|
[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Traffic (2000), de Steven Soderbergh [avec spoilers]
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] TRAFFIC http://french.imdb.com/Credits?0181865 réalisateur.: Steven Soderbergh scénaristes.: Stephen Gaghan, Simon Moore dir. photo..: Steven Soderbergh montage.....: Stephen Mirrione avec........: Michael Douglas, Catherine Zeta-Jones, Dennis Quaid, Benicio Del Toro [SPOILERS, NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM] Quoique, si, lisez plutôt et ça vous évitera de mauvaises surprises. Traffic ou la chute de Soderbergh. Vu au cinéma il y a jour pour jour une semaine, _Traffic_ est le film qui semble signer pour moi la disparition de Soderbergh dans la liste des réalisateurs Américains intéressants. En tout cas, ce sera toujours avec un grand scepticisme, et je le crains, à contre coeur, que j'irai (si j'y vais encore) voir ses prochains films. Car oui, c'en est bien fini du Soderbergh de _Schizopolis_, de _Sexe, Mensonges et vidéo_ ou de _L'Anglais_. Place maintenant au Soderbergh qui sombre littéralement dans des films aussi nuls, pathétiques et décevants que _Hors d'atteinte_, _Erin Brockovich_, et le présent _Traffic_. Cette fois-ci, à peine remis de son film commandé par quelque lobby écologiste, notre ami Steven reprend sa caméra pour satisfaire d'autres amateurs de Grandes Causes et s'intéresse à : la lutte anti-drogue. Et que peut-on espérer, déjà, avec un sujet pareil ? Le danger est évident : se contenter d'un "la drogue, c'est pas bien, il ne faut pas en consommer et il faut se débarrasser des méchants-pas-beaux qui en font le commerce". Première déception : Soderbergh se prend les pieds dedans. Deuxième déception : il va pousser le vice jusqu'au point de faire encore pire, si tant est que ça soit encore possible. _Traffic_, vous l'aurez compris (si vous n'aviez encore rien vu, ni lu, ni entendu à son sujet -- comme moi en allant voir ce film, en somme) va vous conduire dans les méandres de la lutte contre le trafic de drogue. Aux commandes, Michael Douglas en gentil juge conservateur Américain, marié et père de famille, chargé de la lutte anti-drogue, et en particulier du démantellement d'un gang Mexicain particulièrement méchant-méchant. Le film commence par une séquence plutôt bien faite, au milieu d'un nulle part situé au Mexique comme nous l'apprend une bande noire incrustée assez inesthétique. Deux petits flics, dans leur voiture de flic, arrêtent un camion qui passe par-là ; suite à une conversation assez comique, ils découvrent que le camion transporte des produits que vous imaginez, dans de beaux petits sacs marqués d'un scorpion. Et là, ma foi, on se dit que ça ne commence pas trop mal : cette scène a un petit quelque chose d'insolite (les dialogues, en espagnol, sont poilants), la photo est plutôt réussie, et la réalisation ne donne pas dans un m'as-tu-vu excessif. Honnête, quoi. Pour parfaire tout ça, alors que la situation semble réglée, on se paye un petit coup de théâtre : les deux petits flics vont se faire piquer leur clients, et les méchants-pas-beaux vont continuer leur péripéties sous l'escorte de militaires. Eh oui, y'a de gros bonnets mêlés à tout ça, et ils faut bien qu'ils protègent leurs intérêts... on ne peut pas laisser deux petits flics sympas comme tout s'occuper de choses aussi importantes. De cette scène d'intro classique mais efficace, on passe directement (non sans la même bande noire incrustée qui nous informera pendant une bonne partie du film les changements de lieux, comme si on ne voyait pas) aux Etats-Unis où notre héros nous est enfin présenté. C'est qu'on avait failli attendre. Le film continuera selon ce même principe, en alternant donc ce qui se passe des deux côtés de la frontière séparant les EU du Mexique, les changements de lieu étant doublement signifiés : d'une part grace à la bande noire dont je vous ai déjà parlé, d'autre part grace à la photo qui va nous opposer pendant une grande partie du film un Mexique aride avec des images surexposées (pfiou, qu'il doit faire chaud là-bas, on se croirait sur la planète où nos voyageurs interplanétaires de _Pitch Black_ avaient fait un aterrissage forcé), et de l'autre côté des EU avec de belles couleurs standards et une luminosité standard. Et c'est là d'ailleurs une plutôt bonne idée, qui aurait gagnée sûrement à ne pas être assénée de la sorte. En effet, je précisais que la juxtaposition EU/Mexique allait durer "une grande partie du film", et c'est pour la simple et bonne raison qu'au fur et à mesure, cette limite va s'estomper, puis totalement disparaître... Plus de bande noire, utilisation plus subtile des différences de luminosité, le voyage du personnage interprété par Michael Douglas chez les responsables Mexicains de la lutte anti-drogue abolira totalement cette frontière artificielle et renforcera l'idée de l'infiltration comme celle de l'échec du filtrage de ces produits pour le moins indésirables et indésirés. Mais voyons plutôt comment cet échec est illustré... Si vous avez fait bien attention à la descrition de notre héros, vous avez trouvé la solution. C'est dire combien le scénario -- qui ne manque pas d'entremêler plusieurs histoires pour donner une illusion de complexité et de recherche -- a été écrit à la va-vite. Digne d'un épisode de feuilleton policier ou d'un vulgaire téléfilm, ce "scénario" donne à papa Douglas une fille de 16 ans, qui bien sûr... prend de la drogue... jusqu'à devenir accro. Les spectateurs peu attentifs se demanderont sûrement pendant une bonne demi-heure ce que viennent faire ces séquences où l'on voit la belle consommer ces substances illicites en compagnie de ses amis, car il est vrai que fille et père ne sont pas présentés ensemble, le lien de famille étant matérialisé à l'écran bien plus tard. Mais je crains que la plupart ne pourront qu'être déçus de constater que Soderbergh tombe dans de telles facilités. Les ficelles sont bien visibles, et, que dis-je, des cordes de stéréotypes nous tombent sur la tête et sont resservies, sans même avoir été réchauffées. Comme si ce n'était pas encore suffisant, il fallait bien sûr en rajouter dans les histoires secondaires, dont on a au final l'impression qu'elles ne sont là que pour faire du remplissage et donner cette impression de complexité dont je parlais plus haut. Dans ces histoires secondaires donc, on devra subir par exemple *LA* "blague" de la personne espionnée. Je m'explique, mais je suis sûr que vous avez dû voir ça dans un épisode de _Starsky et Hutch_, ou un truc du genre : vous avez deux espions, et bien entendu une personne espionnée. Maintenant, vous mettez vos deux espions dans une camionnette (quelle originalité !) où ils sont censés ne pas pouvoir être vus. Vous avez une espionnée bien entendu très maligne, qui aura vite compris qu'elle est espionnée. Vous agitez énergiquement le tout. Hop, vous avez la recette de la boisson que l'espionnée vient servir à ses deux espions, qui se retrouvent bien penauds. Incroyable, n'est-ce pas ? Et on croit faire 'smart' avec ça... Mais virez-moi ce scénariste, bon sang ! Plus amusant (mais pas forcément de meilleur goût), le coup du 'dealeur' en chef, maillon qui va permettre de démanteller l'ensemble du réseau, qu'il faut bien évidemment menotter. <SPOILER en ROT-13> Rg zrabggé, vy yr fren... pne yr obaubzzr fr snvg nobeqre cne ha ntrag-qbhoyr qnaf ha one tnl rg fr snvg cvétre cne "fn crgvgr snvoyrffr" cbhe qrf eryngvbaf dh'ba abhf ynvffr pebver ha crh fcépvnyrf chvfdh'vy fr ergebhir yrf lrhk onaqéf rg yrf znvaf nggnpuérf, qverpgrzrag qnaf yn thrhyr qh ybhc ! </SPOILER en ROT-13> Moins amusant, il faut, là encore, tomber dans la facilité qui consiste à trouver pour faire cela un ambitieux policier avide de justice et un brin naïf pour faire bien voir aux spectateurs que, ma foi, la corruption est partout, y compris dans la police. Vous l'aurez deviné, cela ne suffit pas pour faire pardonner les lamentations qui accompagnent la découverte par papa de l'addiction de sa pôvre petite (tout de même première de sa classe, déléguée des élèves, membres de plusieurs clubs, *élève modèle* pour le dire en deux mots). Ni pour faire pardonner les errements des deux protagonnistes, l'un se morfondant, l'autre se prostituant pour avoir sa ration de coke. Encore moins pour faire pardonner les aventures parrallèles des personnages secondaires, totalement insignifiantes et balayées comme elles se doivent par la fin du film lui-même. Venons-en, à la fin du film, car je vous imagine déjà lassés de lire ce flammage en règles. Et comme toujours, le meilleur est pour la fin. Après les péripéties de papa et de sa fifille (papa n'arrive plus à faire son boulot, il foire son discours à la Maison Blanche parce que vraiment, tout cela est trop personnel, il n'en peut plus ; la fifille se sauve du centre de désintox où papa l'avait amenée de force, etc. etc. etc.), les engueulades à coup de "F*ck you! -- F*ck you too!" (oui, les dialogues sont croustillants, je ne l'avais pas dit ?) qui susciteront, à n'en pas douter, les acclamations du public en faveur de la djeun' rebelle, la gentille maman (voix de la raison, c'est elle qui va dire à son crétin de mari que ma foi, elle aussi elle aimait bien se shooter de temps en temps quand elle était jeune et qu'il faut qu'il comprenne sa fifille quand-même ; voix de la sincérité, c'est elle aussi qui savait tout depuis 6 mois mais qui n'a rien dit ; voix de la modération, c'est elle qui va expliquer tout cela calmement en prenant sa voiture et en se barrant de la maison), après toutes ces péripéties, disais-je, la gentille maman va disparaître, puis réapparaître aux côtés de son mari et de sa fifille pour écouter cette denière faire son discours d'adieu à ses amis de centre de désintox. Moment dont il faut que je vous fasse partager toute la magie avec cette retranscription de mémoire librement traduite de l'anglais. LA FILLE. Elle finit son discours et va s'asseoir. La caméra se rapproche d'elle alors qu'elle finit. On la suit alors qu'elle va s'asseoir à côté de papounet et de mamounette. LE DIRECTEUR du centre de desintox -- Monsieur, est-ce que vous voulez vous présenter à votre tour ? Michael DOUGLAS -- Heu... je m'appelle machin-chose et voici ma femme à côté de moi. Nous sommes venus pour notre fille et nous sommes très fiers d'elle. Je n'ai pas grand chose à dire, nous somme surtout venus pour *écouter* (il accentue). Ah, comme c'est beau ! On dirait la morale à deux sous à la fin de _La fête à la maison_ ou de _Les filles d'à côté_ : tout est bien et fini bien parce que les gens ils sont compréhensifs, ils *écoutent*, et blablabla. La drogue c'est vraiment pas bien, il faut pas en prendre parce que c'est la famille qui est en péril, voici le bien beau message (!) de ce film. Au niveau national (pourquoi mentionner le niveau international puisque le film ne le fait pas ?), c'est vrai que c'est quand-même un échec, mais bon, le plus important c'est de sauver la famille. Bon, merci, on a compris. Et ce n'est pas encore fini ! A tout cela, Soderbergh ajoute le coup de sifflet final -- celui où il sort enfin du terrain -- avec THE plan hyper kitsch en-veux-tu-en-voilà de ce début de siècle : la famille, de dos, au premier plan, qui tous ensemble, regardent, sur fond d'une musique à faire pâlir Céline Dion de jalousie... un match de... baseball ! Traffic ? Non, circulez, y'a rien à voir. Sortie en France prévue le 07 mars 2001. -- « J'ai à parler, n'ayant rien à dire, rien que les paroles des autres. » -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
|