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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Avis] Amen. de Costa-Gavras (2002)
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]
Amen. de Costa-Gavras (2002)
[ Des révélations sur le contenu du film sont présente dans ce post,
si vous voulait bien sûr être "vierge" d'information pour voir le film,
je ne peux que vous conseiller de ne pas lire ce qui suit, excepté peut
être les quatres premiers paragraphes qui traite de l'affiche ]
[ Ceci n'est absolument pas un analyse exhaustive, juste quelques
réactions sur le film ]
Tout une campagne médiatique autour d'une affiche qui fâche.
Les associations cathos-fascisantes auront-elle la peau de l'affiche la
plus dérangeante de l'hiver 2002 ? Les publicitaires opportunistes
feront ils des merveilles en surfant allégrement sur l'anticléricalisme
primaire des couches bien pensante parisiennes et provinciales ? Le
nouveau film de Costa-Gravas jouira t'il d'un placardage coup de poing,
d'un racolage bulldozer violentant dans la joie des jours heureux ceux
qui veulent voir dans la croix chrétienne le symbole sublime d'un
sacrifice ? Et quel sacrifice, au juste ? Le sacrifice d'un homme pour
un idéal d'amour irresponsable et nihiliste, destructeur d'une réalité,
fondateur d'un ordre social, museleur de plus de deux milliards d'être
humains ? Ou le sacrifice pour un pas ultime vers la fin de la violence,
fardeau d'une humanité malade, assoiffé de vengeances et de sacrifices ?
Ou alors le simple assassinat d'un doux rêveur, d'un tendre mégalomane,
d'un utopiste visionnaire ?
L'affiche accuse. Elle accuse un silence. Un silence honteux. Le silence
de l'église durant la dernière grande tragédie qui déchira aussi
l'Europe occidentale. Le silence sur la barbarie la plus emblématique
d'un siècle terrifiant, hyperbole parfaite de la folie qui caractérise
quelques millénaires d'existence humaines. La Shoah, ou la rencontre de
la haine et de la puissance industrielle.
La justice a statué : l'affiche restera, et tant pis pour les
adversaires de la liberté d'expression. Le risque d'amalgame facile ? A
prendre, c'est souvent par les "électrochocs" que l'on remet sur la
table un bon vieux débat tabou.
Le communiqué du tribunal insiste sur l'idée que l'affiche traduirait
l'idée de briser le svastika nazi, de l'humaniser en croix chrétienne,
symbole de la souffrance de l'humanité. A la lumière du film, si cela
peut se tenir, la portée racoleuse de l'affiche made in benetton n'est
pas atténuée.
Et maintenant on regarde derrière cette affiche spectaculaire, et on
s'intéresse au film qu'elle a pour but de promouvoir, avec certainement
beaucoup d'efficacité par ailleurs, les premières fréquentations
paraissant prometteuses.
Le silence. Elle est si consensuelle la version que l'on nous murmure
pour nous endormir dans une si confortable illusion complaisante. Les
hordes barbares nazies déferlèrent sur le monde il y a tout juste
quelque dizaines d'années. Les plus viles d'entre nous collaborèrent,
honte sur eux. Les meilleurs d'entre nous résistèrent, leur souvenir
nous est précieux. Et les barbares massacrèrent des millions de
personnes dans des camps, à l'abri des regards.
Et l'église ? Conscience morale de notre civilisation, que fit-elle ?
Que pouvait-elle faire face aux armées d'Hitler ? Rien, dans
l'impuissance, elle ne fit rien. Ne rien faire, peut-être, mais ne rien
dire ? A quoi bon ? Que sont les belles paroles devant la barbarie ?
Pourquoi risquer d'exposer la communauté chrétienne à la haine nazi,
alors que dans l'ombre, de nombreux croyants protégeaient des juifs,
résistaient à la hauteur de leurs moyens.
C'est pourtant oublier oublier l'histoire. Quand les nazis décidèrent
d'exterminer les "citoyens non productifs" (malades mentaux,
trisomiques, etc ...), l'église s'éleva et alerta opinion publique. Les
nazis renoncèrent à un massacre caché derrière le terrible euphémisme
"euthanasie". La protestation est tout sauf inutile. Pourtant, un
premier reproche : le film ne nous parle plus des persécutions des
"improductifs". Certes la pression de l'opinion publique sur les
instances nazis stoppe l'extermination systématique, mais n'y a t'il pas
par la suite de sombres histoires des stérilisations forcées ?
Costa-Gavras préfère utiliser toute la force de son argument, et c'est
bien le but de son film au risque à plusieurs reprises de verser dans
une certaine simplification historique.
Il en va de même quand à l'évocation du discours pontifical de noël 42.
Le film insiste sur le silence du Pape, les historiens répliqueront
que ce discours contenait, de manière indirecte, une condamnation
des persécutions basés sur la religion, l'ethnie, etc ... Et il semble
que malgré toute la pudeur de cette dénonciation, le Vatican aurait
été victime de menaces à peine déguiser de la part du régime d'Hilter.
On peut sûrement allonger la liste de ces points "simplificateur" et je
ne me sens pas moi même compétant pour ce rigorisme. Je pense que
le film à pour but premièrement de poser un débat. L'utilisation du
cinéma même empêche une recherche scientifique exhaustive et acceptable.
La puissance du film, c'est de poser des questions très intéressantes.
Le film s'ouvre sur le suicide d'un membre de la société des nations, en
pleine séance. C'est là l'ultime coup de semonce désespéré pour prévenir
le monde du sort terrible des juifs en Allemagne, sort qui s'étendra par
la suite au juifs d'Europe. Le message est clair, le monde fait la
sourde oreille, persistant comme dans la séquence choc d'ouverture à
vouloir simplement vider ceux qui ne veulent rester inactif. Trop
difficile d'admettre la réalité de l'inacceptable. Il y a la perspective
de la guerre, si proche. Impossible de se laisser à écouter "les
jérémiades des juifs déjà trop souvent entendues", comme un représentant
de l'église le dira par la suite. Et alors tout s'enchaîne, l'épisode
des "citoyen improductifs", la brillante intervention du Pape auprès de
l'ambassade allemande, et son discours emplit d'humanisme pour les
défendre. Mais déjà, l'odieux chantage se profile : les "citoyens
improductifs" sont avant tout des baptisés que leurs église se doit de
défendre. Par la suite, au paroxysme de l'horreur, il y aura cette
distinction entre juifs convertis et les autre juifs.
Le film s'enchaîne à une vitesse folle, sans temps morts. Il y a ce goût
de trop plein, qui écoeure quelque peut au début, de trop de thèses, de
sujets, abordés de manière si rapide. Puis on se résigne, et au final,
je pense que le film réussit le pari de traiter des tas de
questionnements sans dérives grossières.
A travers le silence de l'église, c'est la faillite même de la
conscience d'une civilisation que Costa-Gavras esquisse. Son film est un
terrible réquisitoire contre toute les lâchetés. A aucun moment, il
refuse de montrer la complexité des divers cas humain, tiraillé entre le
devoir, la terreur, mais aussi la lâcheté ordinaire.
Il dessine une galerie de personnages :
Il y a l'ingénieur Gerstheim, qui veut remplir son devoir, ne pas voir
son pays écraser par la guerre. Il méprise même ces barbares de
SS. Il s'occupe de la purification de l'eau. Il combat toutes les
"vermines", comme le féliciteront les SS, terribles de cynisme. En
effet, ce qu'il ignorait, et ce qu'il découvre, c'est que le gaz qu'il
utilise sert aussi à gazer les déportés. La frayeur et La colère, mais
aussi le sentiment d'impuissance le déchire. C'est un homme brisé qui se
confie à tout va, qui voudrait alerter le monde entier. Il est
magnifiquement interprété par Ulrich Tukur, colosse terrassé par
l'ampleur de la folie humaine. On le supplie de quitter les SS, de
couper court avec cet enfer, et donc finalement de fermer les yeux, tout
du moins d'attendre. Il refuse. Il restera au coeur du dispositif nazi,
car il faut un témoin, car cela lui permettra même de tenter de freiner
le processus, en faisant supprimer des cargaisons de gaz. Un grain de
sable dans le rouage de la machine à tuer. Mais un combat admirable de
courage, qu'il accomplit dans une lucidité retrouvée impressionnante.
Il est indispensable de prévenir l'église, pour qu'elle alerte le monde.
C'est ainsi qu'il rencontre Ricardo Fontana, jésuite en mission à
Berlin, fils de très bonne famille, particulièrement proche du pape.
Mathieu Kassovitz incarne cet homme de foi, qui ira jusqu'au bout de son
chemin de croix, tentant vainement de comprendre un monde terrible.
Kassovitz est un grand acteur (Audiard : Regarde les hommes tomber, Un
héros très discret). Il est ici immense, en enfant ayant grandi trop
vite, étouffé par la soutane, ayant perçu trop rapidement l'échec de ce
en quoi il croit. La naïveté, la colère d'un christ. Parfois, derrière
le masque noir de la religion, il se prend à sourire, un bon vieux
sourire Amélie Poulainsque des familles. Mais il est déjà trop tard. Il
n'arrive à comprendre ce pape, ce père, ce dieu qui refuse de prendre
ses responsabilité. Il replique au cynisme de Mühe par un "Amen."
ironique d'une lucidité effroyable. Son amour des hommes sera sa mort.
Comme le nazaréthéen.
Cette figure terrifiante de la lucidité qui choisit le mal, ce que les
hommes n'arrivent toujours pas à comprendre. Ulrich Mühe (le docteur)
est le plus terrifiant. Lui seul s'en sortira, sauvé par l'église. Il
n'est même pas ce barbare écervelé inculte nazi que l'on attend. Ce sont
des hommes comme cela qui font tourner le monde, et qui le fond
imploser, et qui s'en sorte, comme pour recommencer.
Il y a aussi cet ancien compagnon de scout de l'ingénieur. Il déteste
les SS, mais lui aussi est responsable, en planifiant les déportations
malgré lui. Seulement il refuse de l'admettre. Les méchants, c'est les
autres. Facile de les montrer du doigt, terrible d'accepter sa part de
responsabilité, pour pouvoir agir.
Costa-Gavras ne tombe jamais dans le pathos. Et pourtant il
montre toute les horreurs, le massacre sans lissages.
L'horreur dans la planification industrielle, dans la chiffres,
dans la science appliquée à la barbarie. La mort de Kassovitz,
modèle d'antisentimentalisme, pour mieux épurer l'horreur,
le suicide de Gerstein, hallucinant de sobriété.
Dans son film, les enfants *innocents* font déjà le salut nazi, le
sourire aux lèvres. Le montage oppose l'horrible vulgarité d'une
Allemagne à l'horreur sans nom.
Il y a ce gimmick : les trains qui partent plein, et reviennent vide.
Avec la musique, il s'agit de souligner le temps qui passe très vite, le
projet nazi qui semble instopable, sauf par la défaite dans la guerre.
C'est une course contre la montre perdu d'avance. Pourtant, la force du
film est de faire comprendre l'aspect essentiel de l'action de ses
protagonistes contre le génocide. Même si elle est vaine, imaginons un
instant que plus de personnes est réagi de la sorte ... Avec des si ...
Pour la dernière grande tragédie qui nous toucha nous, privilégiés, plus
rien à faire. Si, comprendre et ne plus refaire la même chose,
reproduire le même silence. Devenir des êtres responsable, en
s'affranchissant de ces barrière religieuse, qui au final n'impose pas
une morale, mais étouffe les prises de consciences. Pourquoi ? Le Pape
ne veut pas du communisme, le Pape ne veut pas se compromettre dans un
acte qu'il juge vain, le Pape tiens aux oeuvres d'art qui orne le
Vatican, quelle horreur si les nazis mettaient la main dessus ... Quelle
horreur en effet. Oui, ils cachèrent des juifs, ils les sauvèrent, mais,
globalement ils n'enrayèrent pas la rafle du Gettho de Rome ... alors
que peut être avaient-ils le pouvoir de s'y opposer. Ils risquaient
gros, mais Gerstein et Fontana bien plus.
Un film complexe, difficile de réagir à chaud, tant il brasse des sujets
importants.
La mise en scène, avec ses "non-vu", mais bien *dit*, est admirable. Par
son rythme martelant, le film assène un bon nombre de vérités
terrifiantes.
Pour aborder un point plus technique, il faut parler du choix de la
langue : tous les personnage parlent anglais, et le réalisateurs
n'utilise pas la richesse des différentes langues. Mais le film gagne
peut être sur sa portée universelle. (Au moins un accros : à la fin, un
soldat français parle français pour une phrase, puis plus rien ? Bon,
c'est un détail minuscule ...)
Sur ces considérations futiles ... et sur probablement un déluge de
fautes d'orthographes ...
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Alexandre
"La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil."
-René Char-
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