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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Le Cercle, de Jafar Panahi (2000)
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM Alors qu'une majorité du public préfère aller se goinfrer du Pacte des Loups, la carrière de petits films comme Le Cercle (Lion d'or au dernier festival de Venise) va devenir de plus en plus difficile. Jafar Panahi, ancien assistant de Abbas Kiarostami, auteur de "Le ballon blanc" et d'un film inédit en France, Le Miroir, son nouveau film Le Cercle est centré sur plusieurs personnages féminins d'âges différents. Le dispositif narratif évoque celui d'un Arthur Schnitzler dans La ronde (1900). On suit un personnage et quand il en croise un autre, c'est ce dernier que l'on va suivre. Entre ronde et cercle, la forme géométrique est équivalente. Ces portraits de femme successifs n'ont font qu'une en fait, une même femme à plusieurs âges de sa vie. La diversité dans l'unité. Au début donc, une femme accouche d'une fille. La grand-mère s'affole de cette naissance. Le nom de cette femme est entendu : Solmaz, prénom irano-turc veut dire éternelle et désigne une fleur qui ne dépérit jamais et Gholami, nom de famille du personnage signifie valet, serviteur. Dialectique que le metteur en scène va inlassablement manier avec beaucoup de subtilité et de dextérité. Des femmes sortent de prison ; l'une, jeune et idéaliste, veut fuir dans un endroit où tout va pour le mieux ; une autre veut se marier ; une autre est aussi mariée et enceinte ; une infirmière, amie de cette dernière, décide d'échapper à sa condition mais refusera d'aider son amie à avorter. Une autre, plus loin, abandonnera son enfant ; Une autre encore, est prostituée ; sans oublier la grand mère au début à l'hopital. Le film débute donc dans un hôpital ; la caméra cadre le judas d'une porte. Le film se finira sur le judas... d'une porte de prison. Ce dispositif formel est en même temps une traduction existentielle de la condition de la femme en Iran. Cercle vicieux et tragique de l'existence qui est aussi comme une ligne droite menant directement de l'hôpital à la prison, une fatalité sociale que, bien évidemment, le film combat et bat en brèche. C'est là où le film, formellement, dans la mise en scène, joue beaucoup de cet effet de cercle, caméra tenue à la main jouant du 360 degrés et épousant les décors en forme de courbe (l'escalier en colimaçon descendu au tout début) mais en même temps le coté caméra de reportage (surtout au début) rend transparent provisoirement (la projection du film) cette construction formelle en donnant un effet de réalité qui ne tombe à aucun moment dans le pathos et l'hystérie d'un Lars Von Trier. Jafar Panahi joue donc avec beaucoup de subtilité de cette dialectique du cercle, cercle vicieux d'une société intolérante et aliénante, fermée sur elle-même et cercle humain de ces différents portraits de femmes formant une chaîne. A posteriori, on prend conscience de toute la construction rigoureuse et aboutie du Cercle formant elle-même une unité cohérente et un objet esthétique singulier jamais séparé de son substrat fondamental, le réel : un art et là précisément, l'art du cinéma. On pourrait facilement croire qu'un tel film a une quelconque tendance misérabiliste ou sentimentaliste comme on peut le voir dans certains films à tendance sociale. Il n'en est rien. Il n'est pas non plus un brûlot. Il n'est ni Guediguian, ni Virginie Despentes. Et c'est précisément là où Jafar Panahi fait preuve d'une grande maîtrise, en évitant de provoquer chez le spectateur une indignation lyrique. En face d'une telle situation existentielle, il invite par sa mise en scène calme et distancée au fur et à mesure que le film avance d'ailleurs, à la réflexion, à l'apaisement, à la compréhension lucide de la situation. En somme, l'alternative juste et sage en face de l'intolérance et de son frère d'armes, la révolte : une calme et tranquille distance critique évitant l'hystérie de l'affrontement et de l'emballement mimétique de la violence. On sait par ailleurs que le film a eu beaucoup de mal à être monté et réalisé et il semble qu'il ne soit pas encore sorti sur les écrans iraniens. Le film n'est donc ni un film politique, ni un film féministe. Dans Positif N°480 février 2000, l'auteur déclare : "Je ne suis pas un homme politique. Je parle de la réalité que j'espère refléter en artiste, sans vouloir servir aucun parti. L'idéologie ne m'intéresse pas. Je me serais bien passé des difficultés que je rencontre dans mon propre pays, qui détourne l'attention des enjeux artistiques vers des questions politiques. Quant au féminisme, je ne m'y reconnais pas, dans la mesure où je ne cherche nullement à condamner les hommes. Ce sont les êtres humains qui m'intéressent. Je filme des êtres aux prises avec les limites qu'une partie d'entre eux leur a imposées. Ils se trouvent que les victimes principales sont des femmes." Jafar Panahi scrute donc avec beaucoup de sensibilité la situation humaine, existentielle de ces femmes, s'attardent surtout sur leur visage doux et anxieux, leurs regards émouvants et inquiets sans jamais jouer d'effets mélodramatiques. Jamais d'apitoiement. A aucun moment non plus, il ne caricature les hommes ou les policiers qui, englués par leur fonction, vérifient les papiers. Il ose même faire de l'humour quand l'un d'entre eux appelle sa maîtresse. La plupart du temps, il ne montre même pas la situation politique, souvent juste évoquée par de petits détails qui en disent long, préférant s'attacher à l'existence même de ces femmes. Voir tout simplement à leur visage. Car il y a tout dans le visage d'un homme ou d'une femme. _______________________________________________ Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr> Page d'accueil cinema: http://yrol.free.fr/ "La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch." Milan Kundera -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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