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[INTERVIEW] Youri Norstein


  • Subject: [INTERVIEW] Youri Norstein
  • From: "Spontex/DvdToile.com" <spontex@dvdtoile.com>
  • Date: 28 May 2002 16:45:03 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Centre d'Etudes de la Navigation Aérienne
  • Sender: modappbot@dspnet.claranet.fr
  • Xref: news.free.fr fr.rec.cinema.discussion:154106 fr.rec.cinema.selection:713

Dans le cadre du festival "Terre et Paix", la ville de Fougère a eu le
privilège de (re)découvrir les merveilleux films d'animation du maître
russe, en sa présence ! Au milieu d'un public intéressé et curieux,
Youri Norstein nous à parlé de son travail et de son point de vue sur le
monde qui l'entoure. Moment rare et exceptionnel, qui a dépassé vite le
cadre du cinéma...

Totoro : Vous vous déplacez rarement déjà dans les capitales des pays,
alors pourquoi la petite ville de Fougère ?

Norstein : Fougère est une belle petite ville et son château est
harmonieux, bien fait. Il se dégage un certain romantisme, que l'on ne
retrouve plus dans les constructions du monde moderne actuel. Il y fait
bien bon et c'est agréable de s'y promener... Il y a perpétuellement en
moi ce mélange d'émerveillement et de tristesse...

Totoro : Une publicité dit : "Si vous n'avez pas vu le château de
Fougères, vous n'avez rien vu !" Qu'en pensez-vous ?

Norstein : Je n'aime pas la publicité car il y a souvent du mensonge.
Mais celle-ci n'est peut-être pas fausse. Je vous répondrai qu'en
Russie, si vous n'avez pas vu le fond d'un verre de vodka, vous n'avez
rien vu ! Cela me rappelle cette blague où deux russes boivent ensemble
et l'un dit à l'autre : « Tu as tort de boire, car on vit deux fois
moins. » « Oui, répond l'autre, peut-être... Mais, dis-moi, quel âge
as-tu ? » « 30 ans, répond l'autre. » « Eh bien, tu vois, si tu n'avais
pas bu tu aurais 60 ans ! »

Totoro : Tous vos films sont d'une grande beauté graphique et le rythme
est toujours très musical et très précis. Quelle est votre méthode de
travail avec Francesca [ndlr: son épouse qui s'occupe de la partie
dessin et graphisme de ses films] pour obtenir ce résultat ? Quelle
place a le storyboard dans votre réalisation ?

Norstein : Je fais d'abord un brouillon de storyboards, où je décris la
trame générale de l'histoire que je vais raconter. Ceci fait, le
dessinateur fait les premiers dessins et les premières esquisses
graphiques. Ensuite, je fais un second storyboard dans lequel je décide
du rythme et des valeurs de plans. Quand, au niveau des dessins, les
personnages sont assez définis, j'essaye de les animer et de leur donner
une âme. Passé ce stade, je passe à la mise en scène proprement dite en
plaçant les personnages par rapport aux décors de fond... Je réfléchis
alors à leurs mouvements dans le cadre et aussi au découpage des plans
les uns par rapport aux autres. À ce niveau, je fais des storyboards
assez intuitifs dans ma tête. Il faut alors trouver un fil commun entre
l'animateur, le dessinateur et le chef opérateur. Je me refuse à faire
des storyboards trop rigides, car à mon sens, cela restreint le
processus créatif. Par contre, au niveau du travail avec le compositeur
et la musique du film, je suis très précis : il m'arrive de fournir le
détail d'un plan et de dire au musicien d'ajouter une note, là, à cet
endroit précis ! Donc, à chaque étape, il y a un nouveau storyboard, et
il faut trouver un "truc" pour améliorer sans cesse le film. En tant
qu'artiste, je me dois de faire le meilleur travail possible.

Totoro : Vous travaillez sur un film en ce moment ?

Norstein : Oui, mais il a été retardé pour diverses raisons... Il s'agit
d'un film pour adultes, un film "sérieux", sur les rapports d'un être
humain avec autrui. Il s'agit du Manteau d'aprés Gogol. Cela parle de
l'humanité et de la cruauté. Le travail d'animation est difficile,
portant surtout sur les expressions du visage. Pour arriver à une grande
précision, nous avons choisi de faire un personnage sur une échelle
assez grande, pour animer les détails de sa figure. Parallèlement, il y
a des scènes de foules, permettant un point de vue sur l'individu, au
sein d'une société... Travailler sur la psychologie humaine, d'aussi
prés, est un exercice difficile, lourd et assez nouveau pour moi. En
tant qu'artiste et réalisateur, j'observe le monde autour de moi, je
regarde les gens, je vois leur visage...

Totoro : 0ù puisez-vous votre imagination ? Votre grand-mère vous
racontait des histoires lorsque vous étiez enfant?

Norstein : Non, ma grand-mère est morte pendant la guerre de Crimée.
J'ai été marqué par la guerre. Mon grand-père a été emmené par les
Allemands et ma grande mère voulait le suivre. Elle accompagnait le
peloton d'exécution, elle devenait folle, cela n'a pas plu aux
Allemands, qui l'ont exécutée. C'est ma mère qui me chantait des
berceuses, que j'ai chantées à mon tour pour endormir mes enfants. Quand
mes deux enfants, d'une dizaine d'années à l'époque, ont vu Le Conte des
contes, cela les a amusés de retrouver ce thème de la berceuse, car
c'est exactement la même ! J'ai d'ailleurs dirigé le comédien dans ce
sens quand je faisais la bande son du film.

Totoro : C'est quoi "être Russe" aujourd'hui?

Norstein : C'est une très bonne question. Et ma réponse déplairait
certainement à mon pays. Si je prends en considération la philosophie et
la culture russe, alors, je suis fier d'être Russe. Mais, aujourd'hui,
j'ai honte. J'ai honte car l'individu qui vit actuellement dans le pays
est humilié et défiguré, car la différence entre les riches et les
pauvres n'a jamais été aussi grande, et les nouveaux millionnaires qui
apparaissent sont tous issus du mensonge et de l'escroquerie. Le pire,
c'est que ceux qui détiennent l'argent (et donc le pouvoir) manquent
d'érudition et d'éducation. Or, tant que l'humanité ne respecte pas ces
trois valeurs que sont: l'éducation, la culture et la sollicitude, il y
aura quelques gens qui auront encore la soif du pouvoir et alors le
danger sera toujours là! Mais cela n'est pas nouveau ! Si quelque chose
doit ressortir de ces valeurs, c'est la notion d'honneur, qui se perd à
notre époque. Le 11 septembre, le monde s'est réveillé et c'est souvenu
à quel point l'homme était vulnérable, à quel point un individu, ivre de
pouvoir et avare, peut tout faire basculer. Aujourd'hui, j'ai 5
petits-enfants que je regarde avec joie et tristesse, car je crains pour
leur avenir: vont-il croiser eux aussi un fou ivre de pouvoir, ou pire,
l'un d'eux pourrait-il le devenir?

Totoro : La poésie et l'humanisme ressortent dans tous vos films... Dans
quel but?

Norstein : Toutes sortes de choses influencent l'Homme. Et souvent la
bonne volonté ne suffit pas pour rendre le monde plus merveilleux. Même
si mes films ne parlent pas directement des valeurs précédemment citées,
elles sont continuellement en moi. Et je le répète, tout dépend de
l'éducation. Même la vulgarité s'immisce dans l'art d'aujourd'hui. Il
faut faire attention. Cela me fait penser d'ailleurs à une anecdote: un
jour, mon gendre a tapé sur la main de ma petite fille. Je lui ai dit:
"En la frappant aujourd'hui, tu as tort. Elle sent ta force et ne peut
la contrer, elle l'accumule dans son for-intérieur comme un complexe et
il peut en sortir deux choses: soit elle le subit en se pliant aux
conditions de l'adulte, soit elle extériorise en développant une haine
envers l'adulte". Finalement, la vie, c'est l'apprentissage plus ou
moins réussi de la maîtrise de ses sentiments depuis l'enfance. Tout
tourment doit se terminer par une bonne fin afin d'éviter toute animosité.

Totoro : Pour en revenir à votre cinéma, pourquoi avoir choisi la
technique du papier découpé ?

Norstein : Ce n'est pas un choix. C'est un cheminement naturel. Cela me
permet d'atteindre une certaine beauté que je recherche dans l'image. Et
cela me convient, à moi. Ce que j'aime dans Rembrandt par exemple, c'est
que sa peinture est si belle et surtout si désintéressée. Je ne fais pas
des images pour plaire au public ou pour flatter l'oeil des gens.
J'évite tous les "effets" qui créent, à mon avis, de faux sentiments. Je
n'aime pas les artifices qui résultent du travail sur ordinateur par
exemple....

Totoro : Sinon, vous avez d'autres désirs de films?

Norstein : Pour en revenir à tout ce que l'on a dit, je peux vous parler
d'un projet "antimilitariste" que j'ai eu en tête, bien avant les
court-métrages que vous avez vus ce soir. L'histoire commence comme
cela: Des gens très intelligents, des grands scientifiques-physiciens se
retrouvent autour de la même table afin de créer une balle
extraordinaire, que rien ni personne ne pourra arrêter. Ils font des tas
de calculs savants pour déterminer la trajectoire idéale. Le soir, ils
rentrent chez eux. Certains vont promener leur chien, d'autres passent
la soirée à l'opéra en écoutant Aïda de Verdi. Le lendemain matin, de
nouveau, tous réunis, ils réussissent à fabriquer la fameuse balle.
Ensuite, on voit la balle qui rentre dans le canon. Et on tire. On tire
sur un homme, au loin, que personne ne connaît... Et à chaque fois que
la balle déchire un tissu humain, il se produit, ailleurs, en écho, une
terrible catastrophe. Ainsi se succèdent tremblements de terre,
tempêtes, etc... Je vous laisse imaginer la fin de l'histoire... En
cela, quel est le "sens" de cette histoire ? Depuis longtemps, en tant
qu'être humain, j'ai un regret: A quoi l'humanité dépense son énergie ?
A se défendre d'un ennemi invisible qu'elle ne connaît pas ? C'est un
sentiment contradictoire que de se défendre contre l'invisible. Ne
serait-il pas plus facile d'être ouvert, car on s'apercevrait qu'on est
un peu tous pareils finalement ?! Faut-il l'arrivée d'un cataclysme pour
que les gens réagissent et s'essayent à penser "autrement", de façon
pacifique, évitant ainsi l'apparition continuelle d'une minorité de gens
recherchant le profit par soif du pouvoir ? Même la religion ne peut
rien y faire : Ben Laden détruit au nom d'Allah. Et qu'il y avait-il
d'écrit sur les ceintures des Allemands lorsqu'ils ont envahi l'Europe
en 1939: "Dieu est avec nous"... Modestement, je pense que si l'art doit
avoir un but, c'est de rendre plus douce l'âme.

Totoro : Pour terminer, en tant que Maître en cinéma d'animation, que
pensez-vous des films de la génération qui vous suit, comme ceux de
Petrov, par exemple?

Norstein : Petrov a été mon élève et il travaille bien, il est doué. Il
n'a pas pu produire son dernier film en Russie, il l'a fait au Canada et
il a été récompensé un peu partout. Il est très soucieux de l'art et il
en souffre assez, ce qui fait que j'ai confiance pour la suite... Je
suis sûr qu'il fera avancer le cinéma d'animation vers l'avant... Mais
personnellement je préfère ses premiers films comme La Vache plutôt que
Le Vieil homme et la mer. Sinon, je vois rarement des films qui
m'enchantent vraiment. Si, il y a peu j'ai vu un film merveilleux, plein
de générosité, une grande réussite: Father and daughter de quelqu'un que
je ne connaissais pas, quelqu'un qui a un nom si compliqué! [ndlr
:Michael Dudok de Wit) Cela a été une belle découverte, surprenante.
Vous savez, on espère toujours que la prochaine génération sera
meilleure que la nôtre. Il faut vouloir y croire, en tous cas.

PROPOS RECUEILLIS par Totoro le 16 mai 2002
Théâtre Victor Hugo, Fougères.


Interview publiée à l'origine sur le site http://dvdtoile.com

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