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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] "MOULIN ROUGE !" 2001
[Critique] MOULIN ROUGE !
Ecrit, produit et réalisé par Baz Luhrmann
Avec Nicole Kidman et Ewan McGregor
Bande originale : Craig Armstrong/Divers
Sortie française : 3 octobre 2001. 2H05.
[Spoilers] " En avant la musique ! "
par Alexandre Tylski
Ce qui différencie MOULIN ROUGE ! de Baz Luhrmann
des nombreux autres films du même titre qui ont précédé,
c'est peut être ce point d'exclamation final qui nous laisse
présager la tonalité particulièrement tonique de ce conte de
fée tragique. Et en effet, lorsque nous découvrons le nouveau
film opératique de ce jeune metteur en scène australien
(BALLROOM DANCING, 1992 et ROMEO + JULIET,
1996), nous prenons de plein fouet un tourbillon audiovisuel
tout simplement " spectacular, spectacular ". Certes, nous
sentons bien l'ombre planer des géants Ophuls, Fellini, et
même Toulouse Lautrec, mais il s'agit ici bel et bien d'un
film d'auteur original, passionnément post-moderne, à la
fois oeuvre de l'allusion et du feu d'artifice. (1)
MOULIN ROUGE ! est, avant toute chose, une fantastique
comédie musicale mélangeant des chansons célèbres et des
chansons originales. Ainsi, le film est tracé d'emprunts plus
ou moins importants de la variété internationale, comme les
Beatles (" All You Need Is Love "), Police (" Roxane ", ici
dans une version tango mémorable) ou Madonna (" Like a
Virgin " dans un arrangement à la Broadway hilarant). Même
l'histoire de la musique de film est convoquée dans ce film,
avec la fameuse chanson interprétée par Marylin Monroe et
Jane Russell intitulée " Diamonds Are A Girls' Best Friend "
(de Jule Styne) tirée du film GENTLEMEN PREFER
BLONDES. (2)
A ce défilé se greffent des musiques et chansons écrites pour
le film, dont celle assez belle d'Elton John intitulée "Your Song",
puis une collaboration étonnante entre David Bowie et Massive
Attack ("Nature Boy") et un solo de Bono ("Children of The
Revolution"). Quant à Craig Armstrong, il compose une partition
éclectique à souhait, toujours aussi imposante dans les basses et
toujours avec cette orchestration néo-classique sur-vitaminée,
mais capable de la noirceur la plus lente et tragique. Bref, une
bande originale extrêmement colorée et baroque. A l'image du
film. Une sorte d'exposition universelle de la musique du 20ème
siècle.
Dans ce film, la lune a un visage (cf. Méliès), et chante dans la nuit
(la voix est d'ailleurs celle de Placido Domingo). Dans ce film, du
French cancan se mêle au rap, à la techno, au rock, et au tango.
Les anachronismes musicaux pourtant ne sont pas vécus une
seconde comme des anachronismes risibles car ils s'intègrent très
bien dans la cohérence du film qui a pour dessein l'irrévérence,
l'énergie, le burlesque, le rêve, la multiplicité, le gothique même.
Le film se déroule en pleine " Belle Epoque " (qui s'étale de 1889
jusqu'au début de la première guerre mondiale) marquant le
déclin de l'élitisme pour la consécration des frasques éclectiques
et électriques de la grande culture populaire. Construction du
métro parisien. Et celle de la Tour Effel lors de l'Exposition
Universelle de 1889.
Période d'excès architectural (cf. l'Art Nouveau de 1890 à 1905),
dans laquelle le gothique se mêle au baroque et à la culture orientale,
comme on le voit très bien dans le film (le Duc habite un château à
la Dracula, et l'héroïne habite le célèbre éléphant construit pendant
l'Exposition universelle). Le Moulin Rouge est né à cette période
sur la Butte MontMartre, grâce à Joseph Oller (inventeur du PMU)
avec Charles Zidler comme directeur. Oller a été à l'origine de
nombreuses salles mythiques parisiennes (boulevard des Capucines,
l'Olympia). A cette époque, la Butte Montmartre était un quartier
fourmillant d'anciens moulins et de hangars devenus très vite des
cabarets. De ces salles, de ces " halls ", Joseph Oller lança le.
" Music-Hall ".
Pas étonnant donc que Baz Luhrmann choisisse de la musique de
variété pour retranscrire l'esprit populaire de cette période. Dans
son film, la musique est dans tous ses états, fiévreuse comme un
soir de première, agitée comme des froufrous colorés, enivrante
comme un bastringue. Mais la musique est ici plus que mise en
avant, elle est même " en avance . En avance sur le temps décrit.
Eloge de la chanson comme forme d'art résolument moderne,
voire visionnaire. Ces emprunts musicaux comme langage entre
les protagonistes rappellent néanmoins ON CONNAIT LA
CHANSON (3) dans lequel tous chantaient des chansons pré-
existantes pour communiquer. Mais ici l'utilisation musicale a
deux atouts de taille : le décalage temporel (les héros ont la tête
dans les étoiles de l'à venir) et ce sont surtout les vraies voix des
interprètes que nous entendons, et non de simples emprunts
d'enregistrements originaux. L'expérience audiovisuelle n'en
est ainsi que plus authentique et que plus saisissante.
Pourtant, au delà de ce bouillonnement musical, le vrai leitmotiv
du film s'avère vite non tant " bruit et fureur ", mais le silence.
C'est peut-être d'ailleurs la force intemporelle de MOULIN
ROUGE ! de Luhrmann. La mise en lumière du silence. Quand
la folie sonore s'achève, le silence est mille fois renforcée,
surprenant, à tel point qu'il nous arrache le coeur parfois
tellement l'arrêt musical est violent. Le silence implose dans
le film et explose dans la salle, telles des éclaboussures
poignardant notre corps. L'émotion du visage de Nicole
Kidman, sur un large écran de vingt mètres. Sa peau blanche
bleutée lunaire, ses lèvres d'un rouge qui ensanglante notre
regard, ses yeux perçant la salle obscure, et le tout. dans
le silence. Nous sommes cloués. Pas un mouvement dans la
salle. Or n'est-ce pas là le but de toute démarche artistique
et ce qui la relie aux pires tyrannies ? Nous réduire au silence ?
Mais il ne s'agit pas ici d'un silence honteux ni fasciste, mais
d'un silence grandiose, d'une libération, celle du coeur qui
arrête un instant sa routine mécanique pour vivre, souffler,
respirer, se restaurer, libre d'aimer. Si Alain avait vu ce film,
il aurait probablement dit une fois de plus : " La beauté ne
plaît ni ne déplaît, elle arrête. "
MOULIN ROUGE ! est un film bouillonnant, sans cesse
en mouvement, qui arrête finalement, et qui s'arrête à la
toute fin sur un rideau rouge. (4) Le film débute sur ce
même rideau qui dévoile l'écran et le logo de la 20th
Century Fox. En bas de l'image, un chef d'orchestre
agite hystériquement les bras devant son orchestre hors
champ. Le film démarre dans l'excitation, l'aigu, mais
progressivement, le film devient plus grave, plus noir et
plus dur. Car le vacarme glorieux et enthousiaste se
déroule peu à peu dans un decrescendo épique et
courageux. Beaucoup de films aujourd'hui sont construits
comme des crescendos, faisant monter la sauce toujours
plus lourdement et rapidement. Ici, Baz Luhrmann
prouve aux yeux du monde qu'on peut encore faire un
film en decrescendo. MOULIN ROUGE ! décrit par
sa structure la lente pente glissante vers la noirceur.
Pente de l'argent contre le sentiment, du pouvoir
contre la contemplation amoureuse. Descente aux
enfers de la civilisation moderne. Effondrements
architecturaux et humains des guerres mondiales qui
suivent cette Belle Epoque. Et effondrements des
amours humains impossibles décrit par le film. Un film
d'amour et de musique. Un film enchanté et en couleurs,
magistral et visionnaire.
Alexandre Tylski
Cadrage.net, TraxZone.com
___________________________________
(1) L'écran post-moderne "un cinéma de l'allusion et du
feu d'artifice " de Laurent Jullier Editions L'Harmattan,
1997 ISBN : 2-7384-5083-0
(2) Un film réalisé par Howard Hawks en 1953 avec
Marylin Monroe, Jane Russel et Charles Coburn
(3) Un film réalisé par Alain Resnais en 1997 avec
André Dussolier, Agnès Jaoui, Jean-Pierre Bacri , etc.
(4) Baz Luhrmann parle de ses trois premiers films
comme d'une « Red Curtain Trilogy » (une trilogie sur
l'idée du rideau rouge)
(5) Une fanfare composée en 1952 pour la 20th
Century Fox par l'immense compositeur de cinéma,
Alfred Newman.
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