[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index]

[Note] Stavisky, d'Alain Resnais (1974)


  • Subject: [Note] Stavisky, d'Alain Resnais (1974)
  • From: "Cedric P." <cpater@aenlever.multimania.com>
  • Date: 21 May 2002 18:35:02 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
  • Reply-to: "Cedric P." <cpater@multimania.com>
  • Sender: modappbot@dspnet.claranet.fr
  • Xref: news.free.fr fr.rec.cinema.discussion:153187 fr.rec.cinema.selection:703

(Ca parle en ce moment un peu de Resnais, simple coïncidence)

Voici la dernière partie de la vie de Stavisky, petit voyou devenu escroc
flambeur, dont les activités touchèrent à des domaines variés et eurent
des conséquences énormes. Film à base historique tempérée de liberté
fictionnelle, comme les auteurs le rappellent - inutilement, pour une
telle évidence - en exergue.

On reste centré sur le personnage de Stavisky, car c'est lui qui constitue
le vrai problème, l'énigme de l'affaire, le noeud serré de chaînes
d'événements indépendantes de l'extérieur. C'est le mystère traditionnel
de l'homme dont les actions extrêmes ont fait parler, et qui par
conséquent intrigue naturellement : manipulations ou distractions, sérieux
ou désinvolture, fantaisie ou mégalomanie ? Un peu de tout. Stavisky
séduit et arnaque encore de simples individus, tout en élaborant à
plusgrande échelle des stratégies complexes et instables pour conserver sa
position et son train de vie : corruptions, mensonges et fraudes diverses
; il se désintéresse de la politique dont les mouvements ne sont à ses
yeux qu'autant d'opportunités.

Comme toute promesse d'approche d'un mystère, le sujet est séduisant, mais
il est assez rapidement éventé. Stavisky est finalement présenté comme un
fou, comme un problème clinique. On pourra objecter que justement c'est
l'avis le plus confortable, celui qu'adoptent facilement les médecinset/ou
proches, mais Stavisky lui-même en montre manifestement les symptômes
(réponse sur le Tour eiffel, fin du film) dont on prenait auparavant dans
la bouche des docteurs les descriptions pour une mise en évidence des
raccourcis tentants face à l'obscurité d'un être humain. Point trop
d'obscurité, donc.

Stavisky lui-même a de l'épaisseur. La tronche et la gouaille de Belmondo
donnent d'emblée au personnage une consistance, d'autant que les autres ne
sont guère que de pâles figures éthérées. On touche ici au gros problème
de la froideur du film, qui n'est pas la conséquence d'une prise de
distance au service du sujet mais d'un glacis artificiel qui recouvre
chaque scène. C'est le givre du nouveau roman, de la destructuration
(répétitions de faux raccords avec rupture brusque du fond musical,
strates temporelles), de l'emboîtement des récits (articulation
pseudo-naturelle du passé avec le moment présent du récit) et des
intrigues (en parallèle est évoqué l'exil de Trotsky, sur lequel les
actions de Stavisky auront une influence possible, mais qui surtout lui
oppose une autre figure, vraiment historique celle-là ; l'allemande
approchée par Stavisky en restera lointaine alors qu'elle cherche à
s'approcher de l'homme politique ; évocation de l'échec de l'escroc
Stavisky mais aussi de l'impuissance de la vraie figure emblématique
Trotsky).

Cette forme paralysée et robbegrilletesque s'éloigne du vrai mystère pour
lui préférer la fausse ambiguïté d'un puzzle, dont l'image serait de
surcroit un portrait compassé, rigide, sans vie. Borelli, le second de
Stavisky, serait le seul à mériter un tel traitement, puisqu'il est censé
agir discrètement, être une ombre, mais cet effet est gâché par une
plusieurs paroles malvenues. Le Baron est une caricature, et la femme de
Stavisky une photo de mode glacée qui n'évoque rien et n'est qu'une des
excuses à la montée sentimentalistes de certaines scènes, effet qui est en
quelque sorte la soupape logique de l'étouffement de l'humain dans le
reste du film ; et leur juxtaposition y adjoint une valeur et une
profondeur qu'ils n'ont pas. Les policiers ne sont guère que des
mannequins, qui alignent également les regards et répliques sentencieuses.
L'opacité des êtres est surtout une pose et une hypothèse a priori.

La mise en scène, en dehors de ces raccords et enchaînements, est
également assez appuyée, avec des montées/descentes répétées lors
d'entrées/sorties d'immeubles, quelques effets gratuits (répétition du
travelling hirizontal suivant de l'extérieur un personnage passant dans un
bâtiment devant des fenêtres), des mouvements malvenus (rotation de caméra
centrée sur un élément proche, comme un visage, ce qui fait défiler le
fond très rapidement et rompt inutilement un rythme), le résultat étant
ici encore surtout une impression de jeu du réalisateur avec un matériau
auquel il ne croit pas et qu'il torture à loisir. Le mouvement devient
maniérisme, l'immobilité de la paralysie.

On ne répètera jamais assez à quel point l'abstraction de la chair même
d'un récit au profit de la forme qu'on veut lui donner à pu aboutir à des
produits presque inhumains, presque robotisés, qui n'endorment pas
uniquement parce qu'ils ne réveillent rien, et à l'intérieur desquels
cette apparence d'épure donne à la moindre trace de sentiment, si convenu
soit-il, des airs lyriques et un aspect de mythe qui constituent par la
suite la principale caution du film. Ici, seul l'ancrage de la trame dans
un contexte historique, une intrigue policière et Belmondo garantissent
quelques parcelles de vie ça et là. On reste sinon dans un beau jeu, une
grande construction. Resnais a ici la même position que son inspecteur
Boni : sa démarche semble faire croire qu'il veut trouver quelque chose,
mais en fait seul l'intéresse ce que lui permettent d'obtenir
parallèlement les moyens qu'il a employés. Tout comme son enquête, le
sujet du film est un voile, un prétexte à un positionnement de plus, une
escroquerie de plus. On n'est tout de même plus dans la pure gratuité de
Muriel, mais il reste encore bien des traces.

Qui était Stavisky ? On n'en sait rien, on n'en sait à la limite encore
moins que si le film ne s'était pas penché sur la question. Je suis en
fait un peu dur, puisqu'est tout de même effleurée la mise en évidence des
causes puériles et capricieuses qui peuvent sous-tendre les grands
événements. Mais le mystère qui reste est surtout dû au credo de l'auteur
qui semble avoir été dès le début qu'on ne saurait rien, donc autant
simplifier les choses, ou les imbriquer ici, ou les figer là, ou les
exagérer là-bas, ça ne sera pas pire, et puis vive le récit qui s'amuse de
et avec lui-même.

Le formel au détriment du reste. Un film à disséquer tranquillement en
cours de cinéma pour avoir l'impression que c'est ici que l'histoire du
septième art s'est prolongée. Ma foi, ça passe le temps.

--
Cédric

-- 
Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?NMCOTe6cvv>
Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?Y1XQG35qgJ>