[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index]

[ANALYSE] Ete precoce (Bakushu, 1951) de Yasujiro Ozu


  • Subject: [ANALYSE] Ete precoce (Bakushu, 1951) de Yasujiro Ozu
  • From: "Cedric P." <youpi@houla.com.invalid>
  • Date: 12 Aug 2002 11:55:02 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
  • Reply-to: "Cedric P." <cpater@multimania.com>
  • Sender: modappbot@dspnet.claranet.fr
  • Xref: news.free.fr fr.rec.cinema.discussion:160248 fr.rec.cinema.selection:780

Bakushu met en scène une famille japonaise où coexistent trois
générations ; le grand-père, les deux parents, leurs enfants  : le frère
ainé Koichi (et sa femme), sa soeur Noriko, et les deux jeunes fils du
couple. Variés, comme ceux de Koichi et Noriko (29 ans) - respectivement
interprétés par Chishu Ryu et Setsuko Hara, père et fille dans Banshun !

Le film débute d'une manière semblable à Banshun, assez lentement, par
une description de la vie quotidienne de la famille qui permet de poser
les différents caractères. Noriko, prévenante et enjouée, proche de la
femme de Koichi. Ce dernier travaille quotidiennement dans une
entreprise, peu fantaisite et semblera assez conformiste. Le père et la
mère sont plutôt contemplatifs.

Il y a ici dès le début une atmosphère relaxée et parfois comique grâce
au grand-père sourd et aux enfants débordant de dynamisme. La petite
famille vit en commun depuis bien des années et tout tourne à la
perfection. Le film débute d'ailleurs sur un plan de la mer (évoquant au
choix quotidienneté, répétition mais aussi calme serein) puis sur celui,
plus ambigü et qui sera de plus récurrent, d'oiseaux en cage sur la
galerie extérieure de la maison. L'idée d'enfermement paraît peu en
adéquation avec le tableau somme toute positif qui est tracé dans les
scènes suivantes ; mais la suite du film imposera plus certainement
cette interprétation. On note une fois de plus la non démonsatrtivité
des métaphores d'Ozu : si on peut penser à l'enfermement, il n'en reste
pas moins que la cage est située dans un décor presque idyllique et que
les oiseaux chantent gaiement... pas de lourdeur de représentation ici,
tout objet peu évoquer plus que ce qu'il n'est sans cesser de participer
pleinement à l'atmosphère générale.

Quelques indicies nous raprochent rapidement du thème que l'on a appris
à attendre chez Ozu : celui du mariage. Noriko a 29 ans et devrait
évidemment songer à trouver quelqu'un. Un sous-entendu du père (qui est
sans doute rendu plus clairement dans les sous-titres) met l puce à
l'oreille, et l'on se rend compte plus tard que si les parents pensent à
se retirer à la campagne pour leurs vieux jours, ils ne peuvent se
résoudre à la faire avant que la situation de Noriko ne se soit
stabilisée. Pendant ce temps, cette dernière ne semble absolument pas
penser à ce genre de choses ; son patron lui propose d'ailleurs un parti
(en lui donnant une photo) auquel elle n'accorde pas vraiment
d'attention.

Ceci vient aux oreilles de Koichi, qui prend l'affaire à coeur et se
renseigne sur l'homme en question, qui lui paraît convenir : il est
certes plus âgé que Noriko (40 ans contre 29...) mais sa situation est
confortable. Il commence à comploter avec sa femme afin qu'elle amène le
sujet doucement au cours d'une conversation avec Noriko.

Ce thème du mariage se trouve à ce moment du film caractérisé par une
atmosphère très légère. D'abord par les cachotteries des époux : Koichi
se cache derrière un panneau coulissant, ressortant pour repréciser des
choses à sa femme qui va parler avec Noriko ; lorsqu'ils évoquent le
sujet pour la première fois, ils font signe à leur fils de s'éloigner,
mais celui-ci reste planté au même endroit, il ne partira qu'après
quelques signes de Koichi qui frôle le ridicule (par ailleurs, la photo
du parti en question est floue, et on ne voit pas vraiment son visage...
détail semi-absurde bien trouvé). En général, pendant la première partie
du film c'est la famille qui agit et discute derrière Noriko, en
l'absence de celle-ci, ce qui nous prépare à la vision finale du milieu
familial que nous procurera le film ; il s'agit pour le moment déjà
d'une sorte de pression vague inévitable en raison du niveau d'intimité
des membres.

Ensuite, le thème est régulièrement abordé par Noriko et ses amies, dont
la plus proche n'est pas mariée non plus ; les conversations (on en
verra deux)  finissent régulièrement par la constitution de camps
mariées/célibataires qui se moquent l'un de l'autre. La meilleure amie
est d'ailleurs interprétée par la même actrice qui jouait la soeur du
père dans Banshun, veuve tenant déjà alors des propos sarcastiques sur
le mariage. Lors de ces moments, Noriko prend une attitude similaire,
mais  moins vigoureuse que son amie ; il est clair que la question ne
l'intéresse pas.

Une scène illustre à merveille la modification progressive de
l'ambiance. Le grand-père assiste à une représentation de Noh, plutôt
amusant puisqu'il entend très mal (parallèlement Noriko et l'épouse de
Koichi écoutent la radio pour savoir ce qu'il pourrait en penser...). On
a au début de cette scène un travelling avant dans la salle qui cadre
les spectateurs de trois quart dos. Après cette scène, on va avoir une
répétition de ce travelling, sur la salle désormais vide... avec un
passage brusque au cercle familial discutant  pour le première fois du
problème de Noriko. Le début du film était proche de la comédie... mais
la représentation se termine, le divertissement touche à sa fin ; le
spectateurs sont rentrés chez eux et voici les vrais problèmes qui
commencent. Encore une fois, Ozu touche au plus juste par des moyens
d'une sobriété exemplaire.

Les choses avancent lentement. La famille doute de la solution de
Koichi... l'homme n'est-il pas trop vieux ? Enervé, Koichi s'énerve
progressivement jusqu'à traiter rudement ses enfants à qui il a ramené
un simple pain qui ne leur plaît pas. Il s'enfuient, et au cours de la
recherche, Noriko va voir chez une amie de la famille, dont le fils
l'aide. On aura eu droit à un bref plan fixe sur le pain brisé en deux
morceaux, préfigurant la rupture du cercle familial. Se prépare
doucement la scène pivot du film...

Noriko retourne chez cette femme... qui ne peut se retenir de lui avouer
que son fils l'aime - celui-ci mène une existence peu aisée, étant
paysan. Noriko montre à peine un signe de surprise, et rapidement... dit
qu'elle accepte de l'épouser. Surprise considérable dont le reste du
film explorera les conséquences. Noriko avouera s'être décidée
subitement, à cause du lieu, des circonstances, bref de tout ce qui ne
s'explique pas et a paru concorder en cet instant précis : un choix
soudain qui engage sa vie entière et qu'elle a prise seule, libre de
toute influence. Un choix éthique.

Lors de la discussion suivante, Noriko apprend la nouvelle aux siens, et
le film va alors alterner entre des conversations où Noriko essaie avec
ses amies ou la femme de Koichi d'expliquer son geste (s'y opposant
notamment car on ne sait si elle a agi par amour ou bien pour la simple
confiance qu'elle porte en son futur mari - ambiguïté qui subsistera à
la fin du film), et des séries de plans fixes sur les visages consternés
des parents et du frère, têtes baissées ou bien de trois quart dos. On
avait auparavant, avant la nouvelle, assisté à une promenade du père et
de la mère, se terminant par le plan d'un ballon s'envolant librement
dans le ciel... le futur était encore plein de possibles, d'options,
d'espoirs. Après l'annonce, le père va cette fois marcher seul et se
retrouve assis face à une voie ferrée, un train qui passe lui bouchant
le champ de vision. Ou comment illustrer en un plan l'inéluctabilité des
conséquences qu'entraîne le cours imprévisible des choses.

C'est remarquablement au début de cette série de scènes qu'Ozu manifeste
de nouveau quelques pointes comiques discrètes mais frappantes dans
l'ambiance lourde qui s'installe progressivement. Dans la joie de la
future belle-mère, à l'élocution rendue comique par l'excitation, quand
elle suit son fils à petits pas dans son empressement à lui annoncer la
bonne nouvelle - face à la joie impreceptible de celui-ci (on devine
déjà un homme profond et peu superficiel). Puis, lors de l'annonce de
Noriko à sa famille, père et frère, abasourdis, bvaissent simultanément
la tête. Effet surprenant à première vue, enthousiasmant quand on en
comprend une demi-seconde plus tard l'intelligence. Ozu est le maître de
la coexistence des aspects variés de la vie, des réactions, des
événements.

La mariage s'impose lentement à la pensée de tous... et ce n'est que le
jours de ses noces que Noriko, lors que la dernière réunion de la
famille, se rend compte de ce qu'elle perd, perçoit toutes les
conséquences de son choix. Elle fond en larmes. Ne nous méprenons pas :
elle ne regrette rien, mais auparavant les doutes sur sa décision et la
résistance à sa famille occupaient la majeure partie de son temps. Le
mariage et la prise de conscience coïncident avec la rupture du cocon
familial. ce propos est d'une grande finesse quant on se rappelle que
pour Ozu le mariage libre est un symptôme de l'ère nouvelle qui
s'installe. Par cette seule scène  on prend de nouveau consience du
changement radical qui s'est opéré sous nos yeux, et de sa portée plus
générale. Le dernier plan montrera le cortège qui s'éloignera lentement,
au milieu des champs de blé. Noriko s'éloigne dans sa nouvelle vie,
seule. La cassure est irréparable, elle était inévitable. On peut
rappeler que le titre original du film est Bakushu, ce qui signifie
littéralement "récolte du blé". Ce que Noriko va désormais vivre
matériellement, mais aussi métaphore de ce à quoi l'on vient d'assister.

Quelques rapides précisions techniques - j'ai déjà détaillé plusieurs
scènes ci-dessus. Le film est principalement caractérisé par quelques
faux raccords (travelling brusquement interrompu ou enchapinés dans des
lieux différents, comme après le spectacle de Noh par exemple), mais
surtout par le grand nombre de plans fixes sur des objets. Ceux-ci
possèdent sont moins opaques que les objets montrés dans Banshun car
plus en rapports avec l'action, et plus nombreux. On a ainsi un procédé
qui tient davantage de l'illustration (alors que dans Banshun on
touchait à la poésie zen). Ozu n'a pas eu recours à la progression
rythmique cette fois-ci, mais a fait pivoter brusquement son film sur un
point inattendu (l'acceptation de Noriko) qui renverse le cours
tranquille des choses, l'ambiance installée et révèle l'importance des
enjeux. Et je souligne une fois encore qu'à la fin on ne sait toujours
pas exactement à quoi a tenu le choix de Noriko. Il est ponctuel, non
généralisable, particulier, irréductible à un principe. Elle sera seule
avec ses doutes et assumera ses responsaibilités. Le sepctateur, lui,
saura se contenter - c'est déjà beaucoup - d'avoir eu un aperçu des
mécanismes par lesquels se manifestent les doux changements d'une
société, le passage de relais qui ne conserve jamais tout à fait l'ordre
précédent. Noriko s'éloigne, on n'aperçoit plus son visage, on sait
simplement que les choses ont changé. Inéluctable, travaillé et beau.
Une réussite de plus.

Cédric

-- 
Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?NMCOTe6cvv>
Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?Y1XQG35qgJ>