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[Avis] Irreversible de Gaspar Noe (2002)


  • Subject: [Avis] Irreversible de Gaspar Noe (2002)
  • From: alexandre.83@free.fr (alexandre)
  • Date: 26 May 2002 21:50:02 GMT
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Irréversible de Gaspar Noé (2002).


[ A ne pas lire si vous n'avez pas vu le film, étant donné que,
spoiler ou non, moins on en sait, mieux on se porte pour aborder un
film ]


Une illustration magistrale du principe d'irréversibilité du Temps,
dispersion indestructible qui tent à détruire ce qui nous fait tant
aimer l'existence. Une charge sublime en douze plans séquences contre
la violence sexuelle des hommes qui avec barbarie et maladresse
anéantissent la beauté des femmes. Le Temps n'est pourtant pas une
fatalité : pendant d'un film, Gaspar Noé a choisit de le mettre sans
dessus ni dessous pour en mieux démonter les rouages, pour comprendre
que nos actes, anodins ou inavouables, ne peuvent rien contre lui. Il
ne nous reste qu'une chose : essayer de prendre soins de ce que nous
disposons de plus cher avant l'irréparable. 

Peu importe de savoir qui vengera Alex (Monica Bellucci) à coup
d'extincteur. Marcus (Vincent Cassel), animé par sa violence
impulsive, n'en a tout simplement pas les moyens physiques - il finit
le bras brisé - car malgré la rage, ce sont toujours un peu les même
qui gardent le dessus. Pierre (Albert Dupontel) commet l'inacceptable
au détour d'un concours de circonstance et continue longtemps de
frapper comme pour tirer naivement un trait sur un acte qu'il sait
ineffaçable. Pourtant Pierre était le seul à essayer vainement de
calmer la folie vengeresse de Marcus, bouleversé par l'agression de sa
femme. Il était absolument seul pour tenter de le raisonner au milieu
d'une société qui n'y attache pas grande importance : "Va plutôt la
voir à l'hôpital au lieu de te la jouer vengeance de série b ...". Ou
quelque chose comme cela. Dans ces scènes de chaos (qui ouvrent le
film puisque celui ci est monté à l'envers, à l'image de Memento de
Christopher Nolan) les dialogues sont réduits à des vociférations, des
marmonnements, des paroles étouffés. Ils sont le miroir d'une
situation inextricable, la violence appelle la violence, l'issue sans
retour est connue d'avance. Peu importe les gesticulations des êtres,
le Temps détruit tout. Il est trop tard pour le regretter. 

Au passage, on croise les vestiges d'une humanité désincarnée, des
flics réduits à ramasser les morceaux, des charognards comme autant
d'incitateurs à cette vengeance qui ne fait que sceller l'horreur, des
prostituées vitrines d'une misère sexuelle poussée à son paroxysme, un
chauffeur de taxi qui croit pouvoir tenir à distance la folie des
hommes avec une bombe lacrymogène, des habitués d'une boite homo 
(le rectum ...) qui confondent dans une frénésie orgiaque violence,
mal être et amour. 

La scène de viol est charnière. Elle est essentielle pour comprendre
ce qui fait basculer Marcus, en pièce devant le drame, à bout à force
d'alcool et de coke autant de traces d'une soirée frénétique. Le
partie pris cinématographique de Noé est remarquable. Il refuse le
cinéma  : il refuse la mise en scène. Devant l'horreur sans nom, il
immobilise une caméra qui tournoie violemment dans une série de plans
séquences fiévreux depuis le début et filme en plan fixe, en temps
réel. Et c'est parfaitement justifié dans un film qui prend comme
personnage central le Temps. Ici, nullement question de tomber dans
l'indécence qui secoue le cinéma français en particulier depuis
plusieurs années : Simulent t'ils ou non ? Ici, on sait que la sodomie
est jouée : le cadrage est sans ambiguités fâcheuses. On est
parfaitement conscient que l'on voit deux interprètes jouer une scène.
Et Noé fait confiance à ses formidables acteurs. Le voyeurisme et la
complaisance n'ont pas le droit de citer puisque l'on refuse de faire
du cinéma, de fabriquer des émotions avec des images et du son.
Lorsque Haneke utilise le hors champs, quoi qu'il en soit, il met en
scène l'horreur avec justement le parti du hors champs. Noé s'y
refuse. Pas de cut, rien. Juste la souffrance et la perversité brutes
qui ne doivent ici qu'au jeu des acteurs. Une telle scène anéantit
toutes les justifications dégueulasses que l'on peut donner à un viol.
Personnellement, c'est la première fois que je vois une séquence qui
transcrit de manière indiscutable la réalité infiniment destructive
d'un viol. Une scène éprouvante mais nécessaire. 

Et puis le film bascule peu à peu dans la lumière. Le montage
remontant le temps dissipe peu à peu la barbarie à travers cette
soirée dans laquelle Marcus perd les pédales, ne reconnait plus la
beauté de sa femme, et oublie de l'aimer, malgré les avertissements de
Pierre qui lui sait trop bien oh combien il est facile de perdre une
femme (Pierre est l'ex d'Alex, une tendresse réciproque et profonde
demeure entre eux deux). 

Une scène exceptionnelle dans le métro entre l'extraordinaire trio
d'acteurs (Dupontel, Cassel et Bellucci tous admirables d'humanité
bouleversante dans cette deuxième partie, la première montrant la
terrible déshumanisation de Marcus entrainant Pierre avec lui). Un
plan séquence impeccable dans lequel il est question du besoin
d'intimité dans l'amour, du délicat équilibre qui doit régir
l'attention que l'on porte à l'autre. On comprend sans peine que
Pierre n'a pas su aimer Alex par excès d'attention, parce qu'il se
posait bien trop de questions, questions inutiles devant l'amour qui
est si difficile d'apprendre à prodiguer. Marcus, lui, ne se posera
pas assez de questions, persuadé que tout est acquis, alors que
l'amour se doit d'être une construction permanente. Encore une fois,
les acteurs sont formidables. 

Puis un plan séquence hallucinant de pudeur cadre le couple
Marcus-Alex dans l'intimité de leur appartement. Des signes
prémonitoires (Marcus dans son rêve ne sent plus son bras, Alex rêve
dans tunnel rouge qui se brise, Marcus évoque la sodomie ... et
surtout Alex affirme qu'elle est autre chose qu'un objet, que Marcus
ne la pas volée à Pierre, mais que c'est elle qui a choisit, qu'elle
est par son libre arbitre un être humain à part entière) évoquent la
tragédie passée à venir. Les personnages peuvent croire que le destin
est écrit, mais c'est faux, le Temps n'est ni cynique ni pervers.
Seulement il détruit tout. La pudeur qui régit cette séquence
amoureuse (dans laquelle au final l'acte sexuel proprement dit n'est
pas montré) est admirable. Le cinéaste sait dépeindre avec une
simplicité déconcertante la complexité de l'amour. 

Le film se clôt sur la 7ème symphonie de Beethoven qui accompagne la
joie de vivre d'Alex. Elle est enceinte. Le montage va de la
destruction la plus abjecte à la construction la plus essentielle,
celle qui perpétue l'existence. Ce montage est essentiel pour imprimer
un mouvement irréel mais fondateur. Nous devons apprendre que la
destruction est irréversible sans pour autant abandonner. C'est cela
vivre en véritable adulte. 

La fascination de Noé pour Kubrick est explicite : l'introduction
musicale de Shining, Alex ne porte pas son prénom au hasard, la photo
du foetus de 2001 au dessus du lit conjugal. D'ailleurs, comme 2001,
Irréversible parle du temps. Comme lui, il se termine sur une image de
l'enfance, de la régénérescence et de l'espoir. Le Temps détruit tout,
c'est le boucher incestueux enfermé qui le dit dès le début du film.
Il faut seulement (ré)apprendre à vivre avec ça.

--
Alexandre

"La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil"
   -René Char-

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