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[AVIS] Vivre, Les Bas-Fonds, Le Garde du Corps (Akira Kurosawa)


  • Subject: [AVIS] Vivre, Les Bas-Fonds, Le Garde du Corps (Akira Kurosawa)
  • From: Spontex <spontex@dvdtoile.com>
  • Date: 08 Aug 2002 17:10:02 GMT
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  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
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  • Sender: modappbot@dspnet.claranet.fr
  • Xref: news.free.fr fr.rec.cinema.discussion:160065 fr.rec.cinema.selection:776

Note : Ces trois films ont ete conjointement edites le 26 fevrier par
Opening dans un coffret de 3 DVD. Pour plus d'informations sur la
qualite technique de ces DVD, se reporter a leur critique complete :
http://www.dvdtoile.com/CritiqueDvd?dvd=3376


VIVRE

Difficile de sortir du film sans être sous le choc de sa modernité, de
son intelligence et de son humanisme. La modernité est impressionnante.
Nous sommes en 1952 et Kurosawa ose une narration d'une liberté folle et
d'une mise en images tout aussi osée.
Vivre démarre sur une voix-off relayée par des scènes assez longues,
classiques, c'est-à-dire centrées sur une unité de lieu et d'action :
l'administration et sa vie rangée, puis l'hôpital et le mélange de
mensonge et de réalité, puis la maison avec la famille figée et déjà "
morte ". Ici, on assiste à une première rupture narrative et une des
scènes les plus belles du film. Notre héros revisite sa maison et
repasse toute sa vie en tête. Kurosawa le prend au mot et nous montre sa
vie par l'intermédiaire de flashs très courts et très saisissants : la
mort de sa femme, la jeunesse de son fils. Bref, une vie vide et
insipide, aussi vide et froide que l'appartement. La scène est sublime,
et ce ne sera pas la dernière du film.
Le film reprend, classique cette fois, avec la virée dans la rue des
plaisirs avec un compagnon d'ivresse (notez la récurrence du thème
visuel du voile devant les personnages et du reflet dans les miroirs),
puis les scènes d'amitié amoureuse avec la jeune femme symbole de la
jeunesse perdue (sublime plan symbolique de la jeunesse : elle qui rit
alors que deux camions la frôlent dangereusement sans qu'elle ne s'en
rende compte)? Puis rupture totale. On est à 1 heure 30 du film, durée à
laquelle est censée arriver la fin du film et on apprend que ça y est,
notre héros est mort. La rupture est toute à la fois chronologique et de
focalisation. On ne suit plus le personnage (mort) mais on passe aux
collègues de bureau, qui, lors d'un dîner mortuaire des plus arrosés,
racontent ce qu'ils savent ou devinent des derniers mois du mort. On a
alors droit à de nouveaux flashes-back très courts qui partent à la
recherche de la vérité du mort.
Bien évidemment, cette structure cassée a un sens qui résonne, comme il
se doit, avec la thématique du film. Quel est le sens de vie ? Le
travail quotidien purement alimentaire et momificateur ? La famille avec
l'abnégation qu'elle réclame et l'égoïsme qu'elle offre en retour ? Le
plaisir du corps qu'on trouve au bout de la rue et au bout de la nuit,
plaisir sans lendemain ? Ou bien nostalgie triste et déprimante de la
jeunesse passée ? Non, nous dit Kurosawa , rien de tout cela. Le sens de
la vie, ce n'est pas ce qu'on a fait (sinon, on aurait continué à voir
notre héros construire le parc en direct), mais la répercussion de ce
qu'on a fait sur les autres. D'où l'idée géniale de voir " la
construction " du parc à travers les témoignages de ceux qui restent
vivants et qui peut-être réagiront enfin, se mettront en mouvement et
auront eux aussi, une vie qui ne sera pas vide.
Avec ce message de vie unique et fort, Kurosawa est décidément un
cinéaste d'action dans le plus noble sens du terme, dans le sens d'un
encouragement à changer les choses et à rendre les êtres meilleurs !


LES BAS-FONDS

Intelligence de ne pas parler directement du problème social qui les a
poussés, ici, dans les bas-fond. Aucun discours social de la part de
Kurosawa, à l'inverse de Jean Renoir . Ce qui l'intéresse c'est l'homme,
son fonctionnement, ses richesses et surtout ses faiblesses. Ces hommes
sont en attente, prisonniers d'eux-mêmes, avec deux gardiens qui
s'appellent Nostalgie et Rêve. Ces deux forces qui les empêchent de
sortir de ces bas-fonds et qui rendent le huis-clos génial (car le
huis-clos n'est pas un " exercice " ou une " performance " pour
Kurosawa, mais correspond au thème même du film) se retrouvent au niveau
des personnages. La Nostalgie se retrouve dans le personnage de l'acteur
qui vit dans la douceur de ses succès (réels et imaginaires) de jadis,
ou bien le Samouraï qui fut jadis le grand homme qu'il n'est plus
aujourd'hui. Le rêve se retrouve chez la femme qui s'est inventé une
histoire romantique, ou bien encore le vieil alcoolique qui rêve de
partir dans un temple où il pourra être guéri, ou bien encore le héros
qui rêve de partir pour vivre non plus comme voleur mais comme un
travailleur honnête. Mais tout cela n'est pas la réalité. La réalité
c'est la mort (celle de la femme malade pour commencer, celui de
l'acteur ensuite), c'est la bassesse humaine (les manipulations
sordides, les volontés de meurtres) que tous fuient en détournant le regard.
De ce film, un seul message, en forme de cri, comme souvent chez
Kurosawa, un message courant aussi dans la filmographie du maître
(encore d'actualité, il suffit de voir Le Voyage de Chihiro) : agissez,
cessez de vous complaire, réagissez, prenez les choses en mains et
changez ces choses.
Comment ne pas être d'accord avec ce thème qui touche de plein fouet
notre société.


LE GARDE DU CORPS

Dans son auto-biographie, Sergio Leone imaginait de Akira Kurosawa, que
le plus dur devait être de se dire que les grands succès qu'il a eu
était ceux de ses remakes étrangers : notamment Les Sept Mercenaires
pour les Sept Samouraïs et Pour une poignée de dollars pour Le Garde du
corps. Sergio Leone était même prêt à expliquer par là la tentative de
suicide de Akira Kurosawa qui se retrouvait face à la difficulté
quasiment insurmontable de faire des films.
La remarque de Sergio Leone est bien évidemment tout à la fois méchante
et révélatrice. Méchante car injuste, et révélatrice car ce qui se cache
derrière cette formule, c'est une vérité que Sergio Leone ne devait pas
ignorer : Le Garde du corps est de loin plus réussi que Pour une poignée
de dollars . Le succès financier est une autre affaire et si on devait
prendre un exemple similaire et plus récent, il suffirait de comparer ce
chef d'oeuvre absolu du " nouveau cinéma " (comme on dirait le " nouveau
roman ") qu'est Blow Up et son remake populiste qu'est Blow Out, moins
intéressant même si financièrement plus réussi. C'est la même chose ici.
Quand Sergio Leone adapte le Garde du corps , il n'en garde que la
trame, quelques idées cyniques : le constructeur de cercueil ; quelques
idées de mises en scènes : l'épuration visuelle notamment avec cette "
main street " filmée avec le souci d'exacerber les perspectives
travaillant les axes en contre-plongée qui s'opposent très nettement
avec les intérieurs, en focales normales, sans plongée ou
contre-plongée, très " Ozu ". La sur-théâtralité de Sergio Leone se
retrouve même dans ce film qui propose une mise en scène très réfléchie,
élaborant une logique qui court durant tout le film. Le modèle du
théâtre est ici exposée avec une force rare. La " main street " est la
scène de théâtre avec des effets de décors (la fumée à la fin du film),
de mise en scène (personnage bougeant avec lenteur, en représentation,
jouant), alors que les intérieurs sont les coulisses avec les histoires
personnelles, intimistes, qui semblent, au fond, n'avoir que peu de
rapports avec ce qui va se passer sur scène !
Mais le plus intéressant dans cette " affaire Leone ", c'est de voir que
finalement ce que l'on ne retrouve pas dans le film de l'italien, c'est
justement le fond, la vision d'Akira Kurosawa et finalement? ce qui fait
l'intérêt du film. Sergio Leone fait un film ludique, jouissif, mais
sans vraiment de profondeur et là réside la (seule) critique que l'on
peut faire de son film.
Le film d'Akira Kurosawa propose une version à la fois terrible et
violente de la société ici réduite à une petite ville. Un (ancien)
Samouraï et se présente comme le pire des salopards. Il est agressif,
égoïste, intéressé. Seulement, peu à peu, on découvre que la ville, de
laquelle il se joue, n'est pas forcément meilleure que lui. Et puis,
surtout, le Samouraï va finalement réagir, une fois, de manière
humaniste (en sauvant un enfant - thème et représentation chère à
Kurosawa ). Il devra le payer, et le payera en étant quasiment roué de
coups, mais cette mise à mort sera l'occasion d'une renaissance, en tant
qu'Homme avec des valeurs à défendre. Il décide, enfin, d'agir et
surtout de réagir face à l'inégalité.
De nouveau le thème cher à Akira Kurosawa de l'action, salvatrice, non
pas seulement de l'entourage mais de soi-même.




Critique écrite par Dumbledore, et disponible à l'adresse
http://www.dvdtoile.com/CritiqueDvd?dvd=3376

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