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[CRITIQUE] Deux documentaires et demi : Kandahar, ABC Africa, Sobibor


  • Subject: [CRITIQUE] Deux documentaires et demi : Kandahar, ABC Africa, Sobibor
  • From: Thierry Bezecourt <thbz@thbz.org>
  • Date: 17 Nov 2001 15:10:03 GMT
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  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection,fr.rec.cinema.discussion
  • Organization: Rubis Ltd
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  • Xref: noos fr.rec.cinema.selection:5698 fr.rec.cinema.discussion:203946

Sans l'avoir planifié, j'ai vu en trois jours trois films qui se
rattachent plus ou moins au genre documentaire.

"Kandahar" n'est pas un film satisfaisant pour le cinéphile. Ce n'est
pas un documentaire puisque les faits et les personnages sont joués
par des acteurs. Mais ce n'est pas un bon film de fiction. L'histoire
des deux soeurs n'est pas très intéressante, il s'agit juste d'un
cadre général pour placer des scènes assez indépendantes. Les
personnages n'ont guère d'épaisseur, et l'omniprésence des voiles et
des barbes ne permet pas de s'attacher aux acteurs.

Makhmalbaf a voulu que le film montre tout ce qui le choque dans la
situation en Afghanistan. Cela fait de son film une sorte de
docu-fiction, comme à la télévision. Il aurait mieux valu que ce soit
un vrai documentaire, car le sujet le méritait. Mais ce documentaire
serait impossible à réaliser en Afghanistan. Donc, bien que le film
soit insuffisant, il s'agit peut-être du meilleur film possible sur
l'Afghanistan d'aujourd'hui. Kandahar n'est pas un bon film, c'est
juste un film bien.

"ABC Africa", en tant que film, est beaucoup plus réussi. Le sujet est
mieux cerné parce que Kiarostami fait explicitement un
documentaire. Il commence même par montrer le fax de l'association
humanitaire qui lui a demandé de faire ce film. Le réalisateur,
l'équipe et le dispositif de tournage sont omniprésents. D'abord dans
les images, car les enfants ne cessent de leur tourner autour,
intrigués par les caméras numériques. Puis dans la structure même du
film. Au lieu de présenter objectivement, avec une voix off et en
trois parties, la situation des femmes d'Ouganda face au sida,
Kiarostami filme sa propre découverte du pays, avec les couleurs
éclatantes du début, puis son approche des gens et de leur mode de
vie. Le sujet du film, c'est-à-dire la déstructuration de la société
par le sida et la réaction des femmes encadrées par une organisation
humanitaire, apparaît alors tout naturellement, en faisant semblant de
juste filmer ce qui lui tombe sous les yeux.

Le film semble en grande partie improvisé, il l'est peut-être
réellement, et pourtant la réalisation est remarquable. Les plans de
Kiarostami et de ses collaborateurs sont parfois aussi superbes que
dans les films faits de manière plus traditionnelle. Surtout, la
caméra a un coup d'oeil extraordinaire pour capter la vie du village
lors d'une déambulation, l'ivresse d'une danse, et la banalité
terrible de la mort d'un enfant dans un centre de soin où l'équipe
passait par hasard.

Le film est donc autant une découverte de l'Ouganda qu'un tableau des
horreurs du sida. Il s'attarde longuement sur la vitalité des gens,
sur les chants et les danses, parfois sur la beauté d'une femme. Après
"Kandahar" où les femmes étaient voilées, on est ici dans la
sensualité et la joie. Kiarostami semble avoir profité de son voyage
en Afrique pour filmer les femmes comme il n'aurait jamais pu le faire
en Iran.

Vers la fin, pourtant, tout ceci commence à sonner un peu faux. On
entend dire rapidement qu'une femme cultive des bananes pour faire
vivre les orphelins dont elle s'occupe. Pourquoi ne la voit-on pas au
travail ? Pourquoi la caméra n'entre-t-elle dans la boutique d'un
coiffeur que par curiosité pour la décoration du lieu ? Ces gens-là
passent-ils vraiment leur temps à danser et à rire ? Dans "Kandahar",
les enfants de l'école récitaient les caractéristiques techniques
d'une kalachnikov ; ici, ils ne font que chanter. Le film trouve sa
limite dans cette recherche effrénée du pittoresque. Un non-dit
traverse le film : même dans les plaisirs, les jeux et les danses, les
hommes restent entre eux, et ne se mélangent jamais aux
femmes. Kiarostami s'en est-il au moins aperçu lorsqu'il les a filmés
?

Après l'apparente improvisation et la subjectivité de "ABC Africa", le
classicisme de "Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures" surprend un
peu. Le mouvements irréguliers de la caméra numérique tenue à bout de
bras sont remplacés par des plans fixes et des travellings
réfléchis. Une voix off introduit le film, présente les enjeux, puis
des images commencent à illustrer les propos du rescapé de Sobibor,
camp d'extermination, en montrant au fur et à mesure les lieux qu'il
évoque.

Sobibor, c'est l'histoire vraie d'un camp d'extermination dont les
prisonniers se sont révoltés et ont, pour certains, réussi à
s'échapper. L'histoire est racontée par l'un des partipants, Yehuda
Lerner.

Le film est de plus en plus gênant au cours de la première partie. La
mise en scène se rapproche de la reconstitution et du
docu-fiction. Lorsque l'homme raconte une tentative d'évasion dans la
forêt, la caméra montre des arbres et se blottit soudain contre l'un
d'entre eux. L'irréparable est atteint lorsque Lanzman présente un
troupeau d'oies très bruyant dans un champ pour illustrer ce que
raconte à ce moment-là la voix off : dans les camps de la mort, les
Nazis faisaient aboyer des oies pour couvrir les hurlements des juifs
qu'ils amenaient à la mort. Cette scène est stupide et pitoyable,
Lanzman fait exactement ce qu'il reproche à Spielberg : tenter de
représenter la Shoah. Les faits sont si terribles que seule la parole,
à ce moment-là, pouvait les exprimer. De même qu'elle suffit plus
tard, lorsque Lanzmann donne sans artifice inutile la liste de tous
les convois arrivés à Sobibor en 1942 et 1943.

C'est après la scène des oies que le film commence véritablement. Le
docu-fiction s'arrête et la suite est consacrée à Lerner, filmé en
gros ou moyen plan, qui raconte la rébellion des condamnés de
Sobibor. Le récit est passionnant et poignant par sa précision, par la
qualité du narrateur et de l'intervieweur, par le suspense de cette
histoire dont on connaît pourtant à peu près la fin, par la clarté des
enjeux.

"Sobibor" a le mérite de montrer les déportés de la Shoah
individuellement, en tant que personnages principaux d'un film, et non
en tant que masse anonyme traînée vers une mort collective : en
organisant leur révolte, les condamnés de Sobibor, et Lerner plus tard
par la qualité de son récit, montrent qu'ils sont capables
d'intelligence, de courage et d'insoumission, bref qu'ils ont cette
complexité humaine que le système nazi leur déniait. Lanzman parle de
"réappropration de la violence par les juifs", et met la création
d'Israël et de Tsahal dans la continuité de ce qui s'est passé à
Sobibor. Film d'aventures, "Sobibor" est aussi un film historique et
humain.

Cependant, il faut bien remarquer que le film n'apporte aucun point de
vue critique sur la violence en tant que telle. Le coup de hache par
lequel Lerner tue un Allemand pris au piège est certes un acte de
légitime défense. Mais lorsque Lerner raconte l'épisode, son discours
et son sourire angélique disent bien que, au-delà de la nécessité du
moment, la simple vengeance justifiait cet acte. La joie que ressent
Lerner lors de l'évocation du crâne fendu en deux, du sang qui
jaillit, est compréhensible parce qu'il a retrouvé sa vie et sa
dignité ce jour-là à 16 heures. Ce qui l'est moins, c'est que la
réalisation de Lanzman fasse partager ce plaisir de la vengeance pure
au spectateur, sans la moindre distanciation. L'identification du
spectateur avec Lerner est en effet totale, parce qu'il est victime
d'un système effroyable, parce qu'il parle bien et que son visage
s'illumine au moment où il raconte les faits les plus effroyables. Il
y avait moyen, pour un cinéaste, de rester du côté de Lerner sans pour
autant oublier tout point de vue moral.

-- 
Thierry Bézecourt
http://www.thbz.org/films/

-- 
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