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[CRITIQUE] Naruse a la Cinematheque


  • Subject: [CRITIQUE] Naruse a la Cinematheque
  • From: Thierry Bezecourt <thbz@thbz.cx>
  • Date: 06 Feb 2001 18:40:09 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Rubis Ltd
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:593

Tendez l'oreille, et vous reconnaîtrez peut-être, dans les films de
Naruse, une expression japonaise très caractéristique :
"isshoukenmei". C'est une femme qui dit cela, et cela veut dire
qu'elle fait de son mieux, vraiment elle fait tout ce qu'elle peut
pour que la situation s'améliore : pour que son mari se rapproche
d'elle, pour que la boutique marche mieux, pour que la famille soit
heureuse. Et tout le monde s'en fout.  Alors, dans un moment de
relâchement, désabusée, elle s'écrie : "isshoukenmei".

Les films de Naruse des années 50-60 sont souvent centrés sur une ou
plusieurs figures féminines fortes, qui doivent assumer les
insuffisances des hommes qui les entourent. Le mari réagit à
l'adversité en allant se saoûler au bar. Sa femme, elle, attend à la
maison, et lui réchauffe son bol de nouilles quand il rentre en pleine
nuit. Bol de nouilles qu'il refuse.

Les femmes ne sont pourtant pas des machines : "je suis une femme,
avant tout", dit Keiko à la fin de "Tourments", après dix-huit ans de
sacrifices. Elles ont des désirs, et doivent les réprimer en
permanence. Les anciennes geisha des "Chrysanthèmes tardifs", trop
vieilles pour séduire encore, se retrouvent seules avec une vie
familiale ratée, faute d'avoir su accrocher un homme "bien".  De toute
manière, il n'y a pas d'homme "bien" : Kyoko Kagawa, dans "Anzukko",
jeune femme moderne et gaie, a beau épouser un jeune écrivain pour
échapper aux hommes ennuyeux qu'on essaie de lui présenter, elle
subira les mêmes mauvais traitements que les autres, et y répondra en
devenant la plus dévouée et la plus traditionnelle des femmes
japonaises.

Le dévouement des femmes et l'absence de récompense emportent les
films dans un mouvement ascendant vers le pathétique, qui va parfois
jusqu'au mélo.  Les actrices sont de plus en plus belles au fur et à
mesure que le film avance et que leur personnage gagne en gravité et
en douceur.  Le plus fort de tous les films que j'ai vus est
certainement "Tourments". L'histoire, simple et puissante, repose sur
les rapports entre une jeune veuve et la famille de son mari, rapports
déstabilisés par les difficultés menaçant le petit commerce qu'elle
gère pour le compte de sa belle-mère.  Hideko Takamine est une
interprète extraordinaire, qui dévoile peu à peu la passion du
personnage. Et deux ou trois scènes sont à pleurer de beauté.

Les films de Naruse, très psychologiques, brassent des thèmes proches
de ceux d'Ozu, mais sans adopter un style visuel aussi particulier que
les plans géométriques d'Ozu. Ils font le tour complet d'un
personnage, de ses rêves ratés, de ses forces et de ses faiblesses,
tout en représentant, d'un film à l'autre, la société populaire
japonaise de l'après-guerre dans son ensemble.

  [Mikio Naruse à la Cinémathèque, 37 films jusqu'au 3 mars
  2001. Chaque film est diffusé deux fois. J'ai vu jusqu'à présent
  "Anzukko", "Le chemin du drame", "Les derniers chrysanthèmes",
  "Nuages flottants", "Pluie soudaine" avec la toute-douce Setsuko
  Hara, "Les produits de beauté de Ginza", "Tourments", "Un couple".]

  (Au fait, ne lisez pas la notice sur Naruse qui se trouve dans le
  programme de la Cinémathèque.  C'est de la logorrhée qui tente de
  faire passer des formules de style et des abus de langage pour de la
  critique cinématographique.)

-- 
Thierry Bézecourt

-- 
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