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[Note] Cinema et theorie critique (l'eternel retour)


  • Subject: [Note] Cinema et theorie critique (l'eternel retour)
  • From: "rousseau" <cambe.c@invalid.com>
  • Date: 02 Apr 2002 20:05:03 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
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  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
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  • Reply-to: "rousseau" <cambe.c@ifrance.com>
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(Suite d'une note publiée le 24/3...)

"Timeo hominem unius libri."

1. Introduction...
(où je raconte mes premiers émois pour attirer les amateurs de
sensationnalisme - vieille technique de vente)

Quand j'étais petit, je n'étais pas grand. Lorsque je prenais l'épais
dictionnaire Larousse, j'étais invariablement attiré par le mince filet
de feuilles roses qui se trouvent au centre de l'ouvrage, entre le
labyrinthique pays des Noms Communs et le glorieux territoire des Noms
Propres. J'y voyais un no man's land en équilibre, un havre de paix
couleur saumon, en apesanteur entre un univers de choses et d'objets et
un monde d'hommes et de lieux. Sur cette île tranquille
s'entrecroisaient les proverbes, les maximes et les locutions
gréco-latines. Je me souviens ainsi avoir appris que notre bon vieux
Saint Thomas d'Aquin, sorti un moment pour aller acheter son paquet de
gauloises au tabac du coin, avait pensé et prononcé sur le chemin du
retour la phrase "Je crains l'homme d'un seul livre." en latin (cf.
exergue). Le Docteur Angélique voulait par là signifier qu'un homme qui
n'a lu qu'un livre, mais qui le possède bien, peut se révéler
redoutable. Les siècles des siècles (in saecula saeculorum (c)) passant,
avec leurs cortèges d'heures qui toutes blessent, et dont la dernière
tue (vulnerant omnes, ultima necat (c)), la phrase prit peu à peu un
autre sens, sans doute non prévu par ce sacré Tommy : je crains l'homme
qui ne jure que par un seul livre. C'était presqu'un retour de bâton
pour le vieux théologien. Ce fut ma première révélation du caractère
polysémique d'un texte. Car, quoiqu'en ait pensé le moyenâgeux docteur
d'Eglise, les deux  interprétations étaient non seulement possibles,
mais vraies en même temps. Du coup, j'abandonnais le Larousse (vade
retro satana (c)) dans un mouvement de colère (ab irato (c)).

Fin du chapitre 1 où le lecteur déçu et frustré, selon certaines
méthodes éprouvées, par ces révélations truculentes ne doit pas pour
autant renoncer...


2. Fondements de la théorie critique
(où l'on apprend que chacun est maître chez soi, comme le charbonnier)

Dans un premier message, j'indiquais qu'à mon avis le critique
cinématographique, soucieux de son métier, a tout à gagner à posséder
ses philosophes préférés, pour appuyer et illustrer ses propres critères
et sa propre théorie critique, sans pour autant leur demander de lui
fournir tout prêt ses propres canons esthétiques.  (L'inverse est
également vrai : les philosophes n'ont pas à construire leurs théories à
partir de celles de leurs critiques préférés, cet usage est quand même
nettement plus rare). Il est donc plus judicieux d'utiliser les
ressources de l'autre spécialité en tant que moyens plutôt que de
vouloir appliquer à une oeuvre d'art ou un film des critères
scientifiques, religieux ou philosophiques. J'ajoute périssologiquement
et pour simplifier : l'esthétique réclame des critères esthétiques.

Sinon, malheur à nous (vae victis (c)) ! le nombre d'or et autres
arnaques de ce genre pointent leur bout de nez, et Euclide, origine
involontaire d'un concept fumeux, se retourne dans sa tombe !
Resquiescat in pace...

Sinon, malheur à nous ! le désir mimétique nous obsèdera même devant
l'image de notre big-mac (c) quotidien se reflétant sur l'enseigne
publicitaire et se superposant à son noumène honteusement deux fois plus
gros.

Sint ut sunt, aut non sint (c) : qu'ils soient ce qu'ils sont, ou qu'ils
ne soient pas !

Fin du chapitre 2 où comme annoncé on a appris que chacun est maître
chez soi : le philosophe dans la philosophie, le critique dans la
critique d'art.


3. Mise en garde contre d'éventuels fausses pistes sur le chapitre
précédent...
(où l'on comprend qu'il faut lire aussi le 3 pour bien comprendre le 2)

Dire qu'il ne faut pas que des théories extérieures à l'esthétique
soient appliquées à cette dernière ne remet pas en cause la validité de
celles-ci. Pour prendre un exemple exagéré (Exempli gratia (c)), il est
probable que la volonté de vouloir rester en conformité avec le
catholicisme n'a pas forcément aidé à l'épanouissement des sciences.
Mais, affirmer cela, ce n'est pas remettre en question le catholicisme
dans sa vérité (in vino veritas (c)) : seulement c'est un domaine qui
doit rester religieux, et demeurer à l'écart des activités de la raison,
et on admet généralement volontiers que la foi dépasse les explications
rationnelles. Il est étonnant que le domaine esthétique fasse ainsi
l'objet d'invasions illégitimes (o tempora ! o mores ! (c)) de toutes
sortes.

Le même parallèle peut être fait avec la psychanalyse : on s'est ému à
juste titre, et légitimement, que je remette en cause sur des critères
scientifiques certains fondement de la psychanalyse. Ainsi, chacun chez
soi.

Fin du chapitre 3 qui éclaire un peu le chapitre 2, mais qui ne pouvait
pour autant raisonnablement le précéder...


4. Herméneutique hermaphrodite
(où on nous confirme, par hyperboles médicales interposées qu'il faut se
méfier du mélange des genres)

Utilisons donc les philosophies, et même pourquoi pas les sciences, pour
pouvoir parler des films et du cinéma, pour discuter des goûts de chacun
("de gustibus et coloribus non disputandum" (c)), pour transmettre une
émotion à travers quelques mots, pour faire sentir une réussite
esthétique à son interlocuteur... Pillons, empruntons, déduisons,
interprétons, acquérons toutes les armes possibles en vue de ce
transfert trophallaxique d'âme à âme, d'un au-delà du savoir... Mais de
grâce ne plaquons pas sur le souffle du génie l'appareillage
d'assistance respiratoire de théories étrangères à l'esthétique,
n'affublons pas la pompe cardiaque de nos lubies artistiques du cathéter
génant des thèses philosophiques ou scientifiques, ne tarissons pas par
quelque trépanation, orgueilleuse, inutile et fatale, la source
illuminée du presque rien qui fait presque tout, ne génons pas d'une
atelle objectiviste et réductionniste les muscles de l'imagination...

Gadamer, à la suite de Heidegger, nous dit que nous appartenons au
langage, et qu'au lieu de commencer par nous défaire de nos préjugés,
mieux vaut les approfondir car c'est à leur lumière que nous
interprétons notre être-au-monde. Ne cachons pas donc notre
subjectivité, c'est elle seule qui donne un sens.

L'homme, à qui est échu une liberté dont il ne sait que faire, une
liberté sans repère, bref une "liberté comme une condamnation",
irréductible, indéductible, source de l'angoisse existentialiste, est
obligé d'évoluer dans une sorte de catachrèse universelle et permanente,
avec laquelle il charge les choses du sens qui leur manque.

Fin du chapitre 4 où la paronomase "herméneutique hermaphrodite" révèle
sa signification pour ceux qui ont suivi, mais dont la compréhension
n'est pas pour autant requise...


5. Conclusion : et le cinéma dans tout ça ?
(où le soleil se met à briller pour tout le monde)...

Le rationnalisme connait ses frontières, contrairement au positivisme et
à son rejeton scientiste. Ses vagues viennent mourir aux pieds de
l'ineffable, de l'équivoque, du mystère, de la liberté, du
je-ne-sais-quoi et du presque-rien...

Le sentiment du beau est une expérience de plénitude et de totalité
qu'aucune idée ne peut justifier. L'histoire de la beauté dans la
création artistique l'a vue peu à peu s'affranchir de l'utilité et d'une
quelconque finalité, la modernité a fini par le libérer des canons
esthétiques traditionnels et d'un cadre idéal servant de modèle.

Le critique de cinéma se doit d'accompagner la poursuite de cette
évolution vers la liberté, toujours à inventer, et se dégager, lui
aussi, des grilles de lecture trop pesantes ou trop contraignantes. Ne
pas s'enfermer dans des méthodes d'appréciations trop rigides qui ne
feraient qu'entraîner la stérilisation de la création, la reproduction
de schémas de pensée, l'automatisation imitative de recettes...

Le désintéressement de celui qui juge l'oeuvre passe donc par sa propre
liberté d'individu, en dehors de toute théorie préfabriquée, à l'opposé
de l'image du moule illusoire à l'aune duquel nous pourrions "trier" et
"mesurer" ce qui nous fait vibrer, ou du patron fantasmatique avec
lequel nous réussirions à "comparer" et "noter" les oeuvres .

Fin du chapitre 5 où l'art vient se réfléter dans nos propres regards,
et se met en abyme, comme si le soleil se réchauffait parfois à sa
propre lumière renvoyée par la Terre (pleurs de joie sur une fugue de
Bach).

Sic transit gloria mundi (c)...

Rousseau, "sol lucet omnibus (c)"

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