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[Critique] Le Fabuleux Destin d'Amelie Poulain [Spoilers]


  • Subject: [Critique] Le Fabuleux Destin d'Amelie Poulain [Spoilers]
  • From: "Alexandre Tylski" <alexandre.tylski@wanadoo.fr>
  • Date: 14 May 2001 19:45:07 GMT
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  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Wanadoo, l'internet avec France Telecom
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[Critique] Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain
[Spoilers] de Jean-Pierre Jeunet, France 2001

" (...) la peau à papilles frémissantes, vaguement bleuie par
le lacis des petites veines, vaguement jaunie par l'affleurement
des gaines tendineuses, vaguement rougie par l'afflux de sang,
nacrée au contact des aponévroses, tantôt lisse et tantôt striée,
d'une richesse et d'une variété incomparables de tons, lumineuse
dans l'ombre, toute palpitante à la lumière, trahissant par sa
sensibilité nerveuse, les délicatesses de la pulpe molle et le
renouvellement de la chair coulante dont elle est le voile
transparent. " - Taine (1)

En parfait artiste, en parfait habitant et artisan de la surface,
Jean-Pierre Jeunet signe avec Le Fabuleux Destin d'Amélie
Poulain, une oeuvre résolument sensorielle et personnelle.
Sensorielle pour son attachement acharné à traquer et à palper
l'épiderme de toute chose, objets et sujets, objets comme
sujets, et, personnelle, pour ce que cet épiderme représente
dans l'esprit et le coeur de Jeunet-le metteur en scène,
amoureux des subjectiles. Un film confession, finalement assez
proche de l'auto portrait (pour les thématiques qu'il développe),
sur ce que le destin de " cinéaste sensitif " sous-entend.

Amélie Poulain est ainsi, et clairement, un protagoniste sensitif,
avec une grande sensibilité aux jugements d'autrui (timidité,
dépendance, vulnérabilité), une incapacité à extérioriser ses
sentiments profonds, une tendance au repliement sur soi (débats
intérieurs, scrupules, anxiété), et des attitudes antagonistes
(méfiance, orgueil) compensant une insatisfaction. Le mot
"amélie" désigne par ailleurs une "monstruosité caractérisée par
l'absence des membres supérieurs et inférieurs " (du grec melos
"membre". Amèle). Pas de hasard si Jeunet insiste donc dès le
début du film sur un prétendu disfonctionnement physique
d'Amélie Poulain, auscultée toute petite par son père. Amélie
est présentée comme un être " non fini ", à part, protégé, artiste
replié dans un monde imaginaire, le monde l'âme. Paradoxalement,
Amélie est une jeune femme très construite (capable des
stratagèmes les plus sophistiqués). Son nom de famille "Poulain"
rappelle en ce sens que ce qu'on nomme " poulain " signifie
aussi " assemblage en forme d'échelle, formé de madriers réunis
par des barres de fer cintrées ". Amélie Poulain est ainsi cette
personne à la fois solide et assemblée, mais également inachevée
et fissurée (perte de sa mère, absence affective de son père),
squelette bien formée mais en attente de complétude. Amélie
trouve à ce sujet un miroir indispensable à son développement
en la personne de " l'homme de verre " (ironiquement, un peintre
aux os fragiles). Le destin d'Amélie, et l'histoire du film, est donc
la résolution d'un dilemme. Solution qui ne passe pas forcément
par les routes et les trajectoires prévues et envisagées par Amélie.
Le film a dès lors tout de la fable (d'où naturellement la candeur
esthétique du film), sorte de conte à la Jean de La Fontaine: "On
rencontre sa destinée, souvent par des chemins qu'on prend pour
l'éviter. " (2) Nolentem trahunt, disaient aussi les Latins. Les destins
traînent de force ceux qui leur résistent.

Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain raconte des destinées
entremêlées, dès le prologue notamment, ainsi que des jeux de
pistes s'entrecroisant sans cesse. Ces jeux de pistes sont de
formidables mises en scène imaginées par Amélie (puis, par
mimétisme, par les autres personnages). Amélie ne parvenant
pas à verbaliser ses désirs et ses peurs, ne parvenant pas à
affronter la réalité et les individus qui la composent, ne peut
donc communiquer qu'à travers des mises en scènes élaborées,
comme ces rendez-vous virtuels avec le jeune homme dont elle
est amoureuse. Bribes de mots au téléphone, bouts de photos
à reconstituer (à remonter), parcours fléchés (comme des
marques au sol pour la direction d'acteurs). Entre d'autres
termes, Amélie utilise toute une panoplie audiovisuelle (outils
de la surface) pour se révéler aux autres. Elle monte ainsi des
bouts d'images qu'elle fait parvenir à l'homme de verre en réponse
aux reproches de celui-ci. Des images qui suffisent pour faire
comprendre à ce vieux peintre isolé qu'il ne connaît pas aussi
bien la vie qu'il le prétend. Emouvantes images qui parlent d'elles
mêmes. En réponse indirecte à l'intolérant épicier, Amélie
réorganisera également en cachette le décor et les accessoires
de l'appartement de celui-ci pour le rendre fou. Amélie ira même
jusqu'à subtiliser le nain de jardin de son père et demander à son
amie hôtesse de l'air de prendre en photo le nain tout autour du
monde. Le père d'Amélie reçoit les photographies et finit par
comprendre qu'il doit lui aussi se mettre à voyager et à vivre de
nouveau. Encore une fois, c'est l'image qui parle au travers de
la mise en scène d'Amélie. Magnifique plaidoyer du métier de
cinéaste. Auto portrait masqué qui livre ici un film à l'image
d'une photographie d'identité. " Dans le genre qui requerrait le
plus de renoncement à soi, celui du portrait, où l'artiste devrait
être tendu tout entier pour capter l'essence d'un autre être, sa
propre personnalité prendra pourtant une importance
concurrente de celle qu'a son modèle (...) Les traits de
Mallarmé seront fixés tour à tour par trois grands peintres :
Manet, Renoir, Gauguin (...) quelle diversité! Trois êtres
différents, quasi inconciliables, surgissent (...) " (3)

Le peintre dans le film, " l'homme de verre " (homme bocal,
de glace, coupant, sec, mais homme miroir, fragile, transparent
et honnête), a pour particularité de peindre la même toile d'un
Renoir chaque année (il est si rare de voir des toiles connues
dans les films). Une jeune femme égarée au milieu du tableau
la fascine, et la compare alors à Amélie ; cette " jeune fille au
verre d'eau " lui servira de " support " de discussion avec Amélie,
c'est l'image qui parle encore. Qui est-elle ? Portrait d'identité,
image de photomaton mais en peinture. Ce vieux peintre se
donne ainsi pour tache de définir l'identité secrète d'Amélie et
lui conseiller de vite profiter de la vie avant qu'il ne soit trop tard.
" J'étais donc né pour devenir cette image-là, pour " devenir
squelette", moi aussi. D'un côté, donc, je ne me suis pas "laissé
dire " qui j'étais. De l'autre, je l'ai vu dans le cinéma comme on
le voit dans le marc du café, j'ai vu le visage de mon destin.
C'est sans doute ça, l'image : ce qui va sans dire. " (4) On
retrouvera dans une scène du film le jeune homme du photomaton,
prolongement allégorique du peintre, déguisé en squelette et
soufflant dans le cou d'Amélie ; il est la projection du désir
d'Amélie, et la projection de sa propre disparition. Il est aussi
le garant du monde charnel, et c'est lui qui refermera la brèche
d'Amélie en brisant la glace. C'est son cou qu'Amélie scrute
derrière une vitre dans le café (paroi symbolique et muette qui
les sépare temporairement). Lui, travaille dans un sex shop et,
curieusement, mais c'est lié, il récupère aussi toutes les photos
d'identité ratées, déchirées et égarées de voyageurs passés dans
les gares parisiennes, et les conserve dans de volumineux albums.
Accumulation de visages, de peaux et de regards " sur la surface
sensible de la pellicule ". Des albums de collages dans l'esprit
même du montage du film de Jeunet, inventaire panégyrique du
monde, recensement fragmenté et fragile de détails, et d'intimités
dérobées.

Dans Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain, les images et les sons
semblent autant de pigmentations sur la pellicule du film que sur la
peau d'un être humain. Jeunet se fait coloriste et collecteur ; son film
est celui d'un passionné chercheur. La scène dans laquelle la concierge
lit la fausse lettre de guerre (faite de bouts de mots d'anciennes lettres)
est en ce sens exemplaire. C'est le son, là, dans ce plan séquence,
unique, qui est hachuré, véritable continuum sonore où chaque bout de
mot est évoqué par un son propre, le tout dans la continuité de la lecture.
Lecture patchwork. C'est là une autre forme de portrait, aussi manipulé
soit-il. Amélie a reconstitué avec cette lettre un passé imaginaire, créant
une peau neuve à partir de peaux mortes. D'où peut-être la formule
répétée plusieurs fois dans le film (et peinte à même une paroi à la toute
fin du film) : " Sans toi, les émotions d'aujourd'hui sont les peaux mortes
des émotions d'hier. " Elle dénote vraisemblablement une des intentions
majeures de Jeunet dans ce film, au-delà d'un hymne à l'amour : traquer
le présent, palper les instants brefs de notre quotidien, ces instantanés.
Le flanc au caramel qui craque à la surface, la main enfouie dans un sac
de grain, la vision des rayures délicieuses d'un disque vynil, les doigts
ridés après le bain, une goutte de parfum derrière l'oreille, les ricochets
d'une pierre plate sur l'eau. Le film de Jeunet n'est pas nostalgique du
passé mais nostalgique du présent. Ce présent qu'on ne regarde plus,
qu'on ne saisit plus. Ce présent dans toute sa simplicité, sa sensualité
et sa quotidienneté. C'est la vie au travail que Jeunet met en boîte.
Mais s'il montre la vitesse fulgurante du moment présent, il démontre
en même temps les liens profonds et vitaux entre ces micro évènements
du présent.

" Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées
N'est pas toujours écrit dans les choses passées :
Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
Et par où l'un périt un autre est conservé. " (5)

Vitesse des mouvements de caméra, accélération du défilement,
vélocité du montage, rapidité des apparitions et des disparitions,
célérité des répliques, de la voix off. Tout dans la mise en scène
de Jeunet traduit ce temps qui passe et trépasse. Ce remuement.
Au lieu d'utiliser la lenteur des plans ou des scènes pour exprimer
le temps, le film de Jeunet " est " le temps, il subit et fait subir la
pression et l'oppression du temps. Et c'est là que les choix
esthétiques du film s'expliquent. Le Fabuleux Destin d'Amélie
Poulain est un très beau film à sens. Pour Hegel, dans la beauté
tous les sens du mot " sens " (le sensible et la signification) ne font
qu'un. Formosa, un des mots latin pour dire la beauté, n'a-t-il pas
d'ailleurs la même racine que forma, la forme ? " Le mot grec
"aisthèsis" nous rappelle en effet quelque chose d'essentiel : la
beauté est l'affaire de la sensibilité, l'objet d'un plaisir ou plutôt
d'une émotion qui nous met hors de nous-mêmes et à laquelle
aucun discours ne pourra jamais s'égaler. " (6) L'artiste, d'après
Valéry, est celui qui n'a pas voulu dire, mais voulu faire. " On
n'est artiste, écrivait Nietzsche, qu'à ce prix : à savoir que ce
que les non-artistes nomment " forme ", on l'éprouve en tant
que contenu, en tant que la chose même ; de ce fait, sans doute,
on appartient à un monde à l'envers. Car désormais tout contenu
apparaît comme purement formel, y compris notre vie. " On peut
tergiverser sur les intentions de Jean-Pierre Jeunet, mais se rappeler
peut-être aussi que toute forme, toute surface, peau, possède une
âme. Et personnellement, je reste profondément possédé par Le
Fabuleux Destin d'Amélie Poulain.

Alexandre Tylski
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(1) Taine, Philosophie de l'art, t. II, p. 270
(2) La Fontaine, Fables, VIII, 16
(3) Huyghe, Dialogue avec le visible, p. 368
(4) Daney, Persévérance
(5) Corneille, Cinna, II, 1.
(6) Warin, L'Art, p. 6

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