|
[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index] [AVIS] "8 femmes" (Francois Ozon - 2002)
"8 femmes" de François Ozon (2002)
Attention ! Il est possible que je parle d'éléments que vous auriez
préféré découvrir en regardant ce film. Donc je vous conseille de
reporter la lecture de ce document si vous ne l'avez pas déjà vu.
Par ailleurs, je suis intéressé par tout commentaire constructif sur
ce petit avis.
Dans une maison bourgeoise ensevelie sous la neige, 8 femmes
découvrent le cadavre du maître de maison, un poignard dans le dos.
Chacune devient alors la joueuse d'un cluedo grandeur nature, à la
recherche de l'assassin du "colonel moutarde". A la fois complices,
adversaires, enquêteuses et suspectes, elles vont tenter de
découvrir la coupable cachée parmi elles.
Le film est une adaptation d'une pièce de Robert Thomas jouée en
1963. Le réalisateur (François Ozon) a conservé cet héritage
théâtral: une unité de temps et de lieu (une pièce centrale où se
dresse un escalier géant). Plus précisement, nous sommes en présence
d'un théatre de boulevard: les histoires de coucheries et de
duperies bourgeoises sont les premières façades offertes. Par
certains aspects, c'est un théatre sensiblement misogyne à la Sacha
Guitry avec des traits quasi-caricaturaux et distinctifs affectés à
chaque personnage feminin: l'hysterie de Augustine (Isabelle Hupert)
ou le jeu de femme fatale de Pierette (Fanny Ardant). On est en
présence d'une description de la femme en tant que manipulatrice
vénale.
Une source d'inspiration provient du roman policier français. On
pense à Boileau-Narcejac ou "l'assassin habite au 21" (pour le
huit-clos des locataires ayant un meurtrier parmi eux). Les règles
du genre sont respectées: chacun des protagonistes va, poussé par
les événements, devoir relâcher un à un ses secrets. De même on
découvre progressivement une multiplication des liens entre les
personnages: chacune a quelque chose à cacher, chacune connaît un
secret sur un autre membre du groupe. Ces révélations font évoluer
les rapports de force et le destin de chacune. De plus les
véritables relations entre le cadavre et chaque femme vont
apparaître. Avec de telles variations, le suspect potentiel change à
chaque nouveau coup de théatre.
Mais le second désir de François Ozon est de briser l'enveloppe de
ce théâtre. Même si la pièce principale reste le noyau de
l'habitation, une tendance à developper des intrigues dans chaque
coin de la mansarde apparaît. Cet isolement permet d'éviter un
aspect statique qui auraît pu être fatal, tout en donnant une touche
particulière à chaque personnage, en accompagnant celle-ci de la
tonalité d'une pièce. Le cadre se permet même de sortir de la
maison, de montrer de l'extérieur cette habitation perdue et isolée
par la neige.
Plus le film avance, plus l'image de la femme semble sortir du
carcan de la vision du théatre de boulevard. Elle est fragile sous
ses airs de manipulatrices. Il semble que le destin de chacune, de
son rôle négatif dans cette histoire, soit une peine à laquelle
elles acceptent néanmoins de se plier avec plus ou moins de grâce.
Le mécanisme soigné de ce théatre populaire semble se dérégler quand
arrive la folie de certaines, les bagarres ou la sensualité de
relations homosexuelles. On parle même d'inceste, d'adultère et de
suicides, des termes bien loin de la farce populaire.
Le plus surprenant c'est de découvrir les scènes chantées par
chacune des comédiennes. Une rupture de ton fulgurante qui permet
d'aérer l'ensemble de la construction, constituée à base de coups de
théatres. Ces respirations fonctionnent à merveille par le décalage
et l'intensité qu'elles apportent à chacun des personnages. En
offrant à ces fleurs-actrices une pause dans leurs jeux, Ozon nous
fait découvrir leurs natures profondes. Mais, à l'opposé des
demoiselles de Rochefort, ces chansons ne sont pas l'argument du
film. Chacune est un air connu, repris d'une discographique assez
large: On entend "Papa, tu es plus dans le coup" chantée par
Ludivine Sagnier à "Pile ou face" par Emmanuel Béart en passant par
"Il n'y pas d'amour heureux" par Daniel Darieux. La bonne idée est
d'avoir réellement fait chanter chacune des comédiennes au lieu de
se contenter d'un playback qui aurait rendu grotesques ces
intermèdes musicaux. Chacune semble s'exprimer, sortir de l'image de
son rôle et faire
basculer légèrement le film vers un surréalisme chantant.
L'impression de décalage est montée en épingle grâce à de petites
chorégraphies avec, comme troupe de fous dansants, l'ensemble de ce
panel féminin.
Ces chansonnettes ont pourtant peu de rapport avec le film lui-même.
D'ailleurs chacune appartient à un registre différent, à une époque
ou un style en opposition l'un par rapport à l'autre. De Brassens à
Dalida, ce mélange est à l'image de l'ensemble du film: atemporelle.
Il est difficile de situer de façon précise le cadre historique. La
maison est une ancienne batisse du début du siècle refaite aux gouts
des années 50. La servante est noire (tout droit sortie d'autant en
emporte le vent) mais les moeurs semblent liberées (par exemple les
relations homosexuelles, sommes nous dans les années folles ou des
révoltes étudiantes ?). De même Les vêtements sont trop pompeux,
trop flamboyants, en adéquation avec un style datant du début du
siècle. Ce mélange décalé donne un film-oasis à l'abri du temps,
isolé par la neige et le monde exterieur, renforçant l'impression de
huit-clos.
Les actrices possèdent des rôles que l'on pourraît prendre pour les
caricatures de leurs carrières cinématographiques. Chacune retrouve
un rôle déjà vu et répété: Emmanuel Beart sensuelle et insoumise
(intéressant de souligner que cela va a contrario de son rôle de
bonne) et Catherine Deneuve en maîtresse de maison bourgeoise. Mais
ce n'est qu'apparence, que l'illusion d'être en face d'une pièce de
théatre de boulevard. Car chacune de ces femmes révèle de multiples
personnalités par les secrets qu'elle possède. Alors apparait une
nouvelle façon de jouer, contre-nature, insidieuse, où chacune va
découvrir dans son caractère des onces de tristesse, d'égarements ou
d'amour. C'est l'une des grandes réussites: avoir présenté des
caractères fouillés et humains sous une apparence trompeuse.
Pour résumer, ce mélange des genres est une réussite des plus
intéressantes. Ozon se libére des règles du théatre populaire pour
lui offrir une ribambelle d'éléments décalés. Plus exubérant que son
précédent film ("sous le sable", superbe évocation du manque de
l'autre), Ozon montre sa surprenante capacité à ne pas se confiner
dans un style cinématographique. Il serait curieux de comparer la
pièce avec cette adaptation pour découvrir le veritable emprunt en
propos et idées.
-- Kartoch
--
Bien publier sur fr.rec.cinema.selection:
<URL:http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html>
Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
|