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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] "La Spirale du Pianiste"
[Spoilers] LA SPIRALE DU PIANISTE
Documentaire de Judith Abitbol, France
" La tierce personne " par Alexandre Tylski
cadrage.net interstices.org musiquedefilm.com
Documentaire d'une centaine de minutes, tourné en pellicule,
sur le labeur acharné d'un pianiste professionnel, Jean-Louis
Haguenauer. Sur six mois, la cinéaste Judith Abitbol nous
montre ce pianiste de renommée internationale travaillant sur
les 24 préludes de Debussy. Le film se déroule entièrement
dans l'appartement du pianiste ; très peu de mouvements de
caméra, un minimum d'éclairage et une volonté féroce à
éviter tout artifice esthétique trop tape à l'oeil. Juste une
sage humilité devant un musicien libéré de toute inhibition
(trop concentré pour penser à la caméra). Un pianiste qui
se livre alors page après page de partitions à ses angoisses
concernant son interprétation. La réalisatrice ne nous fera
écouter à juste raison ni un morceau complet, ni le récital
final. LA SPIRALE DU PIANISTE dit bien l'enjeu :
l'obsession scrupuleuse et intime de la création,
l'engouffrement piane-piane du corps et de l'âme dans
l'oeuvre musicale. Loin des documentaires affichés comme
ludiques et pédagogiques qui flottent sur les ondes, ce film
ne cherche pas à être à la mode ou à éduquer, il laisse
simplement, sans voix off, le spectateur à une pure
contemplation de la " création au travail ".
Etonnement, il s'agit là peut-être d'un des films les plus
silencieux jamais tournés, alors que la musique ne cesse
de traverser le film du début à la fin - sauf les deux
génériques muets. Est-ce le huis clos aquarium qui stimule
cette impression ? Est-ce le calme apparent du pianiste ?
La réserve de la caméra ? Difficile à dire. Il est probable
que la sérénité du film tienne en réalité tout entière dans
l'entremêlement de tous ces éléments et au fait que le
spectateur puisse pour une fois se focaliser tranquillement
sur le son. Paradoxalement, l'impression de silence naît ici
en effet de la possibilité d'écouter vraiment le son. LA
SPIRALE DU PIANISTE est un vertige sonore où
seulement deux types de sons peuvent se mélanger : la
musique d'une part et la voix du pianiste - parlant pendant
qu'il joue. Aujourd'hui, les films regorgent d'une infinité
de pistes sonores menant soit à de la soupe, soit à une
beauté baroque. Dans ce film, l'ouïe du spectateur est
plongée dans un vacarme silencieux, nourri de sentiments
muets et incarnés.
A quelques rares moments, entend-on la voix de la cinéaste
hors champ (sa présence et son investissement personnel
relèvent du sonore) interrogeant le pianiste sur différents
aspects de sa préparation. Il y a donc bien une part
informative dans LA SPIRALE DU PIANISTE, mais elle
se joue de manière discrète et naturelle. Une familiarité se
note à l'image entre la cinéaste et le pianiste, ils se
connaissent. L'intimité et la sincérité deviennent alors
palpable à l'écran. On verra le pianiste les pieds nus sur la
table de sa cuisine, fredonnant ses partitions entre deux
pots de confitures, on le verra écouter en agitant les mains
l'interprétation de Debussy par d'autres pianistes. " Ecouter
une seule interprétation d'un morceau est catastrophique,
mais écouter plusieurs approches personnelles du même
morceau nourrit réellement mon imaginaire. " Le film n'est
pas une sorte d'inquisition, c'est plus le pianiste qui donne
et pose des questions. Ainsi, tout en jouant au piano, il ne
cesse de se questionner, en direct et à voix haute, sur la
pertinence de telle ou telle intensité de jeu. Il rejoue
inlassablement le même phrasé, sans jamais s'épuiser,
tout en expliquant ce qui ne lui plaît pas à chaque fois,
cherchant aveuglément " son " son. Parfois, un plan fixe
peut durer plusieurs minutes, avec uniquement les mêmes
notes refaçonnées avec la même verve, mais dans des
teintes subtilement distinctes les unes des autres.
L'entreprise de la réalisatrice est un peu celle de Monet,
peignant le même sujet plusieurs fois, dans le même angle
mais sous différentes lumières, conférant à chaque tableau,
une singularité bouleversante. Les seules marques esthétiques
vraiment visibles dans LA SPIRALE DU PIANISTE (car il
y a tout de même une esthétique dans ce film, puisqu'il y a
choix de cadrage et de montage), résident notamment dans
le jeu autour du flou et du net. Lorsque la caméra est de profil
par exemple, les mains partent vers le fond du cadre, dans le
grave, puis reviennent vers l'objectif, dans l'aigu. Parfois, les
plans sont flous un instant le temps de la mise au point. Les
doigts du pianiste et les doigts de celle qui filme exécutent
alors dans une folle course poursuite une sorte de duo
synesthésique fiévreux. Or, c'est bel et bien le corps qui ici
est le cour de la scène. Et le héros du film n'est pas le piano
(jamais filmé en entier, rarement en détails), mais le corps,
le tout premier instrument musical.
LA SPIRALE DU PIANISTE a effectivement su montrer
de manière frappante la place de chaque partie du corps
dans l'exécution musicale. L'affiche du film se compose
d'ailleurs de trois images : les pieds du pianiste, ses mains
puis son dos et sa tête (comme si le pianiste étaitrafistolé
comme Frankenstein). Dans une des scènes du film, le
pianiste joue debout, comme pour " voir " le morceau d'un
autre point de vue et faire réagir son corps d'une autre
manière. Cette scène stupéfiante décrit les démembrements
étonnants du pianiste quand il joue debout, les pieds
accrochés au sol comme un aigle attrapant une proie entre
ses griffes, les jambes dansantes et virevoltantes, les bras
et les mains étirées violemment au loin dans tous les sens
comme pour capturer un objet volant insaisissable. Cette
séquence cruciale rappelle frénétiquement la créature cachée
en chaque musicien, une tierce personne muette et
bouillonnante, intensément là. Les gros plans sur les mains
du pianiste sont aussi des exemples magnifiques de cette
créature autonome qu'est le corps humain. Parfois, les os
des doigts se confondent dans la même raideur visuelle et
physique que les notes blanches du piano. Une fusion des
matières s'opère, le pianiste et le piano semblent dans ces
instants précis ne faire plus qu'une entité. Outre les nerfs et
les veines en violence du pianiste, la cinéaste s'attarde aussi
sur les déformations des mains du pianiste lorsqu'il doit
exécuter des passages difficiles où une main doit jouer au-
dessus de l'autre. Les deux mains en position d'accouplement
forme une sorte de pieuvre, une mâchoire, un monstre. Et le
pianiste de personnifier ses mains lorsqu'il se demande tout
haut quelle main il choisit de mettre en scène au dessous et
au dessus, à gauche et à droite. Qui jouera côté cour et côté
jardin ? Ses mains sont des interprètes qu'il semble diriger
comme un véritable metteur en scène.
Est-il dès lors étonnant de voir autant de films montrant des
pianos ou dont les héros sont des pianistes ? Le piano est par
nature théâtral et cinématographique. Plus que tout autre
instrument de musique, le piano a conquis les images du
cinéma. Récemment, un grand nombre de films ont traité de
près ou de loin l'art pianistique, en particulier des très bons
films comme THE PIANO, SHINE et THE LEGEND OF
1900. LA SPIRALE DU PIANISTE est certes un
documentaire, mais il touche réellement à la fiction dans la
mesure où devant le spectateur se joue l'aventure d'un être
mi-homme mi-piano qui parle sans cesse de traverser des
" passages périlleux " et qui semble, tel un héros ou un
chaman, pénétrer dans un autre monde. La spirale du
pianiste, c'est cela. Le courage d'aller de l'autre côté. Le
cinéma seul peut-être pouvait alors rendre une magie aussi
intense.
Alexandre Tylski
--
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