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[ESSAI] Jeunet ou la nouvelle vague francaise


  • Subject: [ESSAI] Jeunet ou la nouvelle vague francaise
  • From: "Lot5" <psychokiller@caramail.com>
  • Date: 21 May 2001 17:50:05 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
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  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Wanadoo Belgium
  • Sender: modappbot@dspnet.claranet.fr
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.discussion:174948 fr.rec.cinema.selection:655

    Guillaume Canet a dit un jour que "lorsque tu conduis, tu es forcé de
regarder ton rétroviseur"... Cette image -peut-être un peu grossière mais
bon- est parfaitement adaptée au cinéma contemporain et en particulier, à ce
que l'on nomme "la nouvelle vague française". Je vais essayer de vous
montrer comment un film de la nouvelle vague contemporaine -le fabuleux
destin d'Amélie Poulain- applique ce principe.

    Le fabuleux destin d'Amélie Poulain est directement inspiré (sur la
forme) de "Jules&Jim" de François Truffaut. Analogie intéréssante, vu que
cet auteur faisait aussi partie de ce que l'on appelait la nouvelle vague
(qui réunit quelques auteurs -dont Godard- au début des années 60). Ainsi,
lorsque Amélie est au cinéma, c'est précisément ce film qu'elle regarde,
dont d'ailleurs, elle remarque un léger petit défaut (le cafard dans la
bouche!). De la même manière (et toujours en restant dans l'anecdotique),
Amélie prend plaisir à faire des ricochets dans l'eau, idée repompée à Jules
& Jim où les trois personnages s'amusent aussi à ce petit jeu. Mais il
s'agit là d'une anecdote qui n'a pas grand intérêt si ce n'est que de
prouver ce que j'avance.

    De manière beaucoup plus fondamentale, on se rendra compte que ces deux
films sont construits plus ou moins de la même façon. Pour commencer, une
voix off très décalée en rapport aux images et qui ne se prive jamais de
lancer un trait d'humour, ce qui apporte aux deux films, une
caractéristiques fortes vu que la voix off ne se contente pas de souligner
bêtement l'action mais prend part à l'histoire en tant que réel personnage,
même si invisible. Ensuite, tout le montage même des deux films est très
similaire. On commence par une première partie très rythmée où la voix off
joue un rôle prépondérant, on met les personnages en situation et on
positionne l'action mais sans s'étaler sur les détails. On rentre très vite
dans la matière et on rencontre très vite les personnages. Cette première
partie dure environ 5 à 10 minutes. Ensuite, Jeunet insère dans son montage
une mise en abyme rapide qui, en quelques images, raconte la suite mais sans
que le spectateur puisse comprendre réellement (sauf s'il va le voir une
seconde fois). Enfin, on peut rentrer dans les films. La voix off se fait de
plus en plus discrète pour laisser la place à l'action et aux acteurs.
L'histoire peut commencer.

    Sur le fond, Jeunet se réclame beaucoup plus d'un Prévert et d'un Carné
que d'un Truffaut: D'abord, rien que l'idée d'une poésie parisienne (ce qui,
en somme, résumerait assez bien le film) cadre assez bien avec l'univers de
Prévert. Sans compter bien sûr l'optimisme, la caméra sur rue (les cinéastes
de cette génération prônaient-en général- de descendre dans la rue avec les
caméras, plutôt que de tourner en studio) et enfin, les personnages
manichéens, typique à l'univers de Carné. Bien sûr, cette petite
démonstration fera dire à beaucoup que Jeunet a repompé sur ces auteurs et
ça aurait été vrai si Jeunet s'en était tenu à cela.

    Car même si son film se réclame beaucoup du passé, Jeunet arrive à faire
rentrer des éléments bien à lui de telle sorte que, les références qu'il use
pour décrire son monde ne furent jamais soulignées nettement (au cas
contraire, tous ses "adversaires" auraient utilisé cet argument en
priorité!), et même si il fabrique un monde créé par d'autre avant lui, il
le révolutionne par des idées scénaristiques folles. Car on ne peut nier que
ce film est un concentré pur d'inventions. Pour celui qui découvre le film,
il ne pourra jamais anticiper les évènements et sera -à chaque fois- surpris
lorsque ceux-ci arriveront. Jeunet a réussi à mettre en image toutes les
bizarreries que nous nourissons en nous: Le poisson rouge qui se suicide, le
nain de jardin qui se ballade, la mère qui meurt écrasée par une femme se
suicidant du haut de Notre-Dame (ça, je crois que peu de gens y auraient
pensé)... Ensuite, Jeunet insère à tous ce petit monde un peu fou une tonne
de personnages, et arrive à nous les décrire assez complétement (chose assez
époustouflante quand on voit le nombre de personnage) et à les rendre
touchant. Bien sûr, certains diront qu'ils sont pure caricature ce qui est
vrai et pas vrai à la fois car ces personnages existent, de manière plus
édulcorée sûrement mais je crois que si vous cherchez bien, vous arriverez à
mettre un nom réel sur ces personnages de papier.

    "Le fabuleux destin d'Amélie Poulain" est sans conteste un chef-d'oeuvre
du cinéma contemporain. Il procure au spectateur un sentiment d'une
puissance rarement égalée, ce qui a amené beaucoup de gens à le revoir une
deuxième, voir une troisième fois.  Sa réussite tient de l'intelligence avec
laquelle Jeunet a relié des idées passées aux siennes, en intégrant le
travail d'autres grands réalisateurs aux siens. Sans Truffaut, Prévert et
Carné (et sûrement beaucoup d'autres) qui ouvrirent les portes d'un cinéma
nouveau, Jeunet n'aurait jamais pu ouvrir les portes d'un cinéma du
renouveau.

Lot5

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