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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Oeuvre complete de Youri Norstein
Né en 1941, Youri Norstein entre, aprés 2 ans passés à l'école des beaux arts, aux studios de Soyouzmoultfilm, la traditionnelle industrie soviétique du film d'animation de Moscou. Il a seulement 20 ans. Là, il débute en tant que dessinateur auprès du maître russe Ivan Ivanov-Vano. De 1961 donc, à 1968 il participe à plus de 50 films d'animation dans lesquels il acquiert sa maîtrise technique dans les différents domaines de l'animation. Le 25 octobre - Premier jour (1967) En 1967/1968, il co-réalise son premier film Le 25 octobre - Premier jour, avec Arkadi Tiourine. Même si le cinéaste renie aujourd'hui cette oeuvre trop liée à la propagande de l'époque, il en assume le côté esthétique: «... néanmoins, j'ai pu entrevoir l'énorme potentiel esthétique de l'animation et y trouver une nouvelle dramaturgie picturale ». Norstein a évoqué, pour ce film, comme influences picturales la peinture russe d'avant-garde, la peinture européenne, ainsi que des oeuvres graphiques de Maïakowsky et, au niveau littéraire, les poémes de Paul Eluard. Bref, ce n'est pas au niveau du fond, mais de la forme que ce premier film est digne d'intérêt: on voit déjà que son cinéma est basé sur la virtuosité d'un montage toujours trés musical intimement lié à une grande unité graphique toujours en rapport avec le sujet traité. Chez Norstein, tout est indissociable, et il n'y a pas de place pour une "gratuité" quelconque, que ce soit au niveau du "grain" propre à chacun de ses films, ou des choix de mouvements de caméra et de valeurs de plans.... Comme le dit lui-même le cinéaste: "Ce film a influencé tout mon futur travail et j'ai appris une autre leçon: Ne jamais faire de concession quand cela va contre ma conscience". La Bataille de Kerjenets (1971) En 1970/72, Youri Norstein co-réalise un film absolument magnifique, avec son maître Ivan Ivanov-Vano, d'après des fresques et icones russes du 14éme et 16éme siécle. Il s'agit de La Bataille de Kerjenets. Le travail sur les couleurs et les centaines de personnages, au niveau des décors, est d'une grande finesse, et cette beauté est magnifiée par la musique géniale de Rimski-Korsakov.Tout le rythme du film est basé sur ce morceau musical qui constitue ainsi la colonne vertébrale de la dramaturgie du film. On est saisi, par exemple, par l'arrivée clémente et musicale de la vierge à l'enfant entre deux bourrasques guerriéres ! Le film est divisé en trois parties distinctes: la préparation de l'armée russe, sous la "bénédiction" de la vierge (l'orthodoxie russe), puis l'arrivée de l'ennemi, avec le choc des combats (les arrivées des cavaliers et de leurs montures sont présentées de façons différentes, et certains plans trés graphiques, comme des vagues musicales, touchent au sublime) et la troisiéme partie: la célébration festive et lyrique (sous les cloches) de la victoire, avec notamment la fabrication du pain (aiguisage/fauchage/tassage/partage du pain), sous les yeux des enfants qui, chevauchant des "chevaux imaginaires de fortune", cultivent déjà la mémoire de leurs courageux aïeux. Film vantant la grandeur russe, film fortement marqué par le bolchevisme, mais film sublime tout de même. À partir de 1973, Norstein réalise des films plus personnels, qui vont le faire entrer dans le panthéon du cinéma d'animation. Avec la complicité de sa femme Franceska Yarbousova, artiste peintre, il va sans cesse inventer et aller "plus loin"... Il va créer notamment un principe de prise de vue sur des niveaux mobiles, dont la hauteur varie avec les images à faire, ce qui permet à la caméra une plus grande aisance, par des mouvements verticaux et horizontaux... La Renarde et le lièvre (1973) est une adaptation d'un conte populaire russe, destiné surtout aux enfants, même si la morale de l'histoire est appréciable pour tout les âges ! On retrouve l'utilisation du papier découpé, avec une mise en couleur en pastels et crayons de couleurs, qui donne une texture idéale pour donner un charme enfantin. Dans cette histoire, un petit lièvre va se retrouver bien seul et désoeuvré aprés avoir été chassé de sa propre maison, au printemps, par une renarde (celle-ci cherchant un nouveau toit, car son palais de glace a fondu à l'arriveé de la nouvelle saison.). Le parti-pris esthétique est celui de l'image d'Epinal propre aux livres illustrés, sans profondeur de champ ni effets de perspective. Tout est très "2D", comme des dessins d'enfants ! Dans cet univers, le petit liévre va devoir aller chercher une âme plus forte que lui pour l'aider à chasser la renarde et retrouver sa demeure. Il croisera la route du Loup, de l'Ours, du Taureau, trois animaux, d'ailleurs, que l'on retrouvera plus tard dans l'oeuvre de Norstein: le petit loup gris du Conte des contes, l'ours gourmand, ami du petit herisson dans Le Petit hérisson dans le brouillard et le Taureau (de façon plus mystérieuse et symbolique) dans, aussi, Le Conte des contes. Ce conte a la particularité de se terminer bien, contrairement aux films qui vont suivre! L'univers décrit par Norstein est un mélange de poésie, de mystére, et d'un certain réalisme qui ne s'écarte jamais bien loin d'une certaine misère du monde, mais qui, s'unissant toujours avec la beauté, la rend plus soutenable et suportable. Comme l'a dit lui même l'auteur (voir interview) l'art doit soulager l'âme en la rendant plus douce. Le Héron et la cigogne (1974) Voilà le premier chef-d'oeuvre de Norstein. Encore mal reconnu par rapport à sa vraie valeur, ce film, à une finesse graphique stupéfiante due au talent de Franceska Yarbousova a pour thème la quête du bonheur. Difficile de trouver un sujet plus fondamental que celui-ci... Ces deux échassiers ne sont pas si différents l'un de l'autre (car ce sont deux échassiers !), ils sont épris l'un de l'autre, et, au fil des saisons, chacun à son tour, demande l'autre en mariage. Seulement, lorsque l'un des deux s'offre, l'autre refuse et vice-versa! Il y a beaucoup d'ironie dans les attitudes des deux personnages et on sourit beaucoup quand les deux se "chamaillent". Toute la gestuelle est animée trés finement et on sent bien que Norstein aime beaucoup ses personnages. Aussi, les petits mouvements de caméra, le rythme du montage indissociable de la musique (toujours primordiale dans tous ses films) font de ce film une merveille de délicatesse. On a l'impression de ne pas voir de la pellicule à travers le projecteur, mais quelquechose ressemblant plus à de la dentelle : le trait du dessin à la plume est excessivement fin, les couleurs sont trés fluides, les tons des aquarelles des décors sont magnifiques! Tout ceci fait que le film posséde un grain particulier, toujours en accord avec ce que doit être l'esthétique par rapport au sujet du film! Si on rit parfois, la solitude et la misére du monde sont toutefois présents. Ainsi, les deux "tourtereaux" n'arrivent pas à s'unir. Le passage où les deux oiseaux regardent sans joie les feux d'artifices (filmés en réel) qui réjouissent tout le reste du monde est particulièrement émouvant. Le héron et la cigogne pourtant si proches, n'arrivent pas à être heureux. C'est le moment fort de ce film, qui finit dans une douce tristesse un peu cotonneuse, à l'image de la brume et de cette pluie fine qui finit par s'abattre à un moment. L'image finale est un constat terrible (on voit le portail d'une maison vide, ressemblant à une ruine, sans vie), où l'on ressent comme un immense gâchis, le gâchis qui arrive quand « les choses ne se font pas ». Sur ce portail désolant, une dernière phrase ironique: "S'ils ne sont pas morts, ils doivent se disputer encore..." Le Hérisson dans le brouillard (1975) Deuxième chef-d'oeuvre, moins reconnu toutefois que le Le Conte des Contes, Le Hérisson dans le brouillard est d'un charme incontestable. On retrouve la technique du papier découpé, mais avec, au final, une recherche esthétique incroyable qui donne du jamais vu au niveau de la texture des divers éléments créés (l'herisson, le hibou, l'ours, l'arbre, le brouillard, ou bien même une simple feuille). En effet, on ressent une sensation de relief et on ressent physiquement les matiéres. Les effets de profondeurs donnent un sens de l'espace à l'intérieur même de l'image. On ne peut oublier la vision du petit hérisson, qui nous donne à voir un merveilleux chêne en contre-plongée du haut duquel une simple petite feuille tombe, avec un suivi-caméra assez étonnant ! Ici, Norstein perfectionne son procédé de camera "multiplan" qui semble de plus en plus légère et aérienne. Ainsi, dans la séquence où le petit herisson cherche son baluchon perdu, la caméra devient aussi nerveuse que le personnage et rajoute à la sensation physique perçue par le personnage et donc, par le spectateur lui-même. Tout ça, bien sur, sur une musique réglée à la note près sur chaque mouvement. Les peurs du petit herisson perdu dans ce brouillard qui lui fait perdre ses repères habituels, sont bien proches de nos peurs enfantines et primitives. C'est une idée simple, et tellement universelle! Mais tout n'est pas sombre dans le brouillard qui transcende l'imagination! Il y a aussi des moments d'émerveillement : le cheval blanc magnifique, le majestueux chêne, l'escargot glissant sous la feuille, les lucioles qui éclairent le chemin... De façon trés magique, Norstein nous montre bien, une fois encore, que la vie est faite de moments sombres et terribles, mais aussi de moments doux et merveilleux ! Mais ce qui est présent dans tout le film, c'est surtout le mystére des choses qui plane partout ! Et le mystére, toujours attirant, soit nous terrifie, soit nous enchante... Le Conte des Contes (1979) Élu en 1984 à Los Angeles, comme meilleur film d'animation de tous les temps, Le Conte des Contes est considéré unanimement comme le chef-d'oeuvre de Norstein. Ce court-métrage de plus de 30 minutes est son film le plus personnel, le plus poétique, le plus inventif, et posséde une structure narrative des plus complexes. Il s'adresse surtout à un public adulte et nécessite plusieurs visionnages pour l'apprécier à sa juste valeur. Il s'agit avant tout d'un regard, par l'enfance, sur la mémoire d'une vie, avec, comme toile de fond, la guerre 39/45. Peu de films d'animation ont su atteindre une telle profondeur et certains passages nous marquent à jamais, dès la premiére vision. C'est le cas du tout début : à une pomme bien ronde ruisselante sous la pluie fine de la forêt, se superpose le sein ferme et réconfortant d'une mére allaitant son enfant sous un air de berçeuse. Le bébé porte son regard vers un petit loup gris ! Comment ne pas oublier le regard apeuré du petit loup essayant de réconforter le nouveau-né dans un monde qui bascule dans les heures sombres de la désolation et du chaos ? Cette scène est accompagnée de La première phrase du film, sur le visage du bébé « Reste bien au creux de ton lit, ou viendra le petit loup gris. Il te prendra dans ses crocs, au fond des bois t'emmènera, dans les buissons te couchera, dans les buissons te couchera ». À elle seule, cette phrase symbolise le ton général de tout le film. Contrairement à ses précédents films, Norstein se risque à traiter son sujet par différents univers graphiques, ce qui est déroutant la premiére fois que l'on découvre ce film absolument hors des normes ! La famille prend la place centrale dans le film : le pére, la mére, la fillette, le nouveau-né, le chat espiègle, le mystérieux taureau. Et le petit garçon qui croque la pomme, sous la neige. La figure du père est ici un compositeur de musique qui cherche l'inspiration et symbolise l'artiste dans des temps sombres. Trois thèmes musicaux agissent comme des leitmotiv: La berceuse, l'air du bal, et le piano mélancolique. Le film est strucutré comme des allers-retours dans les différents univers qui se répondent de façon plus ou moins évidente : Le petit loup gris, héros d'une berceuse enfantine populaire évolue dans un univers en papier découpé assez réaliste, dans une forêt, et vit dans une cabane en bois ; a contrario sous un soleil éclatant, on retrouve la même famille qui vit dans le bonheur et recueille, un temps, l'étranger de passage (un trés beau moment du film). D'autres temps, d'autres saisons : la neige, la pluie, le vent, le soleil, le soir, la nuit, le matin, l'après-midi, le mystérieux train passant. Bref, beaucoup de poésie et de symbolique, toujours constante. Autre "décors" : le bal des jeunes gens dans une petite ville le soir, autour d'un réverbère, avant, pendant et aprés la guerre : sans doute les passages les plus saisissants du film où les jeunes femmes voient leurs hommes partir, puis dans un deuxiéme temps l'arrivée des nouvelles (passage splendide !) annonçant que certains sont blessés, puis dans un troisiéme temps, le (non-)retour des soldats, on s'aperçoit que certains couples chançeux dansent encore, mais les femmes bras ouverts, figées, et désormais seules, ayant tout perdu nous donnent une image saisissante de la vraie horreur de la guerre. Les airs de la berçeuse et du bal sont inoubliables. Sans doute là, Norstein atteint le chef d'oeuvre et nous fait ressentir à quel point la misére humaine peut atteindre des sommets d'angoisse et de peur. La peur est bien le sentiment qui domine ce film aux images sombres dans l'ensemble. C'est ainsi que les brefs passages doux et lumineux atteignent une forçe qui nous réchauffe : que ce soit l'enfant têtant le sein de sa mère et qui essaye de garder son réconfort, ou le repas ensoleillé en pleine nature clémente, d'une famille unie qui baigne dans la lumiére de la paix et du bonheur. Test du DVD Zone 2 disponible sur http://dvdtoile.com Interview de Youri Norstein : http://dvdtoile.com/Filmographie.php?artiste=Youri+Norstein Spontex/DvdToile.com http://dvdtoile.com -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?NMCOTe6cvv> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?Y1XQG35qgJ>
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