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[Critique] "La Pianiste"


  • Subject: [Critique] "La Pianiste"
  • From: "Alexandre TYLSKI" <alexandre.tylski@wanadoo.fr>
  • Date: 14 Sep 2001 18:00:02 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Wanadoo, l'internet avec France Telecom
  • Sender: modappbot@dspnet.claranet.fr
  • Xref: noos fr.rec.cinema.selection:5683

[Spoilers] LA PIANISTE
Autriche/France 2001 2h 09
Ecrit et réalisé par Michael Haneke
Avec I.Huppert, B.Magimel, A.Girardot

" La glace et le sang "
par Alexandre Tylski
http://www.cadrage.net

" Jamais mes sentiments ne triompheront de mon intelligence",
affirme Erika (Isabelle Huppert) à Walter (Benoît Magimel).
Erika se veut un monstre froid horriblement discipliné. Elle est
pianiste et professeur de piano, autoritaire et sans concession.
Sa salle de classe aux murs blancs et à la décoration minimaliste
rappelle une clinique, ou une salle d'attente (petites affichettes
punaisées ça et là sur les parois). Elle fait tout pour "s'encadrer"
de froideur, elle est distante avec les autres, sourit rarement,
reste confinée, hautaine, dans son talent de pianiste. Pourtant
derrière son apparente rigidité doctorale et corporelle, on note
peu à peu la présence d'une petite fille contorsionnée, effrayée,
en manque. Erika vit avec sa mère (Annie Girardot) très
possessive avec qui elle entretient une relation tumultueuse,
instable, fortissimo. Dès la scène d'ouverture, une dispute
presque paroxystique s'engage entre elles. Erika finit par faire
un "trou" dans la tête de sa mère en lui arrachant des cheveux.
Le film démarre forte-piano, comme s'il s'agissait déjà de la fin.
Et en effet cette querelle mère-fille semble signer une sorte de
fin entre elles, et une fatalité, fin d'un espoir pour Erika qui
restera peut-être toujours une petite fille de quarante ans.
Après s'être enfermée dans sa chambre pour faire lire "sa
lettre d'amour" à Walter, Erika sort de dessous son lit une
boîte renfermant ses jouets secrets à elle. Elle les dispose
soigneusement sur la moquette en regardant à chaque nouvel
objet dévoilé le visage de Walter, comme une petite fille
attendant une réponse de son partenaire de jeu (rarement le
sadomasochisme a été montré au cinéma "ainsi"). Derrière la
glace, la passion juvénile. Car, à bien y regarder, la violence
rugueuse des paroles et des attitudes d'Erika avec autrui n'est
que proportionnelle avec la violence de sa sensibilité à fleur de
peau et sa propension à aimer avec une soif et une gourmandise
de petite fille.

Michael Haneke s'attarde plusieurs fois sur le visage d'Erika
pour faire finalement sortir l'émotion secrète. La musique dans
ce film est souvent "lue" sur le corps d'Erika, même si elle veut
s'interdire toute émotion. Pourtant, Erika peut être touchée au
plus profond d'elle même par la musique. Un accord émouvant
de piano peut susciter chez elle un battement de cil très évocateur,
bouleversé, bouleversant. Parfois, ne pouvant plus maîtriser son
corps volcanique, ses lèvres remuent inexorablement devant la
passion du jeu de Walter. Les mains d'Erika s'agrippent,
s'accrochent, se griffent d'émotion. Mais tout cela, Haneke ne
l'exhibe pas avec lourdeur, car le jeu d'Isabelle Huppert est
infime, contenue, et la caméra pudique. La subtilité du film passe
aussi par ces détails pianissimo. Erika veut sans cesse retenir
ses sentiments, mais toujours, son corps finit par avoir le dessus,
il se libère d'une façon ou d'une autre. Derrière l'immobilité,
son corps hurle, saigne. On verra à plusieurs reprises Erika les
yeux ensanglantés devant une puissante interprétation musicale.
Or, c'est bien ce sang que traque Haneke dans LA PIANISTE.
Et il traque le sang dans un bloc de glace. C'est une des forces
poétiques du film. On pense au sang vaginal d'Erika coulant
dans la baignoire blanche, on pense à la main ensanglantée de
son élève, puis deux plans plus tard au long tapis rouge sur
lequel Erika s'enfuit jusqu'à la serrure de la porte des toilettes
passant du blanc au rouge. Derrière la porte fermée, le sang
intime et secret, allégorique ou concret, se déverse. Puis,
finalement, le sang des coups que lui inflige Walter, puis
qu'Erika s'inflige à elle-même à la toute fin, avec ce coup
de poignard final et animal planté au-dessus du coeur.

Erika est un protagoniste qui s'avère moins froid et stoïque
qu'on veut bien le voir, elle bouillonne, elle est enragée plus
que dérangée, plus décidée qu'indécise. Souvent, Haneke
filme Erika de dos ne nous montrant que son chignon retenant
des cheveux visiblement sauvages. Le chignon d'Erika semble
emprisonner, borner et défendre l'intérieur de son crâne. Erika
parle à un moment d'un morceau où Schubert n'était  plus qu'à
un cheveu de la folie, c'est un peu elle-même qu'elle décrit alors.
LA PIANISTE est un film qui se joue aussi sur le fil du rasoir,
sur la corde raide, sur le seuil entre raison et folie, dans l'entre
deux, mais jamais dans la demie mesure, car Haneke va
jusqu'au bout. Erika finit par perdre son sang froid par excès
d'orgueil et d'exigence intellectuelle. Le film de Michael Haneke
montre le danger de cette exigence en même temps qu'il nous
propose, lui-même, une mise en scène contenue, sobre, carrée,
sans fioriture, exigeante. La rigueur de la mise en scène noue
ainsi le paradoxe profond du film : dans quelle mesure le trop
plein de discipline devient un danger et un emprisonnement, à
la fois pour un cinéaste, ici Haneke, et pour un être humain, ici
Erika. Tous les plans tournés en très fortes plongées sur le
clavier des pianos sont de véritables vues de microscope,
vues d'inquisition étouffante, ou vues "rapace" morbides. Les
décors sont froids : on pense aux toilettes de la salle de théâtre,
et à la patinoire. Pourtant, à l'intérieur de ces plans chirurgicaux,
stables et maîtrisés règnent l'agitation et le sang. Derrière cette
réalisation faussement glaciale, des sentiments très forts
s'échappent en furie et implosent dans une rage muette. Les
deux génériques du film sont d'ailleurs muets, tranchants et
tranchés, noirs et blancs. Fausse analogie avec les touches d'un
piano, car la musique n'est pas le sujet de LA PIANISTE,
Haneke s'attache davantage à l'immobilité cloisonnée, au
mutisme ravageur. Pourtant le travail sonore n'en est pas
moins incisif (Haneke parodie parfois le Vaudeville par les
cadres parfois théâtraux et les hors champs sonores de grand
boulevard). On peut retenir le son strident des pieds d'Erika
dans sa baignoire, les bruits humides de la fellation isolés
comiquement dans le silence, les claquements de langue de
la mère d'Erika parlant dans l'obscurité, le hors champ cruel
de la voix de Walter lançant au visage d'Erika en larmes :
"Les gens comme toi, on les touche même pas. " Il y a bien
plus dans ce film qu'une simple adaptation de roman, le
cinéma ici s'étend et s'étire dans beaucoup de directions,
d'extensions et d'expressions audiovisuelles.

Le film débute sur l'idée de la prison aliénante (avec sa mère
en geôlier). Erika ouvre une porte puis la referme. Léger son
de clés clignotant dans la pénombre. Or "la clé" (musicale ou
non) est un thème fort du film, un fantasme d'Erika qui veut
être attachée et enfermée dans un placard, puis qui veut voir
toutes les clés de son domicile disparaître. Ces clés mystérieuses
(qui permettent d'ailleurs d'entrer dans la psychologie d'Erika)
ouvrent le film mais finissent par disparaître à la toute fin. Erika
referme une porte vitrée et s'échappe du concert où elle devait
remplacer quelqu'un au piano. Elle s'enfuit par l'immense portail
de l'édifice. Plus de clés, juste le départ, dehors enfin, d'un lieu
cellule. L'édifice en question est affreusement orthonormé,
austère, tout en croix effrayantes et tout en verre, mais sans
miroir, telle une cage de laboratoire, opaque, faussement
ouverte sur le monde extérieur. Un univers carcéral et
finalement peu transparent dans lequel tous communiquent
par phrases convenues d'apparence, superficielles. Erika
décide donc de partir, et on peut voir dans ce plan de fin un
suicide en même temps qu'une résurrection. Elle décide de
ne pas faire de mal aux autres, et elle décide surtout de ne
remplacer personne, d'être peut-être enfin elle-même, dans
le monde. Elle décide peut-être enfin de vivre pour elle-même,
car jusqu'à présent elle ne réussissait qu'à transmettre son art
et sa violence. Désormais, elle se transforme, se transfigure,
son visage change d'ailleurs à la fin, mue, et un cri muet et
terrible s'échappe de sa bouche alors qu'elle se poignarde,
dernière transfusion, et elle naît ou renaît. Peut-être.

Annonçant cette fin, on retiendra aussi un autre plan sublime
d'Erika, ouvrant une porte puis courant humiliée et désespérée
sur la glace à l'extérieur. Là, au milieu d'un blanc glissant,
aveuglant et stérile, elle court, seule en mouvement sur la glace,
en larmes, seule mais vivante.

Alexandre Tylski
www.cadrage.net

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