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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Deux documentaires et demi : Kandahar, ABC Africa, Sobibor
Sans l'avoir planifié, j'ai vu en trois jours trois films qui se rattachent plus ou moins au genre documentaire. "Kandahar" n'est pas un film satisfaisant pour le cinéphile. Ce n'est pas un documentaire puisque les faits et les personnages sont joués par des acteurs. Mais ce n'est pas un bon film de fiction. L'histoire des deux soeurs n'est pas très intéressante, il s'agit juste d'un cadre général pour placer des scènes assez indépendantes. Les personnages n'ont guère d'épaisseur, et l'omniprésence des voiles et des barbes ne permet pas de s'attacher aux acteurs. Makhmalbaf a voulu que le film montre tout ce qui le choque dans la situation en Afghanistan. Cela fait de son film une sorte de docu-fiction, comme à la télévision. Il aurait mieux valu que ce soit un vrai documentaire, car le sujet le méritait. Mais ce documentaire serait impossible à réaliser en Afghanistan. Donc, bien que le film soit insuffisant, il s'agit peut-être du meilleur film possible sur l'Afghanistan d'aujourd'hui. Kandahar n'est pas un bon film, c'est juste un film bien. "ABC Africa", en tant que film, est beaucoup plus réussi. Le sujet est mieux cerné parce que Kiarostami fait explicitement un documentaire. Il commence même par montrer le fax de l'association humanitaire qui lui a demandé de faire ce film. Le réalisateur, l'équipe et le dispositif de tournage sont omniprésents. D'abord dans les images, car les enfants ne cessent de leur tourner autour, intrigués par les caméras numériques. Puis dans la structure même du film. Au lieu de présenter objectivement, avec une voix off et en trois parties, la situation des femmes d'Ouganda face au sida, Kiarostami filme sa propre découverte du pays, avec les couleurs éclatantes du début, puis son approche des gens et de leur mode de vie. Le sujet du film, c'est-à-dire la déstructuration de la société par le sida et la réaction des femmes encadrées par une organisation humanitaire, apparaît alors tout naturellement, en faisant semblant de juste filmer ce qui lui tombe sous les yeux. Le film semble en grande partie improvisé, il l'est peut-être réellement, et pourtant la réalisation est remarquable. Les plans de Kiarostami et de ses collaborateurs sont parfois aussi superbes que dans les films faits de manière plus traditionnelle. Surtout, la caméra a un coup d'oeil extraordinaire pour capter la vie du village lors d'une déambulation, l'ivresse d'une danse, et la banalité terrible de la mort d'un enfant dans un centre de soin où l'équipe passait par hasard. Le film est donc autant une découverte de l'Ouganda qu'un tableau des horreurs du sida. Il s'attarde longuement sur la vitalité des gens, sur les chants et les danses, parfois sur la beauté d'une femme. Après "Kandahar" où les femmes étaient voilées, on est ici dans la sensualité et la joie. Kiarostami semble avoir profité de son voyage en Afrique pour filmer les femmes comme il n'aurait jamais pu le faire en Iran. Vers la fin, pourtant, tout ceci commence à sonner un peu faux. On entend dire rapidement qu'une femme cultive des bananes pour faire vivre les orphelins dont elle s'occupe. Pourquoi ne la voit-on pas au travail ? Pourquoi la caméra n'entre-t-elle dans la boutique d'un coiffeur que par curiosité pour la décoration du lieu ? Ces gens-là passent-ils vraiment leur temps à danser et à rire ? Dans "Kandahar", les enfants de l'école récitaient les caractéristiques techniques d'une kalachnikov ; ici, ils ne font que chanter. Le film trouve sa limite dans cette recherche effrénée du pittoresque. Un non-dit traverse le film : même dans les plaisirs, les jeux et les danses, les hommes restent entre eux, et ne se mélangent jamais aux femmes. Kiarostami s'en est-il au moins aperçu lorsqu'il les a filmés ? Après l'apparente improvisation et la subjectivité de "ABC Africa", le classicisme de "Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures" surprend un peu. Le mouvements irréguliers de la caméra numérique tenue à bout de bras sont remplacés par des plans fixes et des travellings réfléchis. Une voix off introduit le film, présente les enjeux, puis des images commencent à illustrer les propos du rescapé de Sobibor, camp d'extermination, en montrant au fur et à mesure les lieux qu'il évoque. Sobibor, c'est l'histoire vraie d'un camp d'extermination dont les prisonniers se sont révoltés et ont, pour certains, réussi à s'échapper. L'histoire est racontée par l'un des partipants, Yehuda Lerner. Le film est de plus en plus gênant au cours de la première partie. La mise en scène se rapproche de la reconstitution et du docu-fiction. Lorsque l'homme raconte une tentative d'évasion dans la forêt, la caméra montre des arbres et se blottit soudain contre l'un d'entre eux. L'irréparable est atteint lorsque Lanzman présente un troupeau d'oies très bruyant dans un champ pour illustrer ce que raconte à ce moment-là la voix off : dans les camps de la mort, les Nazis faisaient aboyer des oies pour couvrir les hurlements des juifs qu'ils amenaient à la mort. Cette scène est stupide et pitoyable, Lanzman fait exactement ce qu'il reproche à Spielberg : tenter de représenter la Shoah. Les faits sont si terribles que seule la parole, à ce moment-là, pouvait les exprimer. De même qu'elle suffit plus tard, lorsque Lanzmann donne sans artifice inutile la liste de tous les convois arrivés à Sobibor en 1942 et 1943. C'est après la scène des oies que le film commence véritablement. Le docu-fiction s'arrête et la suite est consacrée à Lerner, filmé en gros ou moyen plan, qui raconte la rébellion des condamnés de Sobibor. Le récit est passionnant et poignant par sa précision, par la qualité du narrateur et de l'intervieweur, par le suspense de cette histoire dont on connaît pourtant à peu près la fin, par la clarté des enjeux. "Sobibor" a le mérite de montrer les déportés de la Shoah individuellement, en tant que personnages principaux d'un film, et non en tant que masse anonyme traînée vers une mort collective : en organisant leur révolte, les condamnés de Sobibor, et Lerner plus tard par la qualité de son récit, montrent qu'ils sont capables d'intelligence, de courage et d'insoumission, bref qu'ils ont cette complexité humaine que le système nazi leur déniait. Lanzman parle de "réappropration de la violence par les juifs", et met la création d'Israël et de Tsahal dans la continuité de ce qui s'est passé à Sobibor. Film d'aventures, "Sobibor" est aussi un film historique et humain. Cependant, il faut bien remarquer que le film n'apporte aucun point de vue critique sur la violence en tant que telle. Le coup de hache par lequel Lerner tue un Allemand pris au piège est certes un acte de légitime défense. Mais lorsque Lerner raconte l'épisode, son discours et son sourire angélique disent bien que, au-delà de la nécessité du moment, la simple vengeance justifiait cet acte. La joie que ressent Lerner lors de l'évocation du crâne fendu en deux, du sang qui jaillit, est compréhensible parce qu'il a retrouvé sa vie et sa dignité ce jour-là à 16 heures. Ce qui l'est moins, c'est que la réalisation de Lanzman fasse partager ce plaisir de la vengeance pure au spectateur, sans la moindre distanciation. L'identification du spectateur avec Lerner est en effet totale, parce qu'il est victime d'un système effroyable, parce qu'il parle bien et que son visage s'illumine au moment où il raconte les faits les plus effroyables. Il y avait moyen, pour un cinéaste, de rester du côté de Lerner sans pour autant oublier tout point de vue moral. -- Thierry Bézecourt http://www.thbz.org/films/ -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html> Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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