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[CRITIQUE] Oeuvre complete de Youri Norstein


  • Subject: [CRITIQUE] Oeuvre complete de Youri Norstein
  • From: Spontex/DvdToile <spontex@dvdtoile.com>
  • Date: 25 Jun 2002 21:00:03 GMT
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Né en 1941, Youri Norstein entre, aprés 2 ans passés à l'école des beaux
arts, aux studios de Soyouzmoultfilm, la traditionnelle industrie
soviétique du film d'animation de Moscou. Il a seulement 20 ans.
Là, il débute en tant que dessinateur auprès du maître russe Ivan
Ivanov-Vano. De 1961 donc, à 1968 il participe à plus de 50 films
d'animation dans lesquels il acquiert sa maîtrise technique dans les
différents domaines de l'animation.

Le 25 octobre - Premier jour (1967)
En 1967/1968, il co-réalise son premier film Le 25 octobre - Premier
jour, avec Arkadi Tiourine. Même si le cinéaste renie aujourd'hui cette
oeuvre trop liée à la propagande de l'époque, il en assume le côté
esthétique: «... néanmoins, j'ai pu entrevoir l'énorme potentiel
esthétique de l'animation et y trouver une nouvelle dramaturgie
picturale ». Norstein a évoqué, pour ce film, comme influences
picturales la peinture russe d'avant-garde, la peinture européenne,
ainsi que des oeuvres graphiques de Maïakowsky et, au niveau littéraire,
les poémes de Paul Eluard.
Bref, ce n'est pas au niveau du fond, mais de la forme que ce premier
film est digne d'intérêt: on voit déjà que son cinéma est basé sur la
virtuosité d'un montage toujours trés musical intimement lié à une
grande unité graphique toujours en rapport avec le sujet traité. Chez
Norstein, tout est indissociable, et il n'y a pas de place pour une
"gratuité" quelconque, que ce soit au niveau du "grain" propre à chacun
de ses films, ou des choix de mouvements de caméra et de valeurs de
plans.... Comme le dit lui-même le cinéaste: "Ce film a influencé tout
mon futur travail et j'ai appris une autre leçon: Ne jamais faire de
concession quand cela va contre ma conscience".


La Bataille de Kerjenets (1971)
En 1970/72, Youri Norstein co-réalise un film absolument magnifique,
avec son maître Ivan Ivanov-Vano, d'après des fresques et icones russes
du 14éme et 16éme siécle. Il s'agit de La Bataille de Kerjenets.
Le travail sur les couleurs et les centaines de personnages, au niveau
des décors, est d'une grande finesse, et cette beauté est magnifiée par
la musique géniale de Rimski-Korsakov.Tout le rythme du film est basé
sur ce morceau musical qui constitue ainsi la colonne vertébrale de la
dramaturgie du film. On est saisi, par exemple, par l'arrivée clémente
et musicale de la vierge à l'enfant entre deux bourrasques guerriéres !
Le film est divisé en trois parties distinctes: la préparation de
l'armée russe, sous la "bénédiction" de la vierge (l'orthodoxie russe),
puis l'arrivée de l'ennemi, avec le choc des combats (les arrivées des
cavaliers et de leurs montures sont présentées de façons différentes, et
certains plans trés graphiques, comme des vagues musicales, touchent au
sublime) et la troisiéme partie: la célébration festive et lyrique (sous
les cloches) de la victoire, avec notamment la fabrication du pain
(aiguisage/fauchage/tassage/partage du pain), sous les yeux des enfants
qui, chevauchant des "chevaux imaginaires de fortune", cultivent déjà la
mémoire de leurs courageux aïeux. Film vantant la grandeur russe, film
fortement marqué par le bolchevisme, mais film sublime tout de même.

À partir de 1973, Norstein réalise des films plus personnels, qui vont
le faire entrer dans le panthéon du cinéma d'animation. Avec la
complicité de sa femme Franceska Yarbousova, artiste peintre, il va sans
cesse inventer et aller "plus loin"... Il va créer notamment un principe
de prise de vue sur des niveaux mobiles, dont la hauteur varie avec les
images à faire, ce qui permet à la caméra une plus grande aisance, par
des mouvements verticaux et horizontaux...

La Renarde et le lièvre (1973) est une adaptation d'un conte populaire
russe, destiné surtout aux enfants, même si la morale de l'histoire est
appréciable pour tout les âges ! On retrouve l'utilisation du papier
découpé, avec une mise en couleur en pastels et crayons de couleurs, qui
donne une texture idéale pour donner un charme enfantin.
Dans cette histoire, un petit lièvre va se retrouver bien seul et
désoeuvré aprés avoir été chassé de sa propre maison, au printemps, par
une renarde (celle-ci cherchant un nouveau toit, car son palais de glace
a fondu à l'arriveé de la nouvelle saison.).
Le parti-pris esthétique est celui de l'image d'Epinal propre aux livres
illustrés, sans profondeur de champ ni effets de perspective. Tout est
très "2D", comme des dessins d'enfants !
Dans cet univers, le petit liévre va devoir aller chercher une âme plus
forte que lui pour l'aider à chasser la renarde et retrouver sa demeure.
Il croisera la route du Loup, de l'Ours, du Taureau, trois animaux,
d'ailleurs, que l'on retrouvera plus tard dans l'oeuvre de Norstein: le
petit loup gris du Conte des contes, l'ours gourmand, ami du petit
herisson dans Le Petit hérisson dans le brouillard et le Taureau (de
façon plus mystérieuse et symbolique) dans, aussi, Le Conte des contes.
Ce conte a la particularité de se terminer bien, contrairement aux films
qui vont suivre! L'univers décrit par Norstein est un mélange de poésie,
de mystére, et d'un certain réalisme qui ne s'écarte jamais bien loin
d'une certaine misère du monde, mais qui, s'unissant toujours avec la
beauté, la rend plus soutenable et suportable. Comme l'a dit lui même
l'auteur (voir interview) l'art doit soulager l'âme en la rendant plus
douce.

Le Héron et la cigogne (1974)
Voilà le premier chef-d'oeuvre de Norstein. Encore mal reconnu par
rapport à sa vraie valeur, ce film, à une finesse graphique stupéfiante
due au talent de Franceska Yarbousova a pour thème la quête du bonheur.
Difficile de trouver un sujet plus fondamental que celui-ci...
Ces deux échassiers ne sont pas si différents l'un de l'autre (car ce
sont deux échassiers !), ils sont épris l'un de l'autre, et, au fil des
saisons, chacun à son tour, demande l'autre en mariage. Seulement,
lorsque l'un des deux s'offre, l'autre refuse et vice-versa!
Il y a beaucoup d'ironie dans les attitudes des deux personnages et on
sourit beaucoup quand les deux se "chamaillent". Toute la gestuelle est
animée trés finement et on sent bien que Norstein aime beaucoup ses
personnages. Aussi, les petits mouvements de caméra, le rythme du
montage indissociable de la musique (toujours primordiale dans tous ses
films) font de ce film une merveille de délicatesse. On a l'impression
de ne pas voir de la pellicule à travers le projecteur, mais
quelquechose ressemblant plus à de la dentelle : le trait du dessin à la
plume est excessivement fin, les couleurs sont trés fluides, les tons
des aquarelles des décors sont magnifiques!
Tout ceci fait que le film posséde un grain particulier, toujours en
accord avec ce que doit être l'esthétique par rapport au sujet du film!
Si on rit parfois, la solitude et la misére du monde sont toutefois
présents. Ainsi, les deux "tourtereaux" n'arrivent pas à s'unir. Le
passage où les deux oiseaux regardent sans joie les feux d'artifices
(filmés en réel) qui réjouissent tout le reste du monde est
particulièrement émouvant.
Le héron et la cigogne pourtant si proches, n'arrivent pas à être
heureux. C'est le moment fort de ce film, qui finit dans une douce
tristesse un peu cotonneuse, à l'image de la brume et de cette pluie
fine qui finit par s'abattre à un moment. L'image finale est un constat
terrible (on voit le portail d'une maison vide, ressemblant à une ruine,
sans vie), où l'on ressent comme un immense gâchis, le gâchis qui arrive
quand « les choses ne se font pas ». Sur ce portail désolant, une
dernière phrase ironique: "S'ils ne sont pas morts, ils doivent se
disputer encore..."

Le Hérisson dans le brouillard (1975)
Deuxième chef-d'oeuvre, moins reconnu toutefois que le Le Conte des
Contes, Le Hérisson dans le brouillard est d'un charme incontestable. On
retrouve la technique du papier découpé, mais avec, au final, une
recherche esthétique incroyable qui donne du jamais vu au niveau de la
texture des divers éléments créés (l'herisson, le hibou, l'ours,
l'arbre, le brouillard, ou bien même une simple feuille).
En effet, on ressent une sensation de relief et on ressent physiquement
les matiéres. Les effets de profondeurs donnent un sens de l'espace à
l'intérieur même de l'image. On ne peut oublier la vision du petit
hérisson, qui nous donne à voir un merveilleux chêne en contre-plongée
du haut duquel une simple petite feuille tombe, avec un suivi-caméra
assez étonnant !
Ici, Norstein perfectionne son procédé de camera "multiplan" qui semble
de plus en plus légère et aérienne. Ainsi, dans la séquence où le petit
herisson cherche son baluchon perdu, la caméra devient aussi nerveuse
que le personnage et rajoute à la sensation physique perçue par le
personnage et donc, par le spectateur lui-même. Tout ça, bien sur, sur
une musique réglée à la note près sur chaque mouvement.
Les peurs du petit herisson perdu dans ce brouillard qui lui fait perdre
ses repères habituels, sont bien proches de nos peurs enfantines et
primitives. C'est une idée simple, et tellement universelle!
Mais tout n'est pas sombre dans le brouillard qui transcende
l'imagination! Il y a aussi des moments d'émerveillement : le cheval
blanc magnifique, le majestueux chêne, l'escargot glissant sous la
feuille, les lucioles qui éclairent le chemin...
De façon trés magique, Norstein nous montre bien, une fois encore, que
la vie est faite de moments sombres et terribles, mais aussi de moments
doux et merveilleux !
Mais ce qui est présent dans tout le film, c'est surtout le mystére des
choses qui plane partout ! Et le mystére, toujours attirant, soit nous
terrifie, soit nous enchante...

Le Conte des Contes (1979)
Élu en 1984 à Los Angeles, comme meilleur film d'animation de tous les
temps, Le Conte des Contes est considéré unanimement comme le
chef-d'oeuvre de Norstein. Ce court-métrage de plus de 30 minutes est
son film le plus personnel, le plus poétique, le plus inventif, et
posséde une structure narrative des plus complexes. Il s'adresse surtout
à un public adulte et nécessite plusieurs visionnages pour l'apprécier à
sa juste valeur. Il s'agit avant tout d'un regard, par l'enfance, sur la
mémoire d'une vie, avec, comme toile de fond, la guerre 39/45.
Peu de films d'animation ont su atteindre une telle profondeur et
certains passages nous marquent à jamais, dès la premiére vision. C'est
le cas du tout début : à une pomme bien ronde ruisselante sous la pluie
fine de la forêt, se superpose le sein ferme et réconfortant d'une mére
allaitant son enfant sous un air de berçeuse. Le bébé porte son regard
vers un petit loup gris ! Comment ne pas oublier le regard apeuré du
petit loup essayant de réconforter le nouveau-né dans un monde qui
bascule dans les heures sombres de la désolation et du chaos ? Cette
scène est accompagnée de La première phrase du film, sur le visage du
bébé « Reste bien au creux de ton lit, ou viendra le petit loup gris. Il
te prendra dans ses crocs, au fond des bois t'emmènera, dans les
buissons te couchera, dans les buissons te couchera ».
À elle seule, cette phrase symbolise le ton général de tout le film.
Contrairement à ses précédents films, Norstein se risque à traiter son
sujet par différents univers graphiques, ce qui est déroutant la
premiére fois que l'on découvre ce film absolument hors des normes ! La
famille prend la place centrale dans le film : le pére, la mére, la
fillette, le nouveau-né, le chat espiègle, le mystérieux taureau. Et le
petit garçon qui croque la pomme, sous la neige. La figure du père est
ici un compositeur de musique qui cherche l'inspiration et symbolise
l'artiste dans des temps sombres.
Trois thèmes musicaux agissent comme des leitmotiv: La berceuse, l'air
du bal, et le piano mélancolique.
Le film est strucutré comme des allers-retours dans les différents
univers qui se répondent de façon plus ou moins évidente : Le petit loup
gris, héros d'une berceuse enfantine populaire évolue dans un univers en
papier découpé assez réaliste, dans une forêt, et vit dans une cabane en
bois ; a contrario sous un soleil éclatant, on retrouve la même famille
qui vit dans le bonheur et recueille, un temps, l'étranger de passage
(un trés beau moment du film). D'autres temps, d'autres saisons : la
neige, la pluie, le vent, le soleil, le soir, la nuit, le matin,
l'après-midi, le mystérieux train passant. Bref, beaucoup de poésie et
de symbolique, toujours constante. Autre "décors" : le bal des jeunes
gens dans une petite ville le soir, autour d'un réverbère, avant,
pendant et aprés la guerre : sans doute les passages les plus
saisissants du film où les jeunes femmes voient leurs hommes partir,
puis dans un deuxiéme temps l'arrivée des nouvelles (passage splendide
!) annonçant que certains sont blessés, puis dans un troisiéme temps, le
(non-)retour des soldats, on s'aperçoit que certains couples chançeux
dansent encore, mais les femmes bras ouverts, figées, et désormais
seules, ayant tout perdu nous donnent une image saisissante de la vraie
horreur de la guerre.
Les airs de la berçeuse et du bal sont inoubliables. Sans doute là,
Norstein atteint le chef d'oeuvre et nous fait ressentir à quel point la
misére humaine peut atteindre des sommets d'angoisse et de peur. La peur
est bien le sentiment qui domine ce film aux images sombres dans
l'ensemble. C'est ainsi que les brefs passages doux et lumineux
atteignent une forçe qui nous réchauffe : que ce soit l'enfant têtant le
sein de sa mère et qui essaye de garder son réconfort, ou le repas
ensoleillé en pleine nature clémente, d'une famille unie qui baigne dans
la lumiére de la paix et du bonheur.


Test du DVD Zone 2 disponible sur http://dvdtoile.com
Interview de Youri Norstein :
http://dvdtoile.com/Filmographie.php?artiste=Youri+Norstein

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