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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Avis] Irreversible de Gaspar Noe (2002)
Irréversible de Gaspar Noé (2002). [ A ne pas lire si vous n'avez pas vu le film, étant donné que, spoiler ou non, moins on en sait, mieux on se porte pour aborder un film ] Une illustration magistrale du principe d'irréversibilité du Temps, dispersion indestructible qui tent à détruire ce qui nous fait tant aimer l'existence. Une charge sublime en douze plans séquences contre la violence sexuelle des hommes qui avec barbarie et maladresse anéantissent la beauté des femmes. Le Temps n'est pourtant pas une fatalité : pendant d'un film, Gaspar Noé a choisit de le mettre sans dessus ni dessous pour en mieux démonter les rouages, pour comprendre que nos actes, anodins ou inavouables, ne peuvent rien contre lui. Il ne nous reste qu'une chose : essayer de prendre soins de ce que nous disposons de plus cher avant l'irréparable. Peu importe de savoir qui vengera Alex (Monica Bellucci) à coup d'extincteur. Marcus (Vincent Cassel), animé par sa violence impulsive, n'en a tout simplement pas les moyens physiques - il finit le bras brisé - car malgré la rage, ce sont toujours un peu les même qui gardent le dessus. Pierre (Albert Dupontel) commet l'inacceptable au détour d'un concours de circonstance et continue longtemps de frapper comme pour tirer naivement un trait sur un acte qu'il sait ineffaçable. Pourtant Pierre était le seul à essayer vainement de calmer la folie vengeresse de Marcus, bouleversé par l'agression de sa femme. Il était absolument seul pour tenter de le raisonner au milieu d'une société qui n'y attache pas grande importance : "Va plutôt la voir à l'hôpital au lieu de te la jouer vengeance de série b ...". Ou quelque chose comme cela. Dans ces scènes de chaos (qui ouvrent le film puisque celui ci est monté à l'envers, à l'image de Memento de Christopher Nolan) les dialogues sont réduits à des vociférations, des marmonnements, des paroles étouffés. Ils sont le miroir d'une situation inextricable, la violence appelle la violence, l'issue sans retour est connue d'avance. Peu importe les gesticulations des êtres, le Temps détruit tout. Il est trop tard pour le regretter. Au passage, on croise les vestiges d'une humanité désincarnée, des flics réduits à ramasser les morceaux, des charognards comme autant d'incitateurs à cette vengeance qui ne fait que sceller l'horreur, des prostituées vitrines d'une misère sexuelle poussée à son paroxysme, un chauffeur de taxi qui croit pouvoir tenir à distance la folie des hommes avec une bombe lacrymogène, des habitués d'une boite homo (le rectum ...) qui confondent dans une frénésie orgiaque violence, mal être et amour. La scène de viol est charnière. Elle est essentielle pour comprendre ce qui fait basculer Marcus, en pièce devant le drame, à bout à force d'alcool et de coke autant de traces d'une soirée frénétique. Le partie pris cinématographique de Noé est remarquable. Il refuse le cinéma : il refuse la mise en scène. Devant l'horreur sans nom, il immobilise une caméra qui tournoie violemment dans une série de plans séquences fiévreux depuis le début et filme en plan fixe, en temps réel. Et c'est parfaitement justifié dans un film qui prend comme personnage central le Temps. Ici, nullement question de tomber dans l'indécence qui secoue le cinéma français en particulier depuis plusieurs années : Simulent t'ils ou non ? Ici, on sait que la sodomie est jouée : le cadrage est sans ambiguités fâcheuses. On est parfaitement conscient que l'on voit deux interprètes jouer une scène. Et Noé fait confiance à ses formidables acteurs. Le voyeurisme et la complaisance n'ont pas le droit de citer puisque l'on refuse de faire du cinéma, de fabriquer des émotions avec des images et du son. Lorsque Haneke utilise le hors champs, quoi qu'il en soit, il met en scène l'horreur avec justement le parti du hors champs. Noé s'y refuse. Pas de cut, rien. Juste la souffrance et la perversité brutes qui ne doivent ici qu'au jeu des acteurs. Une telle scène anéantit toutes les justifications dégueulasses que l'on peut donner à un viol. Personnellement, c'est la première fois que je vois une séquence qui transcrit de manière indiscutable la réalité infiniment destructive d'un viol. Une scène éprouvante mais nécessaire. Et puis le film bascule peu à peu dans la lumière. Le montage remontant le temps dissipe peu à peu la barbarie à travers cette soirée dans laquelle Marcus perd les pédales, ne reconnait plus la beauté de sa femme, et oublie de l'aimer, malgré les avertissements de Pierre qui lui sait trop bien oh combien il est facile de perdre une femme (Pierre est l'ex d'Alex, une tendresse réciproque et profonde demeure entre eux deux). Une scène exceptionnelle dans le métro entre l'extraordinaire trio d'acteurs (Dupontel, Cassel et Bellucci tous admirables d'humanité bouleversante dans cette deuxième partie, la première montrant la terrible déshumanisation de Marcus entrainant Pierre avec lui). Un plan séquence impeccable dans lequel il est question du besoin d'intimité dans l'amour, du délicat équilibre qui doit régir l'attention que l'on porte à l'autre. On comprend sans peine que Pierre n'a pas su aimer Alex par excès d'attention, parce qu'il se posait bien trop de questions, questions inutiles devant l'amour qui est si difficile d'apprendre à prodiguer. Marcus, lui, ne se posera pas assez de questions, persuadé que tout est acquis, alors que l'amour se doit d'être une construction permanente. Encore une fois, les acteurs sont formidables. Puis un plan séquence hallucinant de pudeur cadre le couple Marcus-Alex dans l'intimité de leur appartement. Des signes prémonitoires (Marcus dans son rêve ne sent plus son bras, Alex rêve dans tunnel rouge qui se brise, Marcus évoque la sodomie ... et surtout Alex affirme qu'elle est autre chose qu'un objet, que Marcus ne la pas volée à Pierre, mais que c'est elle qui a choisit, qu'elle est par son libre arbitre un être humain à part entière) évoquent la tragédie passée à venir. Les personnages peuvent croire que le destin est écrit, mais c'est faux, le Temps n'est ni cynique ni pervers. Seulement il détruit tout. La pudeur qui régit cette séquence amoureuse (dans laquelle au final l'acte sexuel proprement dit n'est pas montré) est admirable. Le cinéaste sait dépeindre avec une simplicité déconcertante la complexité de l'amour. Le film se clôt sur la 7ème symphonie de Beethoven qui accompagne la joie de vivre d'Alex. Elle est enceinte. Le montage va de la destruction la plus abjecte à la construction la plus essentielle, celle qui perpétue l'existence. Ce montage est essentiel pour imprimer un mouvement irréel mais fondateur. Nous devons apprendre que la destruction est irréversible sans pour autant abandonner. C'est cela vivre en véritable adulte. La fascination de Noé pour Kubrick est explicite : l'introduction musicale de Shining, Alex ne porte pas son prénom au hasard, la photo du foetus de 2001 au dessus du lit conjugal. D'ailleurs, comme 2001, Irréversible parle du temps. Comme lui, il se termine sur une image de l'enfance, de la régénérescence et de l'espoir. Le Temps détruit tout, c'est le boucher incestueux enfermé qui le dit dès le début du film. Il faut seulement (ré)apprendre à vivre avec ça. -- Alexandre "La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil" -René Char- -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?NMCOTe6cvv> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?Y1XQG35qgJ>
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