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[Date Prev][Date Next][Date Index] [AVIS] Une pure coincidence de Romain Goupil
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
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Une pure coïncidence
Film français (2001) de Romain Goupil, durée : 1h30mn.
Avec Romain Goupil, Nicolas Minkowski, Olivier Martin, Alain Cyroulnik,
Jean-Baptiste Poirot...
Sorti le 29 Mai 2002
L'histoire :
Un sans-papier contacte le réalisateur pour lui expliquer que les passeurs
se livrent à du racket à l'égard des clandestins. Il désigne un bureau de
change parisien chargé de cette mission. Romain Goupil et ses compagnons de
lutte politique décident d'agir...
Avis :
Le titre du film, "Une pure coïncidence", laisse entendre que nous ne sommes
pas devant un documentaire mais que nous assistons à une fiction, la
coïncidence protège ainsi ses protagonistes militants de toute poursuite
judiciaire. Mais cette ruse évoquée dans le film concerne l'élaboration d'un
documentaire, ce que nous voyons à l'image est la découverte d'un trafic
d'argent amassé sur l'exploitation des clandestins et l'entreprise de sa
faillite par un groupe d'amis militants de la cause des sans-papiers, alors
que le film est en réalité une fiction. Ce jeu de miroirs entre la vérité et
le mensonge obligé sous peine de condamnation judiciaire (le local du racket
va être braqué), n'insiste que d'avantage sur la vraisemblance d'une
exploitation révoltante qu'il s'agit de dénoncer. "Toute ressemblance avec
des personnes ou des événements existants ou ayant existé..." ne saurait
être le fruit du hasard! Vrai faux-documentaire, le film de Romain Goupil
joue donc intelligemment du mensonge pour faire éclater la vérité.
Du documentaire, Romain Goupil adopte au moins la forme : "Une pure
coïncidence" est filmé en caméra DV (et manifeste d'un usage cohérent de cet
outil par ailleurs décrié au cinéma), le cadre est mobile mais toujours
juste (du moins quand Goupil s'en charge, ce qui est souvent le cas), et
l'inattendu (la coïncidence) rythme le parcours du film. Ainsi des
rencontres détournent l'histoire de son objet premier : Pascale Ferran et
Tonie Marshall conseillent le réalisateur, un car de police s'arrête devant
sa planque, une altercation avec un colleur d'affiche du front national
stoppe la voiture des amis avant qu'ils se réunissent pour monter un plan
d'action. C'est que les protagonistes du film sont d'abord une bande de
potes, ex-soixanthuitards encore perclus de leurs idéaux, personnages
retrouvés de "Mourir à 30 ans", premier film de Romain Goupil qui ciblait le
devenir de la jeunesse en prise avec les événements de mai 1968. Et le film
est aussi une extrapolation de la réaction d'un collectif de cinéastes
envers la loi Debré de 1997, chaque cinéaste mobilisé décidait alors de
soutenir un sans-papier. Tonie Marshall, Pascale Ferran, Claire Denis, qui
fait aussi dans ce film une apparition fugitive et Romain Goupil en
faisaient partie.
Car "Une pure coïncidence" est moins la dénonciation d'une exploitation des
clandestins en France, en ce sens la véracité de ces événements précis n'est
pas essentielle, que l'interrogation du militantisme aujourd'hui pour une
génération quinquagénaire qui a connu d'autres révoltes. Ce qui est touchant
dans les réunions de ces amis de toujours, c'est la quasi-absence du
discours politique, la rhétorique de la transformation du monde appartient à
d'autres temps, on nous montre des révolutionnaires blasés mais prêts à agir
pour une cause, non pour une idée. On devine seulement par quelques mots
étouffés les partis pris qui ont pu divisé (Coyote et son refus de l'image,
etc.). Il reste par contre la mobilisation et la percussion des actes. Et
l'action militante se construit dans un esprit potache, les réparties très
naturelles sont hilarantes, et éprouvé à la fois, les stratégies qui
précèdent le braquage font preuve d'expériences passées.
Cette connivence exclue même toute participation directe de l'entourage le
plus proche, la famille ou d'autres amis. Et le dispositif de la traque est
le plus allègre quand l'entourage des militants participe à son insu. Ainsi
la fête anniversaire pour la fille de Romain Goupil se déroule dans un
restaurant qui est aussi la planque pour observer le bureau de changes, les
enfants sont promenés au square à côté, et la poussette de la fillette
permet de cacher une caméra en vue d'espionner l'intérieur du repaire des
racketteurs. Même, famille et amis servent d'alibi quand les compagnons se
mettent hors-la-loi. L'originalité du film provient de la richesse de ces
échanges, qui contraignent l'action militante ou obligent Goupil et ses
potes à leurs familles. Et Goupil cerne parfaitement ces frontières
générationnelles, le conflit avec sa fille au sujet du piercing qu'elle veut
se faire offrir pour son anniversaire est symptomatique de cette division,
ou contextuelles, les compagnes sont certes solidaires mais absentes des
préparatifs du braquage et il faut parfois leur mentir pour que les amis
puissent se rencontrer, des barrières qui définissent le militantisme comme
une activité autarcique, réservée à un groupe d'initiés, les mêmes depuis 30
ans.
Est-on militant pour être avec son semblable? Le reste-on pour garder ses
semblables? Est-ce le groupe qui construit son idéologie ou un idéologie
partagée qui constitue un groupe? "Une pure coïncidence" ne cesse d'évoquer
ces questions.
De plus, le film de Romain Goupil est un enthousiasmant film d'action qui
ridiculise un genre particulièrement hollywoodien : celui du braquage! On
peut citer "Les Experts" ou le plus récent "The Score" avec Robert de Niro
qui faisaient débauche de technologies nouvelles et stratagèmes alambiqués,
enfin beaucoup d'efforts pour un rendu souvent clinquant mais aseptisé.
Alors que dans "Une pure coïncidence", l'entraînement et l'élaboration du
braquage conjuguent tout à la fois fascination de la mise en place et
intelligence du procédé mais avec un rapport réaliste à l'objet, patiné,
jeté à la poubelle (la poussette, la caméra paluche, le micro HF...), et une
dimension humaine souvent négligée au cinéma (le hors-la-loi est
généralement filmé comme un individualiste), qui entraînent d'avantage
l'adhésion du spectateur.
Poursuite d'une prise de conscience politique après les événements récents
de l'élection présidentielle, le film de Romain Goupil, moins égocentrique
que dans ses précédents ("A mort la mort", "Lettre pour L", etc.) mais
l'homme est le plus souvent à la caméra, décrit donc la participation
militante dans le cadre d'un groupe et laisse entendre qu'il reste des actes
à accomplir plus qu'un idéologie à défendre, sinon celle de l'amitié et de
la solidarité dont il dresse un formidable tableau. Quand je serais grand,
quand j'aurais 50 ans, je veux être Romain Goupil!
l'indécile
--
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