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[Date Prev][Date Next][Date Index] [NOTE] Cinema et theorie critique
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] Cette note a pour inspiration - jusqu'à parfois atteindre la paraphrase honteuse - certains textes de l'américain Richard Rorty, représentant du courant pragmatiste, et poufendeur du courant réaliste. Elle y ajoute un certain nombre de mes convictions, et me donne l'occasion de répondre sur quelques points sur lesquels on m'a récemment interpellé. Frcd est une petite mare aux canards, aux eaux boueuses et trop stagnantes. J'y lance un timide petit pavé, dans l'espoir que dans l'éclaboussure, quelque goutte atteigne le ciel et les étoiles, derrière lesquelles, chacun le sait, les noumènes se fendent la poire en regardant les canards barboter... Quand dans "The Truman Show", le personnage principal ouvre la dernière porte, on pourrait applaudir : moi, je sais qu'en vérité, il sort du cirque qu'était sa vie, pour entrer dans un autre cirque, tout juste un peu plus grand, et que le réalisateur y a déjà placé d'autres caméras... La critique de cinéma (je dis de cinéma pour rester en charte, on peut généraliser à la critique littéraire) pourrait se scinder en deux tendances : il y a d'abord celle qui, tranquillement, s'en tient à son domaine et travaille dans son petit coin. Mais de plus en plus, cette forme de critique laisse la place à un désir beaucoup plus ambitieux qui est celui de la Théorie Générale Unifiée et Grandiose. Aussi elle fait appel aux dernières avancées philosophiques dans un échange dans lequel chacune trouverait un nouvel essor. Je voudrais dans cette note, montrer cependant certains risques dans cette démarche, notamment celui que les critiques cinématographiques, peu préparés, ne prennent un peu trop au sérieux les données provenant des diverses théories philosophiques. Le danger est de croire que la philosophie ait la faculté de produire des résultats définitifs dans les domaines de la théorie de la signification ou de l'interprétation. 1. La philosophie est-elle une science ? Nous sommes passés, pour la philosophie, d'une vision "science normale", où l'on pensait que peu à peu les problèmes que l'on posait trouveraient leurs solutions dans une sorte de progrès de la pensée (philosophie des premiers âges), à une autre vision qui est plutôt celle d'une "révolution permanente", où en fait sont évacués au fur et à mesure les faux problèmes, les mauvaises questions, et dans laquelle les questions sont redéfinies, le phénomène subit d'autres approches, dans un vocabulaire nouveau. Bien évidemment, dans les premiers temps, l'échange entre critique et ce deuxième aspect de la philosophie a produit des résultats très intéressants et il ne s'agit pas de les nier. Cependant, la confusion commence lorsque la critique fait comme si son inspiration était venue du premier type de philosophie. C'est alors que l'on commence à assister à des textes qui commencent par "La philosophie a montré que...", de manière à justifier une position, ou des critères sur lesquels fonder son jugement de goût... 2. Doit-on avoir peur de la subjectivité ? Autant on peut penser la physique nucléaire nous conduit assez sûrement à des résultats définitifs (comment construire une bombe ?), autant il est permis de douter que la critique puisse en être capable. D'aucuns considèrent cet état comme une faiblesse, et veulent alors y remédier. C'est oublier que dans un certain nombre de domaines de l'activité humaine il ne peut y avoir l'accord qu'on rencontre en médecine. Il est temps de dire avec Hegel que la théorie ne peut venir qu'après l'accomplissement concret. Le critique n'a pas à devenir "scientifique" et il n'a pas de raisons de cacher sa subjectivité... Au contraire, je dirais que c'est dès lors que la critique repose sur des principes présupposés qu'elle faillit à sa tâche. La philosophie récapitule des résultats de ses propres récits en formules rapides, mais celles-ci ne sont là que pour la pédagogie, ce n'est jamais une méthode pour découvrir la vérité. Hegel dit dans sa préface à la phénoménologie de l'esprit l'inutilité de la préface pour reconstruire le discours philosophique. L'essence même de la philosophie est contenu dans son propre discours. 3. La vérité correspondance avec la réalité ? Pour les pragmatistes, l'affirmation traditionnelle que la vérité est la correspondance avec la réalité est une affirmation dépassée. Elle n'a pas de valeur. On peut trouver des énoncés vrais évidemment - par exemple "je suis devant mon ordinateur" - qui permettent une connexion avec le réel, c'est à dire qu'on peut coupler chaque élément de l'énoncé avec une réalité, mais la plupart des énoncés vrais ne permettent pas d'y associer une quelconque réalité - "je ne suis pas devant mon ordinateur", "il existe des nombres transfinis", "le plaisir vaut mieux que la souffrance". Les pragmatistes en concluent que la vérité n'est pas dans la correspondance avec la réalité, mais qu'il s'agit plutôt de l'extirper de la réalité. On apaise pas les Dieux en prononçant les mots qu'il faut, la vérité n'est pas dans la nature de la réalité 4. Les faits me contredisent-ils ? Mais, s'écriera-t-on, la science est bien confrontée à des faits réels, on peut aussi dire des faits "durs". Sans rentrer dans une polémique où l'on associerait cette "dureté" des faits à l'artefact d'un jeu de langage choisi (plan de bataille qui me semble trop sensible ici et donc propice au hors charte - disons qu'on peut noter avec curiosité que nous sommes entourés de "théories" dont la validité résiste jusqu'à ce que l'expérience vienne les contredire), si l'on se restreint à la critique de cinéma, il n'est pas complètement stupide d'affirmer, en tout cas on peut en discuter, que la "dureté" des positions ne provient que de la fermeté avec laquelle la communauté concernée (frcdienne par exemple:) applique ses propres conventions préalables. Pour les réalistes, nous sommes des machines contraints à produire des énoncés vrais, à titre de réponse directe aux actions. Pour les pragmatistes, le langage n'est qu'un outil, destiné à s'emparer des forces causales pour les utiliser à notre gré. 5. Spontanéité ou réceptivité ? Préférer la spontanéité c'est aussi montrer ce qu'on doit au romantisme et à l'idéalisme absolu. L'ambition du critique cinématographique ne doit pas le pousser à se justifier au moyen d'arguments philosophiques, avec l'illusion d'avoir fait quelque nouvelle découverte sur la nature de l'univers, ou de la connaissance qui bouleverserait les théories sur la vérité. Avant de continuer et pour éviter les interprétations fallacieuses de ce texte, je répète que je suis à 100 lieues d'un relativisme stupide... 6. L'objectivité à plusieurs niveaux ? L'attribution de sens à une oeuvre se fait à plusieurs niveaux... L'un de ces niveaux est un peu le niveau d'un Dieu (qu'on peut assimiler au créateur) qui décrirait lui-même son oeuvre. Sans entrer dans le détail, il est possible d'atteindre à l'objectivité sur les autres niveaux sans forcément y accéder à ce niveau particulier. Bien sûr le film reste le même à chaque niveau d'interprétation, même c'est une erreur de rechercher le substrat permanent de nos descriptions changeantes. Il suffit d'un accord sur le niveau à un nombre raisonnable de propositions. Il n'y a pas de vision synoptique de ces différents niveaux. -- Publier sur fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?eAVl0sEkkI> Archives de fr.rec.cinema.selection : <URL:http://minilien.com/?Y1XQG35qgJ>
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