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[AVIS] "La cienaga" (2002)


  • Subject: [AVIS] "La cienaga" (2002)
  • From: Kartoch <KartochNOSPAM@wanadoo.fr>
  • Date: 17 Mar 2002 10:20:03 GMT
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Et voilà, on écrit un brouillon et on l'oublie, par la faute du travail
ou des trop longues heures passée avec les rétros "Brian de Palma" et
"Le cinéma filme le cinéma" (en ce moment, au Majestic de Lille).
Aujourd'hui, avec un peu de chance, ce film doit être visible dans
quelques cinémas sur Paris. Tant pis, je poste quand même.

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"La ciénaga" (Lucrecia Martel - Argentine - 2001)

Quelques adultes végètent sur la terrasse d'une maison perdue dans une
vallée anonyme près de Salta, au nord de l'Argentine. Filmés au niveau
du corps, ils ne sont que chairs flasques se déplaçant avec difficulté,
comme des animaux tétanisés par le soleil. Présents physiquement, ils
sont morts au fond d'eux-mêmes, n'attendant plus rien de la vie. Le
premier film de Lucrecia Martel pourrait être décrit, de façon non
péjorative, comme soporifique. Car ce sont les acteurs les victimes de
narcolepsie, suivis par une caméra qui captent les restes de lucidité de
ces zombies.

Cet immobilisme est visible dès les premières minutes: Mécha, la
maîtresse de maison, fait une chute et se blesse sur des morceaux de
verre. Les adultes qui l'entourent ne voient rien. Ils sont figés dans
leurs sièges par la chaleur et l'alcool. Seuls les enfants viennent lui
porter secours, Mécha elle-même s'inquiètant plus pour les taches
qu'elle va laisser sur ses vêtements que le sang qui coule de sa
poitrine. Les enfants, ce sont les futures victimes du mystérieux poison
somnifère de l'abandon, celui qui coule dans les veines des adultes. Ce
mal c'est la perte de l'envie, l'accumulation des frustrations,
l'abandon de la vie. Les symptômes vont apparaître lorsque grandiront
ces jeunes gens: ils vont s'enfermer sur eux-mêmes, s'isoler, contaminés
par la même tare que les adultes.

Le film tourne autour d'une famille somnolente dans une grande maison
chauffée à blanc. Mécha, la mère acariâtre, se laisse glisser dans sa
convalescence et ne bouge plus de son lit. Elle passe son temps à
pestiférer contre "ces voleurs d'indiens" qui lui servent de
domestiques. Comme un rejet post-traumatique de sa chute, elle éloigne
son mari de sa vie et de leur chambre. Ce compagnon mort-vivant est le
premier fantôme de cette famille. Il n'est plus que corps, transparent
aux yeux des siens. Son obstination pour ses problèmes capillaires en
est l'image. Il ne semble même pas comprendre son rejet, cette absence
qui le sépare de sa famille. Ses 2 filles ne le respectent même plus et
semblent plus préoccupées par leurs problèmes d'adolescente. Momi la
cadette semble fascinée par Isabelle, une jeune servante indienne. Pour
Momi Isabelle est un modèle, une amie fidèle ou une soeur mais aussi,
elle n'a de cesse de lui rappeler, la fille de la bonne. D'ailleurs, la
facon dont elle la considère change au gré de ses humeurs. Néanmoins,
Isabelle fait partie de son univers et la future et potentielle eviction
des serviteurs par Mécha inquiète Momi. Il y a aussi Vero, jeune blonde
insouciante, observant incesteusement son frère José venu passer
quelques jours dans la maison familiale pour s'éloigner de sa femme.

Cette famille de somnambules n'est pourtant pas isolée. La cousine de
Mécha, accompagnée par ses enfants, vient fréquement leur rendre visite.
D'étranges similarités semblent rapprocher ces deux tribus: la blessure
de Luciano faite au même moment que la chute de Mécha ou les problèmes
esthétiques des enfants. Mais elles s'opposent par les adultes: à la
nonchalante campagnarde Mécha, sa cousine Tali est une citadine active.
Les pères sont les points extrêmes de cette opposition: le mari de Tali
est énergique alors que l'autre est déjà mort, rejeté, il passe son
temps à se repeigner ou se teindre les cheveux. Cette famille de la
ville fait office de contre-point: elle est opposée dans sa nature mais
néanmoins victime des mêmes maux, des mêmes frustations, de la sensation
de ne pas avancer.

La maison familiale s'apelle "La Mandragore". La réalisatrice Lucrecia
Martel indique que "durant les siècles derniers, elle [la mandragore]
était utilisée à la fois pour ces propriétés anésthésiantes et son
pouvoir aphrodisiaque"(1). La première propriété est celle qui domine le
film. En effet, malgré leurs efforts, chacun va se replier, se résoudre
à son sort et mourir mentalement, à l'image d'un lobotimisé de l'espoir.
Cette fatalité est soulignée par la séquence de cette vache immobilisée
dans la boue. l'animal a beau se débattre pour s'en sortir, il n'arrive
pas à s'extirper de ce bourbier. Elle finira tuée par un coup de fusil
dans la tête. La carcasse reste encore présente, pourissant sur place.
Mais elle n'est plus, à l'image des pseudo-vivants à moitié décomposées
de la mandragore.

La relation avec les autres est le noyau du film. Chacun ne vit que par
l'autre, pour l'autre: on dort ensemble, on vit ensemble. D'ailleurs, la
notion de couple est très forte: chaque personnage est relié par des
fils invisibles à un autre. La destruction de ces attaches va révéler à
chacun de ces pantins leur isolement. Chacun est le marionnettiste de
l'autre: si l'un des deux membre casse les liens, les deux s'effondrent.
Ce terme de la destruction mutuelle se retrouve dans le film. Les
liaisons entre Mécha et son mari sont déjà rompues depuis longtemps et
la chute semble eternelle, Mécha en se renfermant dans sa chambre, son
mari par son absence et ses deplacements sans buts dans la maison. Momi
va voir s'éloigner Isabel, attirée par un indien. Quant à Isabelle et
José, ils vont continuer à se regarder, avec la frustration de ne
pouvoir jouer que des jeux innocents. C'est l'aspect aphrodisiaque
évoqué plus haut, l'envie excatique impossible à accomplir. Nous sommes
dans un jeu de dupe, chacun vit avec ses frustations, ses envies et ses
rancoeurs mais sans jamais tenter de s'arracher et de les accomplir.

L'eau est un élement maître du film par les clapotements insistants ou
l'humidité flottant dans la vallée. Elle est le plus souvent symbole,
dans la scène du barrage où un lâché d'eau semble faire disparaître les
personnages présents. L'eau, présente à tout moment, se retrouve sous
toutes ces formes: gazeuse par le brouillard dans les hauteurs des
montagnes, liquide lors des batailles d'eau en ville ou à l'état solide
avec les glaçons de Mécha. Mais cette eau n'est pas transparente ou
l'image même de la vitalité, elle est poisseuse, comme celle qui stagne
dans la piscine de la maison familiale. Elle colle sur la peau comme la
sueur ou cet étouffant brouillard. L'eau est souillée, impropre à la vie
et pesant sur chacun des mammifères. Elle engendre cette sensation
d'étouffement sur chacun des êtres (acteurs ou spectateurs).

Les habitants de la Mandragore sont repliés sur eux-mêmes, réunis
physiquement dans la même maison mais s'isolant les uns des autres. Ce
retrait semble la conséquence d'une peur chronique, d'une frayeur
continuelle de ce qui les entoure. Le jeune Luciano est terrorisé par
l'histoire du rat africain. Il vit alors dans la peur de ce carnivore
chimérique, hanté par les aboiements du chien des voisins qu'il
materialise comme la fureur de ce monstre de légende. Cette inquiétude
du monde extérieur se matérialise aussi par les blessures de Luciano,
l'oeil borgne de l'un des enfants de Mécha ou les blessures de José
après une rixe dans une fête populaire. Le monde est pernicieux,
violent. Le danger est présent mais indiscernable, effrayant ainsi
chacun. Cette sensation est renforcée par le travail considérable qui a
été accordé au son, notamment hors-champ. En permanence nous sommes
entourés de bruits divers: des detonations dans le fond de la vallée, le
ruissellement continuel de l'eau, des cris d'oiseaux dans cette jungle.
C'est une ambiance sonore inquiétante et envoutante, oppressant le cadre
filmique.

Lucrecia Martel ressemble à ces enfants dont le plaisir est de regarder
la lente agonie des papillons. Les lédiloptères d'apparence humaine de
son premier film ont juste quelques frémissements d'ailes, réactions
inconscientes de leurs frustations. Puis vient l'engourdissement, chacun
s'abandonnant devant la montée du sommeil fatal. Ils sont victimes de
leurs vies finalement: sans repères et sans but. Ils veulent juste
régresser, revenir dans une position foetale sur leurs lits et ne plus
bouger. Un film prodigieusement riche sous des apparences de simple
chronique familiale.

(1): Positif du mois de Janvier 2002.

P.S: un petit merci à Mélanie pour sa relecture

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