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[Rencontre] 15 min avec Verhoeven


  • Subject: [Rencontre] 15 min avec Verhoeven
  • From: "Alexandre Tylski" <alexandre.tylski@wanadoo.fr>
  • Date: 13 May 2001 10:15:05 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Wanadoo, l'internet avec France Telecom
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  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:649

[Rencontre] 15 minutes avec Verhoeven
Amsterdam- Los Angeles, le 16/04/2001

Lorsque j'entre dans l'avion, j'entends en fond sonore
la musique au piano de Forrest Gump d'Alan Silvestri,
musicien rencontré à peine quelques semaines plus tôt à
Londres. Je suis poursuivi. Mon siège d'avion pour les
douze prochaines heures se situe juste à côté de la porte
par laquelle les voyageurs embarquent. Je m'assois. Ma
voisine, de manière mécanique, enlève ses chaussures et
plonge ses pieds dans de confortables pantoufles en forme
de nounours. Je m'assoupis pendant que tout le monde
trouve ses repères et se calme. Mes yeux s'ouvrent et se
referment. J'ouvre un oeil, je vois parmi les arrivants un
homme d'âge mur, je regarde ailleurs puis je reviens très
vite sur cet homme et remarque qu'il s'agit d'un visage
connu. Un visage connu face à moi dans ce lieu inconnu.
Ce visage familier est celui de Paul Verhoeven, réalisateur
hollandais de Robocop, Total Recall, Basic Instinct, Show
Girls, Starship Troopers et Hollow Man. Visiblement
habitué, il monte, sourire aux lèvres, à l'étage réservé au
" World Business Club ". Disparition foudroyante.

Nous survolons les îles d'Aran, là même où le cinéaste
Robert Flaherty tournait ses plans inoubliables d'hommes
et de femmes aux prises avec la Nature. Puis, le Groenland,
the " Greenland " comme disent les anglo-saxons. Moment
inoubliable au-dessus d'un gâteau russe gigantesque dans
lequel on a envie de plonger les mains. Mystérieuses
montagnes blanches et bleutées. C'est la première fois que
mon regard s'égare sur un lieu quasiment vierge, pure de
toute vulgarité contemporaine. Je suis bouleversé. Emu par
ce paysage sublime que je contemple au travers d'un petit
hublot comique. L'avion a maintenant l'air d'un vaisseau
spatial, composé d'étages et de rues high-tech. Sur les
nombreux moniteurs sont indiquées régulièrement quelques
informations sur le vol en cours. Je suis à plus de dix mille
kilomètres au-dessus de l'océan, je fonce à neuf cent
kilomètres heure par une température de moins soixante
degrés, et je suis encore à sept heures de la chaleur de L.A..
Quand soudain un homme descend de l'étage. C'est Paul
Verhoeven. Il disparaît aussitôt dans la cabine des toilettes.
N'écoutant que ma cinéphilie, je me lève et décide de
l'attendre, aussi insolite que soit le lieu de la rencontre !

Paul V.

Le cinéaste sort de la cabine, et regarde un peu comment
se passe le vol pour les autres passagers. Je m'approche de
lui et l'interpelle: " Mister Verhoeven ? ". Il se retourne le
regard sombre et répond par l'affirmative. Je me présente
à lui et lui témoigne mon admiration pour son ouvre. Il me
confie être en repérages en Europe pour son nouveau film,
adapté d'un livre assez méconnu de Maupassant. Il me dit
en riant qu'il veut réaliser un film " normal " pour une fois !
Sans sang ni vaisseaux spatiaux. Puis, il me parle de sa
relative liberté d'auteur à Hollywood, de l'ennui profond
que lui inspire L.A., de sa tendance à tomber amoureux de
ses actrices, de son goût pour les mouvements de caméra
chez Fellini. Je lui parle de Et Vogue Le Navire, il ne l'a pas
encore vu, mais vient justement d'acheter une copie du film
pour le regarder dans les jours qui viennent. On parle ensuite
de n'importe quoi et de tout. Il semble avoir été blessé par
les propos d'un journaliste de Libération qui le traitait de
cinéaste fasciste. Je lui fais remarquer plus tard que tous les
films sont par définition dangereux, voire nocifs, pour tout
individu ; il acquiesce et ajoute : " Les voitures sont encore
plus dangereuses, mais il ne viendrait à personne l'idée de
les interdire ! ". A la fin de cette discussion, que je n'oublierai
jamais, je conclus en lui demandant un conseil, il me dit : " Je
ne prétends pas avoir de conseil à vous donner, mais je vous
dirais de ne pas chercher à faire vos films à Hollywood, faites
d'abord vos premiers films en France, sur ce que vous
connaissez le mieux." Je le remercie chaleureusement, il
monte à l'étage et lance un " au revoir " en français et en riant.
Un gentleman. Heureux quand je lui ai dit qu'il était un critique
incisif de l'Amérique tout en étant natif des Pays Bas, un
gentleman dont le visage meurtri peut passer de la noirceur
totale d'un regard inquiet à une lumière miraculeuse dans les
yeux. Des changements extrêmes d'expression de visage qui
gardent encore aujourd'hui tout leur mystère.

-- Alexandre Tylski

-- 
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