou les lois
anti-juives prendre place ou le mur ghetto se construire. Ce qui
l'intéresse bien plus, c'est l'impact existentiel de ces événements sur les
individus, notamment par le fait évidemment qu'ils sont vécus par le
personnage principal, c'est-à-dire de l'intérieur, échappant ainsi au film
purement et banalement historisant. Quand des mesures sont décrétées, on en
fait la lecture à toute la famille et quand il est fait obligation de
porter l'étoile juive (que les juifs doivent eux-mêmes confectionner), on
s'indigne et on refuse d'obtempérer. Il est en de même quand il est annoncé
que les juifs ne doivent garder que 2000 zlotys, ce qui nous vaut un débat
quelque peu houleux quand il faut en cacher le surplus. 

C'est encore plus évidemment dans les événements vécus au dehors (la valse
macabre de la rue Chlodna, le vieil homme qui se jette dans la boue pour
manger de la soupe, ou encore celle où Wladyslaw tente d'extirper un petit
contrebandier d'un drain fait dans le mur tandis que de l'autre côté, un
policier allemand lui brise les reins à coup de matraques, le petit garçon
mourra dans les bras de Wladyslaw). Polanski tente de donner à tout cela
une matérialité concrète, d'insuffler une substance palpable qui
n'échappera plus maintenant à notre mémoire. Il nous les fait habiter au
lieu de les rendre habituelles. L'une des scènes les plus étonnantes par sa
concrétude est celle où Wladyslaw qui gagne sa vie dans le café Nowoczesna
(fréquenté par des richards) doit s'arrêter de jouer du piano car un client
fait sonner sur la table des pièces de 20 dollars-or qu'on vient de lui
vendre.

Quand le film nous aborde un point de l'histoire connu que l'on ne peut pas
passer sous silence bien évidemment, c'est par l'intermédiaire d'une
histoire sentimentale qu'il le fait (elle ne fait que débuter et n'aura pas
de suite), celle entre Wladyslaw et la violoncelliste Dorota (superbe
Emilia Fox). Ils veulent aller dans un café mais un écriteau indique :
"Interdit aux juifs". Dorota s'en émeut mais Wladyslaw ne s'indigne pas. Il
est bien plus préoccupé par la belle jeune femme qu'il a en face de lui,
d'être avec elle plutôt que d'être obsédé par l'ignominie de cet écriteau
qui l'empêcherait de continuer à vivre sa propre vie d'homme. Ici, Polanski
aborde subtilement la situation et cette première partie montre bien
comment le mal peut gagner en quelque sorte "paisiblement" une ville,
infiltrer le tissu social et aboutir au final à une situation tragique.
Rien n'arrive par un déchaînement brutal et soudain. Au contraire, les
mesures d'exclusion s'insinuent dans la vie quotidienne, sont admises et
deviennent surréelles. Si elles peuvent provoquer une colère, il n'y a
guère moyen de lutter contre elles. Personne n'est dupe mais en même temps,
l'impuissance est grande si l'on tient compte qu'une partie de la ville
ferme les yeux, une autre collabore et une autre se soumet faute de mieux.
La seule chose qui reste si l'on peut dire est de se conformer à ces
mesures afin d'être irréprochable et de rester avec ceux qu'on aime. En un
mot, le problème semble insoluble d'autant que le but de tout cela,
l'extermination dans les chambres à gaz, paraît incroyable, de l'ordre de
l'irréprésentable. 

Toute la grande force du film n'est donc pas de jouer dans la
reconstitution grandiose, éblouissante et démonstrative mais de faire dans
l'allusion sobre et significative. Plutôt que les grands évènements
historiques rabachées, les petits faits quotidiens méconnus ou mésestimés.
Polanski ne joue jamais d'emphase, de dramatisation mais déploie sa lenteur
méticuleuse et son sens aigu du concret. Il gomme tout ce qui peut faire
"cinéma" et "spectacle" pour nous restituer la réalité existentielle de ce
qui s'est véritablement passé et de comment tout cela a été vécu. Si l'on
assiste à la brutalité des nazis (la jeune juive qu'un officier tue d'une
balle dans la tête parce qu'elle a osé poser une question), le film ne joue
pas de surenchère : plans brefs, aucune musique, aucun pathos venant
souligner l'horrible drame qui vient de se jouer. En jouer, par des effets
racoleurs nous indiquant ce qu'il faut penser et ressentir, démontrerait
une intervention intempestive et déplacée du cinéaste dans la narration et
un manque de confiance dans ce qu'il nous montre. La scène la plus
exemplaire à cet égard (et l'une des plus terribles du film et qui était
loin d'être facile à mettre en scène) est celle où des nazis investissent
un immeuble en pleine nuit. Toute la famille de Wladyslaw qui habite juste
en face va assister de leur fenêtre à l'horrible carnage. Les nazis
pénètrent dans un appartement, font lever leurs occupants en train de dîner
et comme l'un d'eux n'obtempère pas, ils le poussent jusqu'à la fenêtre et
le balancent dans le vide... avec son fauteuil d'handicapé. Les nazis font
ensuite sortir les locataires dehors, les abattent et repartent en voiture,
écrasant au passage les cadavres étendus sur la chaussée dans un bruit
caractéristique (détail rarement montré et entendu).

Le traitement cinématographique de cette scène est remarquable et c'est ce
qui fait du Pianiste, entre autres, un très grand film. Nous n'assistons
donc pas à cette descente de l'intérieur, ce qui aurait été trop direct.
L'événement est vu par la famille de Wladyslaw qui regarde par la fenêtre,
c'est-à-dire de l'extérieur et de loin. Habituellement, on passerait pour
"voyeur" d'observer ainsi ce qui se passe chez des voisins mais là, la
scène prend une toute autre résonance. Si ce point de vue particulier
permet à Polanski de créer une distance juste entre l'événement dramatique
et la manière dont il la filme évitant toute complaisance malsaine, il joue
pourtant d'une position malaisée dans le fait d'assister à de tels
brutalités en "spectateurs". L'on comprend d'autant mieux ce que peut être 
précisément une violation de l'intimité (suivies ici d'exécutions
sommaires) et aussi ce que peut être la peur, ce moment où le réel bascule
dans l'innomable. Un plan de coupe est évident : quand l'homme est jeté par
la fenêtre, la caméra ne s'attarde pas sur le fait qu'il s'écrase sur le
trottoir, c'est la réaction de la famille qui nous est montrée. Ce
dispositif distancée à l'intérieur de cet épisode même est significatif de
toute la mise en scène qu'a adopté Polanski pour ce film (on pourrait dire
que cela est représentatif de toute son oeuvre même).

Cette première partie va se clore logiquement sur la déportation des
familles juives et donc aussi de celle de Wladyslaw. Là encore le film
parvient à traiter le moment où le père de Wladyslaw achète un caramel 20
zlotys et le découpe en six parts avec une remarquable retenue qui évite
tout ridicule et tout misérabilisme. Il en est de même quand les familles
montent dans le train pour être emportées à jamais dans un camp
d'extermination. Il y a un mouvement de panique, et les portes sont
refermées brutalement. La scène est sèche et terrible. Un réalisateur
quelconque aurait sombré dans le pathétisme le plus gluant et versé dans la
mécanique lacrymale pour nous impressionner banalement. Au contraire, ici,
on réalise concrètement ce qu'est le mal et l'horrible engrenage qui
l'accompagne.

Juste avant, Wladyslaw Szpilman sera sauvé in extremis par un policier
juif. Il tentera de rejoindre sa famille mais quand il s'entendra dire
qu'on vient de lui sauver la peau, il décidera de s'enfuir. Là commence la
seconde partie film qui nous montre Wladyslaw se retrouvant seul au point
où ce mot n'a plus guère de sens. Quel destin quand on y pense ! Wladyslaw
Szpilman échappe à tout et souvent par hasard. Il aurait pu être choisi par
un officier allemand et être exécuté sommairement. Non, cela tombe sur un
autre : un certain nombre de travailleurs sont sommés de se coucher sur le
sol et sont exécutés froidement d'une balle dans la tête. L'officier
d'ailleurs est obligé de recharger son pistolet, faisait croire à l'homme
qui est à terre qu'on lui accorde un sursis. Il n'en est rien bien sûr.
Rien n'arrive simplement, tout paraît s'emboîter absurdement.

Entretemps, s'est dessiné subtilement tout au long du film un univers où
tout a basculé et où les comportements ont été fort changeants quand il
s'est agi de sauver sa peau. Comme dans le récit, le film trace une carte
complexe des comportements humains : aucun manichéisme ici et que peu de
films de ce genre avaient montré. On voit des juifs devenir des policiers à
la botte des nazis (Wladyslaw, dans son récit, évoque qu'ils pouvaient être
pire que les nazis eux-mêmes), c'est l'un d'eux, rappelons-le, qui sauvera
pourtant Wladyslaw au dernier moment. On voit effectivement des nazis
brutaux, des polonais qui cachent des juifs, d'autres prêts à les dénoncer,
des nazis en sauver, des juifs qui profitent de la situation (l' "ami " qui
récolte des fonds sur le nom de Wladyslaw et qui devait lui donner à
manger). C'est dire si les illusions humaines, illusions que l'homme se
fait complaisamment sur lui-même et sur le monde, sont friables. On pouvait
se croire à l'abri et se rassurer en se croyant du bon côté et voilà qu'à
la faveur d'évènements, les certitudes basculent et les faits révèlent tout
autre chose. Polanski touche là du doigt une question cruciale et que l'on
retrouve dans tout son cinéma, la question de l'identité.

Wladyslaw Szpilman est lui-même tiraillé et incertain quant à ce qu'il doit
faire. Tout est devenu flou et indécis. Il n'est que pianiste et dans ce
contexte à peu près inutile et pourtant son statut d'artiste lui vaut une
certaine complaisance dans ce monde dévasté. Il aimerait bien être
résistant, faire quelque chose mais visiblement, cela n'est pas dans son
tempérament. Il ne fait que fuir, d'aller de cachette en cachette, attend,
reclus, que le temps passe, tombe malade, apprend que certains de ses amis
ont été tué, assiste en témoin impuissant (et de loin encore) d'une fenêtre
d'un appartement à des massacres et à des actes de résistance. Qui est-il
vraiment ? Wladyslaw avouera lui-même, alors qu'il a trouvé refuge dans un
appartement en zone allemande, juste en face d'un hôpital, ne plus savoir
de quel côté du mur il se trouve. Questionnement terrible pour ce pianiste
juif. A ce doute sur son inaction, sa passivité et par ricochets, sur son
identité, répond en écho aussi une interrogation plus vaste et plus
grinçante. Que reste-t-il d'humain quand on a poussé un homme aux dernières
extrémités, quand on a méticuleusement d'une manière ou d'une autre,
exterminé sa famille, qu'on l'affamé, traqué, isolé, en un mot humilié ?
Jean Clair nous rappelle dans La barbarie ordinaire la substance de ce mot
: " Le radical, la " racine " du mot homme, porte son origine terrestre,
mais de deux façons différentes : c'est l'humilité et c'est l'humiliation.
Rappeler que l'homme est humble, c'est rappeler qu'il est né de l'humus.
Humilier autrui, c'est en revanche non seulement le ramener à l'humus, à le
réduire à l'humilité de la poussière, des feuilles, du fumier, mais c'est
le traiter " plus bas que terre ", l'enfoncer dans cette couche primitive
où le sol est pourriture et décomposition et dont la vie l'a dégagé. C'est
réduire l'être humain à ce qui n'est pas de l'ordre du vivant mais de
l'inerte et de l'inanimé, le dépouiller de sa forme et de sa contenance,
c'est le mortifier, lui faire sentir les affres de la mort alors qu'il est
encore en vie. "( p73-74)  

Que reste-t-il de son moi ? Où est la frontière derrière laquelle un "moi"
cesse d'être un moi ? a dit un romancier. Et cette situation n'est pas
exclusive à la seconde guerre mondiale. Il est difficile à ce moment-là de
ne pas songer à La Métamorphose de Kafka en voyant Wladyslaw, transformé en
une silhouette cherchant désespérément à manger, le regard exorbité, la
barbe lui mangeant le visage, ses cheveux ayant poussés démesurément.
C'était là le sens de la métaphore de Kafka.

Le plan qui évoque toute cette "absurdité" et qui élève le film sur un plan
on dira philosophique, est bien entendu celui, où s'échappant de l'hôpital,
Wladyslaw grimpe sur une palissade et s'engage seul dans une allée bordée
de chaque côté, à l'infini ou presque, d'un champ de ruines, de bâtiments
dévastés, plan simple et bouleversant d'une très grande beauté. 

Ayant trouvé refuge, un de plus, dans une de ses ruines, c'est là pour la
première fois, essayant de percer une boite de conserve, qu'il se retrouve
face à face avec ce qu'il a fui sans arrêt, avec un officier allemand, Wilm
Hosenfeld qui le sauvera, lui apportera à manger avant de l'abandonner
quand la débâcle nazie arrive enfin. Cet officier, apprenant que Wladyslaw
est pianiste, lui demandera de jouer un morceau. La scène est étonnante
dans ce contexte car elle surgit comme un inattendu et singulier moment de
beauté dans un monde que le mal a saccagé sans retenue. Peut-être même
faut-il avoir subi ne serait-ce qu'une fois dans sa vie l'humiliation,
avoir touché l'humus de la terre, pour connaître non seulement un réel
moment de beauté mais pour savoir ce qu'est réellement la beauté. Car il
faut noter que c'est dans ce moment précis et ô combien étrange que
Wladyslaw retrouve ce qu'il est et a toujours été : celui d'être un
pianiste. Cette scène me fait songer à Tess qui se retrouve dans une
situation similaire, toutes choses étant égales par ailleurs :  après avoir
perdu son enfant, le pasteur ayant refusé de l'enterrer chrétiennement,
l'héroïne se réfugie et s'apprête à dormir dans la forêt avec pour humble
matelas un tapis de feuilles. Songeant à sa situation présente et à son
destin qui s'est emballé à cause d'un hasard malencontreux, elle lâche un
émouvant : " Tout est vanité ! " Elle se couche, entend du bruit, se
redresse et aperçoit un cerf à ses pieds. Le réel est toujours surprenant,
paradoxal et rien ne va de soi.

En partant, l'officier offre son manteau à Wladyslaw. Certains diront qu'on
s'attend à ce qu'ensuite, Wladyslaw soit pris pour un nazi au moment de la
libération . Ce qui passe pour inessentiel est au contraire ce qui est
l'essentiel. Aussi grotesque soit-il par ailleurs : un manteau, un
vêtement. Ce qui est important, c'est que dans son existence pauvre et
dérisoire, il n'y pense même pas (il a froid et grelotte) et que cet homme,
ce juif qui a tout subi ou presque, soit pris pour un allemand. Outre
l'ironie de la situation, n'oublions pas au passage que l'action se situe à
Varsovie et qu'il y fait très froid en hiver. Deux cris semblent se
répondre en écho dans le film : celui de la femme qui crie "un Juif ! quand
Wladyslaw s'enfuit après avoir fait dégringolé toute la vaisselle
(rappelons-nous, c'est la même qui jouait du piano ! et que Wladyslaw
écoutait amoureusement ayant lui-même été privé d'en jouer pendant si
longtemps) et "Un Allemand !" quand il sort de sa cachette. Et pourtant, il
s'agit du même homme...  Cette scène conclut logiquement toutes les
interrogations que le film a soulevé.  Et à un homme qui a tout subi au
point d'avoir été dépouillé jusqu'à son être même,  le générique lui rend
son identité, son moi, celui d'être un pianiste. L'art, cette petite chose
qui sait nous rendre digne d'être homme et que certains aimeraient bien
mettre au banc des vieilleries. Polanski, avec ce beau film, est ce qu'il
sait être : un cinéaste.

Wladyslaw Szpilman est mort à Varsovie en juillet 2000.

-- 
 Yannick Rolandeau
 http://yrol.free.fr/  
"Un homme qui n'est jamais idiot n'est pas tout à fait humain."           
                             Gonzalo Torrente Ballester

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