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[CRITIQUE] Pola X (Leos Carax - 1999)


  • Subject: [CRITIQUE] Pola X (Leos Carax - 1999)
  • From: "Cedric P." <cpater@PASDESPAM.multimania.com>
  • Date: Thu, 14 Mar 2002 13:22:30 +0100
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
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  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
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[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

[SPOILERS évidemment]

Petit retour sur ce film, qui semble jouir d'une assez mauvaise
réputation (d'après Vincent, moins mauvaise récemment), et ce sans que
j'en comprenne les raisons. Mes doutes quant à l"oeuvre viennent
peut-être en partie des souvenirs éclatés que j'ai à la fois du film et
du livre, donc corrigez-moi si j'affabule.

*Pola X* est une adaptation du roman de Melville, *Pierre ou les
ambiguïtés* ; adaptation assez fidèle quant au scénario, les principales
modifications concernant le contexte (Pola X se passe de nos jours).

La trame du livre, la voici : Pierre (nom conservé dans le film) mène
une vie sereine auprès des siens, il est fiancé et est particuliérement
proche de sa mère, pour qui il n'a pas de secrets. Il vit dans le
lyrisme et les bons sentiments les plus clairs. Son père est mort, ne
reste que sa peinture énigmatique d'une jeune femme. Il rencontre un
jour une jeune fille qui va déclarer être sa demi-soeur, et décide de
tout quitter brutalement pour veilller sur elle ; ils vont vivre
ensemble et Pierre essaiera de vivre de sa plume. Le cousin de Pierre
(qu'il connaissait bien avant son départ pour l'étranger, désormais
revenu), épris de sa fiancée, lui refuse son aide et lui deviendra de
plus en plus opposé, surtout quand la fiancée rejoindra Pierre et sa
soeur pour vivre avec eux. Pierre écrit un roman dans la fièvre et des
conditions déplorables ; celui-ci sera refusé, et Pierre finit par Tuer
son cousin. A noter que le style du livre est plutôt ampoulé, au lyrisme
appuyé.

Modifications du film : actualisation du contexte, donc, et ancrage dans
la réalité : la vie passée de la soeur s'est déroulée dans un endroit
énigmatique et mal défini dans le roman, mais dans le film elle vient de
l'Est (Russie ? Croatie ? Je ne sais plus). Le logement de Pierre est
dans le livre une pension semi-religieuse, dans le film un entrepôt
abritant notamment un compositeur contemporain et ses compagnons, aux
idéologies douteuses. Et Pierre est écrivain, d'abord médiocre mais
remportant un succès populaire avant sa crise, puis reclus et
auto-"artiste maudit" ensuite, ce qui mènera à une sorte de pamphlet
contre les média. Le style général est assez proche du lyrisme, mais
nettement moins que dans le roman, pour autant que l'on puisse comparer
les styles de deux média si différents.

Le fond est clair : c'est la description des conséquences enchevêtrés et
confuses d'un acte trop extrême. Pierre vit d'abord dans un cadre aisé
mais également étouffant, son futur est balisé, tout est lisse.
Atmosphère bien retranscrite par le début du film, à l'atmosphère fade
et lumineuse. La conventionnalité de Pierre est appuyée par sonstatut
d'écrivain à succès visiblement médiocre (il utilise un pseudo, ce qui
suscite l'intérêt des média et participe à son succès, il utilise pour
écrire les listes de synonyme de sontraitement de texte...). Un peu trop
appuyé, car cette optique fait sortir par moment le film du problème
principal, les tourments intérieurs de Pierre et la complexité dans
laquelle il s'enlise, pour virer à la dénonciation d'un extérieur
oppresseur et sans goût. Il me semble que le livre contient également
une petite charge, mais plus ironique, sur les maisons d'édition, alors
que Carax se rapproche ici du romantisme : et finalement à la fin on
pourrait douter de la valeur réelle des écrits de Pierre, sont-ils
vraiment mauvais puisqu'on a vu que les lecteurs/éditeurs/média ne
comprennet pas grand chose ? Heureusement, on aperçoit les écrits de
Pierre eux-mêmes (lorsqu'il les lâche avant de tuer son cousin),
griffonnés en caractères énorme évoquant la démence, ce qui recentre le
problème sur le personnage plutôt que l'extérieur... en partie.

Parti pour tout reprendre dans l'ordre, je glisse néanmoins tout de
suite sur le problème majeur, celui de la dépiction de Pierre : est-ce
que l'auteur cherche à nous mettre de son côté, ou bien se place à
l'extérieur et nous montre ses errements ? La réponse est plus claire
dans le roman, où déjà le titre nous renseigne sur le sujet. Pierre, en
réaction à son environnement cloisonné, s'emballe romantiquement pour la
première cause qui se présente à lui ; sa soeur reparaît, pauvre, seule,
il quitte tout dans un grand geste moral. Je dis bien moral et pas
éthioque, car justement Pierre agit en grande partie pour le rpincipe,
il s'achuffe tout seul et manifeste cette exagération de réaction propre
à la jeunesse et l'inexpérience. D'où les "ambiguïtés" qui vont suivre,
car rien ne sera aussi simple. Pour Pierre, le scénario était limpide :
il prend en grand chevalier sa soeur sous a coupe, écrit une grande
oeuvre et réussit à les faire vivre de ses crits, faisant ainsi
concorder son ambition personnelle avec un acte moral de haute tenue.
Mais l'oeuvre sera très dure à écrire, et finalement refusée , la
fiancée abandonnée en tant que symbole de l'artificialité de son milieu
précédent, est séduite par son acte, le prend pour un saint et le
rejoint pour le servir ! Son cousin, dont il se croyait proche, lui
refuse toute aide et devient de plus en plus menaçant, on est loin de
l'idél romantique de l'amitié désintéressée. La situation devient
inextricable, Pierre n'a plus de repère, continue ce qu'il a commencé
pour ne pas avoir à regarder en face la réalité de ce qu'il a causé,
autrement dit va droit dans le mur. Ses frustrations se concluent par le
meurtre du cousin, frappant d'un sceau définitif d'échec ses illusions.

Le roman, bien qu'emphatique et un peu lourd, retrancrit assez bien
cette imbrication de difficultés. On peut noter qu'il a été un échec
énorme tenant vraisemblablemtn à l'absence de critères moraux bien
définis... le "héros" est un idéaliste, mais rien de ce qu'il fait n'est
tout noir ou tout blanc... ses meilleures intentions entraînent, non pas
le pire, mais l'incompréhensible. De là à assimiler l'oeuvre à un
marécage moral, il n'y avait qu'un pas qui a été franchi. Même si je ne
tiens pas le roman pour très grand (à cause du style surtout), il ne me
semble guère mériter de reproches de ce côté.

Quant au film...Carax a gardé du lyrisme de Melville les emportements et
réactions extrêmes des personnages. La mère, très proche de Pierre,
coupe tous les ponts et le renie, encore plus brutale que lui, quand
elle perd l'espoir de le voir revenir sur sa décision... schéma
classique où, abandonné, l'on préfère se dire que l'on a soi-même décidé
de la séparation. Le cousin manifeste un ressentiment et une agressivité
énormes, ce qui contribue à brouiller les pistes, puisque c'est
notamment le compositeur "nazi" qui aide Pierre contre lui. Que penser
de ce fatras ?

Pour moi, cela reste proche du livre. Le lyrisme n'est pas gênant en soi
quand il n'est pas appliqué au seul personnage principal. Les actes de
tous les personnages sont caractéristiques de dérèglements divers et
d'absence totale de repères, de subordination totale à l'émotion. A
l'acte brutal de pierre, répondent les réactions violentes de son
entourage, pour former une spirale qui aboutit au meurtre, et au suicide
de la soeur dans le film et peut-être le livre (je n'en suis plus sûr).

Alors, Carax semble souvent près de la séduction par son personnage
principal, notamment par son opposition aux média... ce sont clairement
les passages les plus maladroits du film, ceux dans lesquels un discours
univoque est le plus visible. Mais il semble que le roman initial ait
réfréné ses envies les plus romantiques. Son attrait pour Pierre est
envisageable, reste que le film ne le manifeste pas à mon souvenir. Ma
conclusion est qu'il reste plutôt extérieur, grâce à la force de
l'oeuvre initiale. Et je n'aime guère les autres oeuvres de Carax, j'ai
donc été d'autant plus surpris lors de la vision du film.

Au final, oeuvre(s) un peu lourdes et/ou maladroites mais de toute façon
intéressantes, sur un thème peu traité je crois (il était frôlé dans
Fight Club, où l'on voyait une réaction en bloc entraîner des
conséquences bien plus douteuses, ce qui aurait pu donner quelque chose
si cela avait intéressé le réalisateur) : Pierre fait un choix qu'il
croit juste mais n'est justifié que par de grands principes alors que sa
réelle cause est une réaction d'indépendance, une envie de fuite ; son
orgueil - car c'est cela la constante de son caractère - l'empêchera à
la fois de prendre la mesure de ce qui s'ensuit et de revenir en
arrière, et il tombera en flammes, brisé. Proche du vrai portrait du
romantisme.

Alors, me planté-je complètement, ai-je raté quelque chose ? 1000 pour
voir.

Cédric

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