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[NOTE] Cinema et metaphore


  • Subject: [NOTE] Cinema et metaphore
  • From: "chris.bur" <chris.bur@wanadoo.fr>
  • Date: Tue, 19 Mar 2002 21:46:10 +0100
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Moderation de fr.rec.cinema.selection
  • References: <a72fpt$ra2$1@wanadoo.fr>
  • Xref: news.free.fr fr.rec.cinema.selection:672

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

QUESTION :

Peut-on considérer l'art cinématographique comme le lieu d'expression
privilégié de la pensée métaphorique ?

Fred et 666 (alias Thomas Alexandre) ayant l'un et l'autre posé le doigt sur
la plaie, je suggère une réflexion collective sur le sujet.


Quelques pistes :

1) De la pensée métaphorique, par opposition à la pensée symbolique

Au cinéma comme en littérature, si la conjonction (bien tempérée) des
métaphores est probablement la méthode la plus rapide pour recréer de la
matière virtuelle à partir de rien, la gestion de cette matière (la morale
du récit) relève sans discussion possible de la pensée abstraite,
symbolique, laquelle - comme chacun sait - fonctionne très bien sur de purs
nominalismes.

Inconvénient de la pensée abstraite : elle ne fait pas image, du moins : pas
spontanément. Si on tente de la développer comme un échafaudage vide, elle
est  rapidement condamnée à devenir stérile, inopérante, sauf à revenir de
temps à autre aux sources même de la sensibilité, ce qui suppose une ou
plusieurs opérations de visualisation, opérations qui s'accomplissent dans
le for intérieur  de l'individu (fermez tous les yeux, là).

D'où la métaphore de base : COMPRENDRE, C' EST VOIR


2) De la nécessaire surdétermination du récit

On entend ici par "détermination" les règles - explicites et implicites -
qui régissent la composition interne et le développement du récit.

Par rapport à une parole trop bien construite (le discours), le principal
intérêt de l'image (fixe ou animée) tient  son double statut :

a) cohérence interne des éléments qui la composent (formes, figures,
matières, textures, couleurs)

b) incohérence (toute relative) de ces éléments lorsque d'une image à
l'autre ("la séquence") ou à l'intérieur d'une même image ("le plan")
on tente de rapprocher ou d'opposer ces éléments dans le but de "faire
sens".


Ces structures iconiques dont tous les éléments nous "parlent"  sans être
pour autant subordonnés les uns aux autres produisent spontanément un excès
anarchique de sens (ce qui était le but recherché, ce qui fait la
spécificité de l'image).

De nombreux films mal construits ("More", "la Vallée") auraient terminé leur
carrière dans la confusion la plus totale si les images n'avaient pas été là
pour indiquer de multiples interprétations - toutes virtuelles - et faire du
film un objet-culte encore plus confus, plus opaque, donc : intrigant.


3) " Faire cinéma" :  surdéterminons, mais pas trop

"Faire cinéma", du "bon" cinéma, c'est d'abord : filtrer le désordre. Sur
l'écran noir de nos nuits blanches, il semblerait que l'image commence à
"faire cinéma" dès lors que la surdétermination des images l'emporte sur
l'intention (explicite ou cachée) du réalisateur.
Si ce n'est pas le cas, alors c'est que le film est  résumable au téléfilm,
voire au roman de gare (cf. " la bicyclette bleue "  avec Laetitia Casta,
téléfilm dont les images platement bucoliques atteignent une profondeur
inégalée dans le pathétique pompier).


4) De la surdétermination au chaos : du bon usage des métaphores, ou comment
tempérer le récit

La bonne compréhension du message suppose plus ou moins un film lisible -
sinon pleinement décodable - dès la première projection,
donc une répartition bien tempérée de l'image et du verbe.

Un cinéma purement métaphorique, c'est à dire ici : sans morale, ou
strictement référentiel - débouche sur un cinéma plus ou moins psychédélique
(ex. le cinéma selon Warhol, la " hype " des années 70, les "video-clips"
des années 80) ou un cinéma d'esbrouffe (à la manière du dernier Soderbergh,
par exemple - cf. "Ocean's eleven",  film qui ne peut se comprendre en
dehors d'une cascade de référentiels datés).

A l'opposé, examinons un récit trop bien piloté par les intentions
explicites du réalisateur : soit qu'il ne se laisse jamais déborder par les
images - dont il se méfie - soit qu'il n'ait aucune imagination visuelle
(cas plus fréquent qu'on ne le croit). Ce type de récit où l'image est
instrumentalisée (*) débouche le plus souvent sur une plate illustration du
sujet (film "à thèse"). C'est la négation même du cinématographe.

(*) c'est à dire ici : subordonnée aux dialogues ou à la structure du récit

Un dispositif filmique équibré suppose donc une économie bien réglée de la
métaphore : trop présente, la métaphore fait exploser le film; absente, elle
l'étouffe (cf. le téléfilm à la française, sa psychologie lourdingue, sa
sociologie de bazar, tout ceci résumé dans une mécanique de sitcom qui
écrase l'image autant qu'elle la méprise)


5) La pensée et son image

La Forme peut-elle exister indépendament du Fond ? Dans la mesure où
l'emploi d'une rhétorique conditionne la forme ET le fond, la question de
savoir si on peut réduire un film à un système de métaphores (**) n'est pas
une question innocente. Avec le temps, l'usage de la métaphore chez un
auteur est même devenu un critère d'appartenance - ou de non-appartenance -
au courant dit post-moderne.

(**) ou - plus généralement - à un exercice de rhétorique visuelle

In fine, le véritable intérêt de la métaphore employée comme outil de
décodage/réencodage pourrait bien tenir à sa capacité de régénérer le Fond à
partir de la Forme : dans la pratique, ce n'est pas cela, mais alors pas
cela du tout :  avec la métaphore on tient plutôt entre les mains un outil
au service de l'extension du Fond.

A la manière de Godard et quelques autres, si l'on essaie de construire un
scénario à partir d'icônes légendées par des commentaires (repérages
photographiques, images d'archives, etc) on s'aperçoit que le véritable
intérêt de la métaphore tient à sa capacité de maintenir la scène à
mi-distance de toutes les interprétations possibles, puisque dans une
séquence d'images bien choisies le sens est distribué le long d'un certain
nombre de lignes de forces, et non pas selon une dichotomie. A l'usage, la
collection de métaphores se transforme en dispositif barycentrique et la
métaphore elle-même apparaît comme un outil de complexification assez
monstrueux qui se place (ou que l'on place) en premier lieu au service de la
suspension de jugement.

De ce point de vue, la métaphore apparaît comme un outil de pondération,
infernal certes, mais équilibré, alors que l'ellipse et la métonymie
viseraient plutôt à produire du déséquilibre, et l'oxymore la rupture
franche.


ANNEXE ! METAPHORE vs. TELEFILM

Avec la prolifération des téléfilms comme fournisseurs d'images de
substitution, on assiste à l'apparition d'une nouvelle classe d'images TV,
lesquelles jamais ne prétendront au statut de dispositif métaphoriques : ces
images de téléfilms sont à la fois trop pauvres et trop prudentes pour cela.
Très ternes, fonctionnelles, ces images n'ont pas pour but de
court-circuiter, d'englober, d'étendre ou d'amplifier le sens des dialogues
qui les accompagnent : non, leur simple rôle est d'être là et d'occuper une
case-écran sans jamais faire autre chose qu'illustrer au plus bas coût une
mécanique de sitcom.


Chris9+

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