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Critique: Tourments d'Alf Sjoberg (1944)


  • Subject: Critique: Tourments d'Alf Sjoberg (1944)
  • From: Philippe Serve <pserve@club-internet.fr>
  • Date: 29 Sep 2002 08:55:03 GMT
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TOURMENTS (Hets)

Suède, 1944, de Alf Sjöberg, NB, 101'

Scénario: Ingmar Bergman

Avec: Stig Järrel, Alf Kjellin, Mai Zetterling, Olof Winnerstrand


En 1944, Ingmar Bergman a 26 ans et possède déjà une solide réputation,
considéré comme l'un des tous meilleurs metteurs en scène de théâtre du
pays. Bien que passionné par le cinéma, il n' a encore réalisé aucun
film. Son premier, "Crise", viendra l'année suivante. Il va faire ses
dents sur ce TOURMENTS qu'il écrit pour Alf Sjöberg qu'il assiste à la
réalisation.

Sjöberg est, avec Gustav Molander, l'un des deux "nouveaux" réalisateurs
suédois d'alors, dans la lignée des deux géants: Mauritz Stiller
(1883-1928), l'homme qui découvrit Garbo et à qui l'on doit des chefs
d'œuvres tels que "Le Trésor d'Arne"  (Herr Arnes pengar, 1919),
"Erotikon"  (1920) ou "La Légende de Gösta Berling" (Gösta Berling Saga,
1924, premier film de la Divine) et Victor Sjöstrom, 65 ans à l'époque,
à la retraite depuis sept ans et que... Bergman emploiera deux fois
comme acteur, d'abord dans "Vers la joie" (Till Glädje, 1950) avant d'en
faire son Professeur Borg pour "Les Fraises sauvages"  (Smultronstållet)
en 1957, trois ans avant sa mort. Sjöström, c'était l'homme (entre
autres) de "La Charrette Fantôme" (Körkarlen, 1920) puis, à Hollywood,
du "Vent" (The Wind, 1928 avec Lilian Gish) ou de "La Divine"  (The
Divine Woman, 1928, avec Garbo)...
En ces temps de guerre mondiale qui touche à sa fin, le cinéma suédois
se cherche, à la poursuite de la flamboyance des années 20. Sjöberg
remportera son plus grand succès en 1951 avec son adaptation de "Melle
Julie" de Strindberg, soit deux ans avant que son scénariste de
TOURMENTS, Ingmar Bergman, ne commence à écraser tout le cinéma
scandinave à lui seul, à partir du succès international de "Monika"
(Sommaren med Monika, 1953).

TOURMENTS est un très bon film qui remporta du reste un grand succès en
Suède à sa sortie. Il s'ouvre sur deux visages, ceux d'un jeune couple,
l'un contre l'autre. La musique est dramatique, la jeune femme a les
larmes aux yeux. Puis on se retrouve dans une école au décor imposant:
d'immenses colonnes, des halls semblant interminables, des escaliers
majestueux, le tout filmé de très haut. On reconnaît immédiatement les
influences de l'expressionnisme. Le Noir et Blanc est fortement
contrasté, les ombres et les lumières s'opposent avec brutalité.
Aussitôt surgit l'angoisse de la punition et de l'humiliation, sorte de
duo infernal qui marquera toute l'œuvre future du cinéaste encore simple
scénariste pour très peu de temps. Un petit garçon est poursuivi (et
rattrapé) pour avoir manqué le début de la messe. Un adolescent a "mal
au ventre" pendant celle-ci car il n'a pas appris son Latin et craint la
punition.

Le jeune héros du film se nomme Jan-Erik Widgren. Fils de famille
bourgeoise, il aspire à devenir écrivain et pratique le violon.
Idéaliste, il s'oppose sur ce point à son ami Sandman qui professe un
cynisme sans foi ni loi mais qui, à la fin du film, ne croira plus à
toutes ces "inepties sur les femmes, à Nietzsche et à Strindberg". A
cette paire, correspond une autre, elle aussi bâtie sur le principe du
contre-point: d'une part le professeur de Latin, le "bourreau" des
élèves, le sinistre "Caligula", véritable névropathe et sadique, de
l'autre le vieux professeur principal qui se demande "Comment être
fidèle et aux élèves et aux enseignants ?". Ce dernier fait l'apologie
des relations humaines entre professeurs et élèves et de la pédagogie,
s'opposant ainsi à la pure érudition déshumanisée. Bergman renforce sa
charge contre les méthodes intensives d'enseignement en faisant
reprendre les arguments du vieux professeur par le docteur appelé au
chevet d'un Jan-Erik épuisé par trop de stress. Le lycéen va rencontrer
Bertha, la jeune employée du marchand de tabac considérée comme fille
légère et sous l'emprise d'un mystérieux sadique qui se révélera être
"Caligula"...

Bergman nous dit dans TOURMENTS que le Mal (réel) n'existe pas de nature
mais trouve ses origines dans un traumatisme passé. "C'est comme si
j'avais une tâche blanche dans le cerveau qui me fait concevoir des
choses" dit Caligula. A l'origine de cette tâche blanche,  une terreur
enfantine qui perdure et que, seule, une volonté permanente de renverser
le trauma (en imposant la terreur à autrui) peut lui permettre
d'oublier. D'où son sadisme mais aussi des scènes de peurs pathétiques
lorsque le trauma ressurgit de façon aussi violente qu'inattendue. "J'ai
été malade, très malade. C'est plus fort que moi"  ne cesse-t-il de
répéter et l'on ne peut alors s'empêcher de penser à "M le Maudit"  (M,
1931) de Fritz Lang...

Bergman, qui passera à la mise en scène dès l'année suivante avec
"Crise", (Kris, 1945), se bagarre donc déjà avec les thèmes du Bien et
du Mal qui ne cesseront de hanter son oeuvre future, mais aussi avec
ceux du destin, de l'humiliation, du couple, de la femme (Mai
Zetterling, au charme naturellement sensuel,  sera réemployée dans
"Musique dans les ténèbres"  (Musik i Mörker, 1947) sa quatrième
réalisation personnelle), de l'autorité, du pouvoir et des abus et
injustices dont celui-ci abuse. On le voit, TOURMENTS, film très
maîtrisé par un Alf Sjöberg de grand talent, marque bien l'apparition
déjà pleine et (presque) entière d'un des futurs plus grands auteurs de
l'Histoire du Cinéma.

Philippe
--
"Ce siècle doit être celui des différences, et c'est sur elles que
doivent se reconstruire non seulement des nations mais tout un monde.
Rêver ne nous attriste pas." (Sous-commandant Marcos, porte-parole de
l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), Mexique, 08/01/2001,
La Jornada)
"This century must be the century of differences, and it is on them that
must be rebuilt not only nations but a whole world. To dream doesn't
sadden us." (Sub-commander Marcos, National liberation Zapatist Army
(EZLN), Mexico)
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