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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Printemps Tardif (Banshun, 1949) de Yasujiro Ozu
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] Noriko et son père vivent ensemble depuis un certain temps. Elle fait tourner la maison, et ils vivent dans une entente parfaite. La jeune fille, qui va bientôt passer l'âge de se marier, semble parfaitement satisfaite de cette vie routinière se déroulant dans une harmonie perpétuelle. Elle passe à l'occasion du temps avec un jeune homme travaillant avec son père, mais ne semble rien en attendre. La première partie du film, décrivant cette situation, est étonnamment posée et sereine, débutant par une cérémonie du thé réunissant Noriko et sa grand-mère, cérémonie silencieuse et hiératique. Se succèderont ensuite, entre quelques dialogues, d'assez longues séquences de voyage en train, d'un repas entre le père et la fille. Les séquences sont en général séparées par des plans fixes de quelques secondes sur des morceaux de paysages (notamment au début). L'effet est de nous installer dans une quotidienneté tranquille, dans une routine agréable et sans heurts, se déroulant lentement dans un monde présent mais également fixe. Noriko et son père gardent à ces moments une expression constante, large sourire pour cele-ci, gentillesse toujours un peu étonnée pour celui-là. Mais les choses vont s'accélérer. Parallèlement à l'arrivée de la soeur du père, personnage énergique et pittoresque ayant renoncé au mariage (elle tiendra un discours amusant à Noriko sur le sujet), l'intrigue principale se déploie avec le rapprochement apparent du père avec une autre femme ; on ignore leurs vraies relations. Noriko commence à avoir des soupçons et à ressentir une sorte de jalousie, mêlée à l'appréhension d'un changement dans ce mode de vie qu'elle apprécie tant. C'est lors d'une représentation de théâtre Noh à laquelle assistent son père et Noriko qu'elle remarque la présence de la femme en question. Alors que les autres sont concentrés sur le spectacle lent et hypnotisant qu'ils semblent apprécier pleinement, le regard de Noriko va de l'un à l'autre, son inquiétude croissant sans que rien d'autre qu'elle ne modifie son comportement - à peine, le lieu interdisant toute manifestation extérieure visible. Première scène d'ampleur qui nous fait d'autant plus saisir l'effarement de Noriko qu'il ne peut s'exprimer et se trouve en porte-à-faux à la fois avec les contraintes sociales et l'atmosphère de beauté esthétique qui règne ; décalage troublant et bien trouvé. La fille commence à fuir le père dans la maison même, sortant rapidement des pièces, allant et venant, quittant le domicile sans raison. Celui-ci finit par la faire venir et lui demander ce qu'elle envisage pour son avenir... avant d'avouer que son remariage est déjà prévu. Grande scène au passage : le père parlait et parlait pour s'expliquer, préparer le terrain. Et quand Noriko lui pose quatre ou cinq questions demandant une réponse claire (le mariage est-il prévu, etc), il répond par des mouvements de tête pratiquement imperceptibles, avec une expression de douleur et d'affirmation mélangées bouleversante par sa soudaineté. Mais le vrai thème du film est là : on comprend qu'il s'agit d'un leurre et qu'il n'agit de la sorte que pour pousser sa fille à se marier. Dans la partie qui suit, lors d'un voyage de tourisme à Kyoto, l jeune fille va accepter peu à peu l'idée de quitter son père - ou du moins s'y familiariser. Elle finira par épouser le jeune homme en question - son expression lors du mariage est encore une fois entre sourire et larmes, alors qu'elle est magnifiquement vêtue pour la cérémonie. Les dernières scènes nous montreront rapidement la solitude du père, que la tristesse envahit. Qu'est-ce qui rend ce film exceptionnel ? Tout d'abord, et plus encore que dans les derniers films d'Ozu, sa simplicité. On aura une succession de scènes séparées de plans intermédiaires plus ou moins de transition, avec un rythme et des "péripéties" qui vont croissantes. Le processus s'accomplit doucement mais inéluctablement, mais on n'en prendra la pleine mesure qu'à la fin, avec les dernières scènes, tant le comportement du père semblait naturel. Il était en fait tout entier tourné vers la vie de sa fille, et à dû se résoudre à la faire souffrir pour faciliter leur séparation. Il s'agit là d'un geste éthique dans toute sa splendeur, cachée et vite oubliée, ce par quoi les événements se font et se superposent les uns les autres. Le thème est simple, mais le film n'est pas ici moralisant, car la solution, pour nécessaire qu'elle puisse paraître, n'en est pas moins source de souffrances diverses. L'évidence n'est pas agréable et rien ne montre le geste du père comme exemplaire ou devant être pris comme modèle ; il s'agit de la résolution presque contingente d'un cas particulier. D'abord, distinguons une fois de plus acteurs (on a déjà cité des exemples), personnages et situations qui amènent une comique régulier, quoique mois présent que d'habitude, ce qui concourt à la grande sobriété du film. On ajoutera la grand-mère à l'inquiétude comique (expressions faciales, et elle suit à un moment Noriko en la pressant de questions) ; c'est elle aussi qui à un moment, épisode le plus étrange du film, vole en présence du père un portefeuille qu'elle a trouvé par terre, s'éloignant ensuite à pas rapides lorsqu'un policier faisant sa ronde approche. Cette scène me paraît montrer un procédé malhonnête qui répond à celui du père ; même si les buts sont différents, les deux actes ont des points communs... ce petit détail donne une toute nouvelle profondeur au film et en étendant ainsi notre regard, ajoutant des ambiguïtés, réduit à zéro la prétendue moralisation. Tout cela en si peu de moyens... c'est tout simplement grand. Ensuite, techniquement le film est irréprochable, à part peut-être une scène à vélo qui date beaucoup et pêche par sa naïveté exagérée. On reste sinon dans la manière habituelle de filmer les dialogues (champ-contrechamps de face ou presque, rythmés par quelques plans plus larges à l'occasion). Les rares mouvements de caméra ne sont donc introduits qu'à bon escient dans un but particulier - pr exemple, lorsque Noriko et son père rentrent ensemble après le spectacle, celle-ci manifeste osn irritation et le quite ; elle part en avant, la caméra la suivant selon un travelling parallèle à son chemin la pointant par la diagonale arrière, et allant juste un peu mons vite qu'elle... l'éloignement et la fuite sont parfaitement rendus. La père sera ensuite suivi de l'arrière également, mais de plus près et au rythme de sa marche. Rien à ajouter. Le film se distingue également par des décors et des situations favorisant l'activité intérieure des personnages et invitant à la méditation. On a cité la cérémonie du début du film, le spectacle... mais les scènes de tourisme dans Kyoto ont pour lieu un célèbre temple dont les bâtiments et le grand escalier donnent une ample perspective ; puis les personnages se retrouvent devant un jardin zen connu, assis, réfléchissant (plusieurs plans nous montrent diverses parties du jardin). Il faut avoir vu ce lieu pour comprendre à quel point son dépouillement esthétique favorise l'intériorité. Il y a encore à remarquer une série de plans isolés sur des objets immobiles, sans rapport apparent avec l'action qui ponctuent et illustrent les scènes. Parties de maisons au début (cérémonie), puis lors d'un bref intermède portant sur le jeune homme, plan sur son chapeau resté sur une chaise. Enfin, après la dernière longue discussion entre père et fille, lors de la compréhension douloureuse, ce dernier exposant ses principes... Noriko se met à parler mais il s'endort. Suivent deux plans sur un pot encadrant un plan du père. Plans apparemment connus, illustrant... que dire ? Le mutisme soudain du père, mais aussi la détermination de sa position, l'immuabilité de la situation... Et enfin, il y a les dernières scènes. Le père discute au bar avec sa soeur, elle lui dit qu'elle viendra le voir... et il la reprend, lui demande de confirmer, de lui assurer qu'elle viendra bien ; la détresse du personnage est enfin perceptible, il n'a plus de rôle à jouer. Il rentre seul chez lui, s'asseoit, rien ne bouge, prend une pomme qu'il épluche lentement. Sa vie s'est écoulée de même, ses yeux paraissent humides. Plan final sur des vagues en bord de mer. Le relais est passé, cette action si particulière, si reliée à des individus précis, a participé au mouvement général, à la continuation des choses ; l'ancien laisse irrémédiablement la place au récent, et le mouvement global n'est qu'une répétition du phénomène. Impressionnant. Cédric -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?NMCOTe6cvv> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?Y1XQG35qgJ>
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