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[Critique] La planete des singes de Tim Burton


  • Subject: [Critique] La planete des singes de Tim Burton
  • From: "Alexandre TYLSKI" <alexandre.tylski@wanadoo.fr>
  • Date: 24 Aug 2001 16:20:02 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
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  • Sender: modappbot@dspnet.claranet.fr
  • Xref: noos fr.rec.cinema.selection:5679

[Critique] La planète des singes
de Tim Burton, 2001. USA.

[Attention, quelques spoilers]
LA POLITIQUE DES SINGES
par Alexandre Tylski, Cadrage

Quand on demande à Tim Burton s'il considère
ce film comme un film personnel, il rit et répond
immédiatement qu'il le considère bien à *lui*, et
en effet quand on regarde le film, on est surpris
des reproches de la presse et du public infondés
et aveugles. Car, "La Planète Des Singes" de Tim
Burton est un film plus que jamais "à la Burton",
esthétique et politique, avant toute chose.

Périclès, le chimpanzé...

Le chimpanzé héros du film se nomme Périclès,
il deviendra le Dieu des singes dans le film. Si la
critique de cinéma internationale faisait son travail
comme il se doit, elle aurait découvert que ce nom
peu commun: Périclès (il n'existe en fait qu'un seul
homme portant ce nom dans le dictionnaire), était
un homme politique athénien qui créa de grandes
réformes démocratiques (participation de la 3ème
classe, gratuité des spectacles...), mais devint peu
à peu un tyran imposant une pression économique
sur les autres pays et menant aux guerres. Périclès
refusa alors peu à peu les droits civiques à tous les
étrangers. Il mourut de la peste après avoir fait de
son pays une nation riche en arts, prospère, mais
belliqueuse et peu tolérante. En parlant de Périclès,
on pense inévitablement aux Etats-Unis aujourd'hui,
ce pays riche qui fait pression sur les étrangers, et
cette nation peu généreuse et conflictuelle. Burton
parle de la nature fascisante de son pays derrière
la richesse aveuglante. Il annonce aussi le déclin
de cette nation faussement démocratique tournée
vers le profit et la haine et pas assez vers l'humain
et l'ouverture. Il parle de notre époque, l'an 2001,
mais sa référence à Périclès des millénaires plus
tôt indique que rien n'a changé chez l'homme, il y
a toujours les mêmes soucis, les mêmes tyrans,
comme dans 2001 de Kubrick, à qui Burton fait
un clin d'oeil en utilisant les décors blancs. "La
Planète des Singes" de Burton est un film qui se
déroule dans le futur, mais dont le futur est montré
et annoncé comme le présent et comme le passé.

Charlton Heston...

L'acteur américain Charlon Heston fait partie de la
distribution du film. Il jouait le héros du premier film
sur la Planète des Singes, normal de le retrouver là.
Sauf que derrière ce clin d'oeil - qui fait plaisir aux
fans de l'acteur - se cache naturellement l'ironie de
Burton qui transforme l'acteur, avec beaucoup de
soin et de plaisir, en vieux singe haineux. Il ne le
transforme pas tant que ça quand on sait à quel
point Heston a la mentalité d'un primate, il est un
extrémiste politique qui veut remettre au goût du
jour les armes dans les foyers américains. Tim
Burton fait tenir à Heston dans le film les mêmes
propos que dans la vie, il y parle de sa haine des
intrus, il y parle de guerre, d'élimination. Heston
parle à son fils, général des singes (joué ici par
le diabolique Tim Roth). Il demande à son fils de
briser l'icône religieux près de son lit. Celui-ci
s'exécute et découvre que l'icône renfermait en
fait... un revolver ! Une relique laissée par les
hommes. Ce revolver inattendu dans le film fait
l'effet d'une bombe à qui connaît ce cher Heston,
à qui connaît les Etats-Unis. Les derniers mots
de Heston avant de mourir sont assez explicites:
" Que les hommes soient maudits !" On ne peut
pas être plus clair. Scène inoubliable qui passe
comme une lettre à la poste, parfaitement ancrée
dans la dramaturgie du film. Pourtant, Burton dit
beaucoup dans cette scène. La fausseté de toute
religion dissimule le revolver primitif, cette arme
originelle. La guerre et la haine au coeur de l'icône.
En parfait iconoclaste, Tim Burton brise l'icône de
manière littérale et transcende sa propre nature de
cinéaste "divertissant".

Abraham Lincoln...

La dernière scène du film est encore plus parlante
de subversion politique. Impossible de l'oublier !
Le héros insipide du film (en soi une description
Burtonienne de l'américain moyen : musclé, froid
et patriotique) monte les marches à Washington
vers la statue de Lincoln pour se sentir chez lui,
dans son pays, avec son Père protecteur comme
icône religieux. Mais il découvre, avec horreur, à
la place de la tête de Lincoln: une tête de singe
(celle du fils de Heston). Image inédite de toute
l'histoire du cinéma. Image incroyablement osée
dans un pays si patriotique. Une image qui vaut
tous les discours du monde. Le héros se retourne
pétrifié et derrière lui une population le menace.
Les flics ont tous des têtes de singes. La nation
des Etats-Unis comme Tim Burton avait toujours
rêvé de la montrer: des primates au sens cru et
littéral du terme. Tout cela passe encore une fois
dans la dramaturgie du film, avec une simplicité
déconcertante, et c'est ainsi diablement incisif et
subversif. Lincoln, le héros absolu aux Etats-Unis,
dont la statue a inspiré bon nombre de films, dont
"Mr Smith goes to Washington" (Capra) ou "Nixon"
d'Oliver Stone récemment. Personne n'avait osé
se moquer dans un film à ce point de l'image la
plus respectée des Etats-Unis, ce héros toutes
catégories de la nation la plus puissante du monde.
Burton l'a fait car "La Planète des Singes", c'est
sa planète et la notre, ni plus ni moins.

Tim Burton...

Dans un entretien, Burton explique sa Planète des
Singes : " Il faut voir ce film comme appartenant à
un ensemble, en essayant de le placer dans un
contexte plus vaste. " Pas étonnant donc de voir
son film démarrer avec la disparition du logo "20th
Century Fox" dans le ciel étoilé. Des étoiles qui
rappellent les étoiles du drapeau des Etats-Unis
mais qui placent surtout le film dans une sphère
universelle, plus globale. La société décrite dans
le film est la Société - peu importe après tout le
nom du pays. Des étoiles, on se rend compte peu
à peu qu'il s'agissait de l'armure du méchant singe
qui finit en statue à la place de Lincoln à la fin. Le
logo devient étoiles et devient la guerre. Le logo,
une fois encore détournée par Tim Burton, est une
comparaison masquée. Burton montre que derrière
le logo, l'icône, le primate règne. Il en est même
ses particules fondamentales. Pourtant, en voyant
le film, il est très difficile de voir *ça* car il y a la
musique, il y a le style, la vitesse des plans, et les
informations, qui font passer l'insulte subversive de
Burton pour un simple générique divertissant. Là
est le style même de Burton, une esthétique de
l'éthique poétique. Car à n'en pas douter, sa patte
est de bout en bout dans la Planète Des Singes.
Pourquoi a-t-il voulu tourner ce film, c'est évident,
Burton aime " tous les films qui comportent un
monstre. De "King Kong" à la "Belle et la Bête",
pour moi c'est toujours la même histoire qui me
fascine et m'envoûte à chaque fois. "

La belle et la bête...

"La belle et la bête" devient dans ce film, la bête
et le beau bête. La bête est cette singe subtile et
amoureuse (jouée par Helena Carter), elle aime le
héros (joué par Mark Whalberg). Zoophilie affichée
entre les deux héros du film, qui vont de caresses
en caresses et finissent par se faire un baiser sur
la bouche mémorable. Alors que la blonde sexy
type californienne du film sera obligée d'embrasser
de force le héros car lui ne semble pas beaucoup
attiré par sa blondeur nazie, préférant nettement
les traits de la singe. Qui dira qu'il ne s'agit pas là
d'un film estampillé Tim Burton ?

La "touch"...

Les images signées du chef opérateur français
Philippe Rousselot (Trop Belle pour Toi, L'Ours,
Interview with a Vampire, La Reine Margot, etc)
sont remarquables de noirceur bleutée et il a su
mettre en évidence le style Burton éclairant de
manière somptueuse les spirales du décor, qui
sont présentes partout, dans le cosmos, dans
les écorchures béantes du vaisseau en ruine,
dans les flammes nocturnes de l'armée de singe
serpentant vers la guerre. Une milice dans la
nuit rappelant presque tous les autres films de
Tim Burton. On retrouve aussi dans ces plans
l'imagerie américaine qu'affectionne Burton, il
attaque ici le coucher de soleil dans le canyon,
avec le héros en contrejour sur son cheval, la
traversée du campement filmée à la John Ford,
etc. Burton laisse son empreinte partout, dans
une forêt brumeuse et hostile, rappelant son
Sleppy Hollow, dans les costumes en latex,
dans la souplesse des corps rigides, dans les
réunions poétiques des contraires, dans la peur
des monstres, dans les frontières découvertes
et repoussées, dans l'amour des marginaux,
dans le conflit des lumières très ensoleillées
puis d'un coup crépusculaires. Bref, un film à
la Tim Burton, qui ne singe aucun autre film
ou artiste sans y mettre de l'ironie. Un film qui
ne traite plus de la nullité d'Edward Wood Jr,
mais clairement celle de George Bush Jr.

Alexandre Tylski
http://www.cadrage.net

-- 
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