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[Date Prev][Date Next][Date Index] [AVIS] "La cienaga" (2002)
Et voilà, on écrit un brouillon et on l'oublie, par la faute du travail ou des trop longues heures passée avec les rétros "Brian de Palma" et "Le cinéma filme le cinéma" (en ce moment, au Majestic de Lille). Aujourd'hui, avec un peu de chance, ce film doit être visible dans quelques cinémas sur Paris. Tant pis, je poste quand même. -------------------------------------------------------------------------- "La ciénaga" (Lucrecia Martel - Argentine - 2001) Quelques adultes végètent sur la terrasse d'une maison perdue dans une vallée anonyme près de Salta, au nord de l'Argentine. Filmés au niveau du corps, ils ne sont que chairs flasques se déplaçant avec difficulté, comme des animaux tétanisés par le soleil. Présents physiquement, ils sont morts au fond d'eux-mêmes, n'attendant plus rien de la vie. Le premier film de Lucrecia Martel pourrait être décrit, de façon non péjorative, comme soporifique. Car ce sont les acteurs les victimes de narcolepsie, suivis par une caméra qui captent les restes de lucidité de ces zombies. Cet immobilisme est visible dès les premières minutes: Mécha, la maîtresse de maison, fait une chute et se blesse sur des morceaux de verre. Les adultes qui l'entourent ne voient rien. Ils sont figés dans leurs sièges par la chaleur et l'alcool. Seuls les enfants viennent lui porter secours, Mécha elle-même s'inquiètant plus pour les taches qu'elle va laisser sur ses vêtements que le sang qui coule de sa poitrine. Les enfants, ce sont les futures victimes du mystérieux poison somnifère de l'abandon, celui qui coule dans les veines des adultes. Ce mal c'est la perte de l'envie, l'accumulation des frustrations, l'abandon de la vie. Les symptômes vont apparaître lorsque grandiront ces jeunes gens: ils vont s'enfermer sur eux-mêmes, s'isoler, contaminés par la même tare que les adultes. Le film tourne autour d'une famille somnolente dans une grande maison chauffée à blanc. Mécha, la mère acariâtre, se laisse glisser dans sa convalescence et ne bouge plus de son lit. Elle passe son temps à pestiférer contre "ces voleurs d'indiens" qui lui servent de domestiques. Comme un rejet post-traumatique de sa chute, elle éloigne son mari de sa vie et de leur chambre. Ce compagnon mort-vivant est le premier fantôme de cette famille. Il n'est plus que corps, transparent aux yeux des siens. Son obstination pour ses problèmes capillaires en est l'image. Il ne semble même pas comprendre son rejet, cette absence qui le sépare de sa famille. Ses 2 filles ne le respectent même plus et semblent plus préoccupées par leurs problèmes d'adolescente. Momi la cadette semble fascinée par Isabelle, une jeune servante indienne. Pour Momi Isabelle est un modèle, une amie fidèle ou une soeur mais aussi, elle n'a de cesse de lui rappeler, la fille de la bonne. D'ailleurs, la facon dont elle la considère change au gré de ses humeurs. Néanmoins, Isabelle fait partie de son univers et la future et potentielle eviction des serviteurs par Mécha inquiète Momi. Il y a aussi Vero, jeune blonde insouciante, observant incesteusement son frère José venu passer quelques jours dans la maison familiale pour s'éloigner de sa femme. Cette famille de somnambules n'est pourtant pas isolée. La cousine de Mécha, accompagnée par ses enfants, vient fréquement leur rendre visite. D'étranges similarités semblent rapprocher ces deux tribus: la blessure de Luciano faite au même moment que la chute de Mécha ou les problèmes esthétiques des enfants. Mais elles s'opposent par les adultes: à la nonchalante campagnarde Mécha, sa cousine Tali est une citadine active. Les pères sont les points extrêmes de cette opposition: le mari de Tali est énergique alors que l'autre est déjà mort, rejeté, il passe son temps à se repeigner ou se teindre les cheveux. Cette famille de la ville fait office de contre-point: elle est opposée dans sa nature mais néanmoins victime des mêmes maux, des mêmes frustations, de la sensation de ne pas avancer. La maison familiale s'apelle "La Mandragore". La réalisatrice Lucrecia Martel indique que "durant les siècles derniers, elle [la mandragore] était utilisée à la fois pour ces propriétés anésthésiantes et son pouvoir aphrodisiaque"(1). La première propriété est celle qui domine le film. En effet, malgré leurs efforts, chacun va se replier, se résoudre à son sort et mourir mentalement, à l'image d'un lobotimisé de l'espoir. Cette fatalité est soulignée par la séquence de cette vache immobilisée dans la boue. l'animal a beau se débattre pour s'en sortir, il n'arrive pas à s'extirper de ce bourbier. Elle finira tuée par un coup de fusil dans la tête. La carcasse reste encore présente, pourissant sur place. Mais elle n'est plus, à l'image des pseudo-vivants à moitié décomposées de la mandragore. La relation avec les autres est le noyau du film. Chacun ne vit que par l'autre, pour l'autre: on dort ensemble, on vit ensemble. D'ailleurs, la notion de couple est très forte: chaque personnage est relié par des fils invisibles à un autre. La destruction de ces attaches va révéler à chacun de ces pantins leur isolement. Chacun est le marionnettiste de l'autre: si l'un des deux membre casse les liens, les deux s'effondrent. Ce terme de la destruction mutuelle se retrouve dans le film. Les liaisons entre Mécha et son mari sont déjà rompues depuis longtemps et la chute semble eternelle, Mécha en se renfermant dans sa chambre, son mari par son absence et ses deplacements sans buts dans la maison. Momi va voir s'éloigner Isabel, attirée par un indien. Quant à Isabelle et José, ils vont continuer à se regarder, avec la frustration de ne pouvoir jouer que des jeux innocents. C'est l'aspect aphrodisiaque évoqué plus haut, l'envie excatique impossible à accomplir. Nous sommes dans un jeu de dupe, chacun vit avec ses frustations, ses envies et ses rancoeurs mais sans jamais tenter de s'arracher et de les accomplir. L'eau est un élement maître du film par les clapotements insistants ou l'humidité flottant dans la vallée. Elle est le plus souvent symbole, dans la scène du barrage où un lâché d'eau semble faire disparaître les personnages présents. L'eau, présente à tout moment, se retrouve sous toutes ces formes: gazeuse par le brouillard dans les hauteurs des montagnes, liquide lors des batailles d'eau en ville ou à l'état solide avec les glaçons de Mécha. Mais cette eau n'est pas transparente ou l'image même de la vitalité, elle est poisseuse, comme celle qui stagne dans la piscine de la maison familiale. Elle colle sur la peau comme la sueur ou cet étouffant brouillard. L'eau est souillée, impropre à la vie et pesant sur chacun des mammifères. Elle engendre cette sensation d'étouffement sur chacun des êtres (acteurs ou spectateurs). Les habitants de la Mandragore sont repliés sur eux-mêmes, réunis physiquement dans la même maison mais s'isolant les uns des autres. Ce retrait semble la conséquence d'une peur chronique, d'une frayeur continuelle de ce qui les entoure. Le jeune Luciano est terrorisé par l'histoire du rat africain. Il vit alors dans la peur de ce carnivore chimérique, hanté par les aboiements du chien des voisins qu'il materialise comme la fureur de ce monstre de légende. Cette inquiétude du monde extérieur se matérialise aussi par les blessures de Luciano, l'oeil borgne de l'un des enfants de Mécha ou les blessures de José après une rixe dans une fête populaire. Le monde est pernicieux, violent. Le danger est présent mais indiscernable, effrayant ainsi chacun. Cette sensation est renforcée par le travail considérable qui a été accordé au son, notamment hors-champ. En permanence nous sommes entourés de bruits divers: des detonations dans le fond de la vallée, le ruissellement continuel de l'eau, des cris d'oiseaux dans cette jungle. C'est une ambiance sonore inquiétante et envoutante, oppressant le cadre filmique. Lucrecia Martel ressemble à ces enfants dont le plaisir est de regarder la lente agonie des papillons. Les lédiloptères d'apparence humaine de son premier film ont juste quelques frémissements d'ailes, réactions inconscientes de leurs frustations. Puis vient l'engourdissement, chacun s'abandonnant devant la montée du sommeil fatal. Ils sont victimes de leurs vies finalement: sans repères et sans but. Ils veulent juste régresser, revenir dans une position foetale sur leurs lits et ne plus bouger. Un film prodigieusement riche sous des apparences de simple chronique familiale. (1): Positif du mois de Janvier 2002. P.S: un petit merci à Mélanie pour sa relecture -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html> Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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