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[CRITIQUE] Traffic (2000), de Steven Soderbergh [avec spoilers]


  • Subject: [CRITIQUE] Traffic (2000), de Steven Soderbergh [avec spoilers]
  • From: Sebastien Morin <ms@fairesuivre.com>
  • Date: 5 Feb 2001 19:53:36 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: L.D.C.
  • References: <95m6og.3vvjqof.1@morin.ms>
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:592

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

			TRAFFIC
	http://french.imdb.com/Credits?0181865
		réalisateur.: Steven Soderbergh
		scénaristes.: Stephen Gaghan, Simon Moore
		dir. photo..: Steven Soderbergh
		montage.....: Stephen Mirrione
		avec........: Michael Douglas, Catherine Zeta-Jones,
                    Dennis Quaid, Benicio Del Toro

[SPOILERS, NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM]
Quoique, si, lisez plutôt et ça vous évitera de mauvaises surprises.


			Traffic
			ou la chute de Soderbergh.


	Vu au cinéma il y a jour pour jour une semaine, _Traffic_ est le
film qui semble signer pour moi la disparition de Soderbergh dans la
liste des réalisateurs Américains intéressants. En tout cas, ce sera
toujours avec un grand scepticisme, et je le crains, à contre coeur,
que j'irai (si j'y vais encore) voir ses prochains films.
	Car oui, c'en est bien fini du Soderbergh de _Schizopolis_, de
_Sexe, Mensonges et vidéo_ ou de _L'Anglais_.
	Place maintenant au Soderbergh qui sombre littéralement dans des
films aussi nuls, pathétiques et décevants que _Hors d'atteinte_,
_Erin Brockovich_, et le présent _Traffic_.

	Cette fois-ci, à peine remis de son film commandé par quelque lobby
écologiste, notre ami Steven reprend sa caméra pour satisfaire
d'autres amateurs de Grandes Causes et s'intéresse à : la lutte
anti-drogue.
	Et que peut-on espérer, déjà, avec un sujet pareil ? Le danger est
évident : se contenter d'un "la drogue, c'est pas bien, il ne faut pas
en consommer et il faut se débarrasser des méchants-pas-beaux qui en
font le commerce".

Première déception : Soderbergh se prend les pieds dedans.
Deuxième déception : il va pousser le vice jusqu'au point de faire
encore pire, si tant est que ça soit encore possible.

	_Traffic_, vous l'aurez compris (si vous n'aviez encore rien vu, ni
lu, ni entendu à son sujet -- comme moi en allant voir ce film, en
somme) va vous conduire dans les méandres de la lutte contre le trafic
de drogue.
	Aux commandes, Michael Douglas en gentil juge conservateur
Américain, marié et père de famille, chargé de la lutte anti-drogue,
et en particulier du démantellement d'un gang Mexicain
particulièrement méchant-méchant.

	Le film commence par une séquence plutôt bien faite, au milieu d'un
nulle part situé au Mexique comme nous l'apprend une bande noire
incrustée assez inesthétique. Deux petits flics, dans leur voiture de
flic, arrêtent un camion qui passe par-là ; suite à une conversation
assez comique, ils découvrent que le camion transporte des produits
que vous imaginez, dans de beaux petits sacs marqués d'un scorpion. Et
là, ma foi, on se dit que ça ne commence pas trop mal : cette scène a
un petit quelque chose d'insolite (les dialogues, en espagnol, sont
poilants), la photo est plutôt réussie, et la réalisation ne donne pas
dans un m'as-tu-vu excessif. Honnête, quoi. Pour parfaire tout ça,
alors que la situation semble réglée, on se paye un petit coup de
théâtre : les deux petits flics vont se faire piquer leur clients, et
les méchants-pas-beaux vont continuer leur péripéties sous l'escorte
de militaires. Eh oui, y'a de gros bonnets mêlés à tout ça, et ils
faut bien qu'ils protègent leurs intérêts... on ne peut pas laisser
deux petits flics sympas comme tout s'occuper de choses aussi
importantes.
	De cette scène d'intro classique mais efficace, on passe
directement (non sans la même bande noire incrustée qui nous informera
pendant une bonne partie du film les changements de lieux, comme si on
ne voyait pas) aux Etats-Unis où notre héros nous est enfin présenté.
C'est qu'on avait failli attendre.

	Le film continuera selon ce même principe, en alternant donc ce qui
se passe des deux côtés de la frontière séparant les EU du Mexique,
les changements de lieu étant doublement signifiés : d'une part grace
à la bande noire dont je vous ai déjà parlé, d'autre part grace à la
photo qui va nous opposer pendant une grande partie du film un Mexique
aride avec des images surexposées (pfiou, qu'il doit faire chaud
là-bas, on se croirait sur la planète où nos voyageurs
interplanétaires de _Pitch Black_ avaient fait un aterrissage forcé),
et de l'autre côté des EU avec de belles couleurs standards et une
luminosité standard.
	Et c'est là d'ailleurs une plutôt bonne idée, qui aurait gagnée
sûrement à ne pas être assénée de la sorte. En effet, je précisais que
la juxtaposition EU/Mexique allait durer "une grande partie du film",
et c'est pour la simple et bonne raison qu'au fur et à mesure, cette
limite va s'estomper, puis totalement disparaître... Plus de bande
noire, utilisation plus subtile des différences de luminosité, le
voyage du personnage interprété par Michael Douglas chez les
responsables Mexicains de la lutte anti-drogue abolira totalement
cette frontière artificielle et renforcera l'idée de l'infiltration
comme celle de l'échec du filtrage de ces produits pour le moins
indésirables et indésirés.

	Mais voyons plutôt comment cet échec est illustré... Si vous avez
fait bien attention à la descrition de notre héros, vous avez trouvé
la solution. C'est dire combien le scénario -- qui ne manque pas
d'entremêler plusieurs histoires pour donner une illusion de
complexité et de recherche -- a été écrit à la va-vite.
	Digne d'un épisode de feuilleton policier ou d'un vulgaire
téléfilm, ce "scénario" donne à papa Douglas une fille de 16 ans, qui
bien sûr... prend de la drogue... jusqu'à devenir accro.
	Les spectateurs peu attentifs se demanderont sûrement pendant une
bonne demi-heure ce que viennent faire ces séquences où l'on voit la
belle consommer ces substances illicites en compagnie de ses amis, car
il est vrai que fille et père ne sont pas présentés ensemble, le lien
de famille étant matérialisé à l'écran bien plus tard. Mais je crains
que la plupart ne pourront qu'être déçus de constater que Soderbergh
tombe dans de telles facilités. Les ficelles sont bien visibles, et,
que dis-je, des cordes de stéréotypes nous tombent sur la tête et sont
resservies, sans même avoir été réchauffées.

	Comme si ce n'était pas encore suffisant, il fallait bien sûr en
rajouter dans les histoires secondaires, dont on a au final
l'impression qu'elles ne sont là que pour faire du remplissage et
donner cette impression de complexité dont je parlais plus haut.
	Dans ces histoires secondaires donc, on devra subir par exemple
*LA* "blague" de la personne espionnée. Je m'explique, mais je suis
sûr que vous avez dû voir ça dans un épisode de _Starsky et Hutch_, ou
un truc du genre : vous avez deux espions, et bien entendu une
personne espionnée. Maintenant, vous mettez vos deux espions dans une
camionnette (quelle originalité !) où ils sont censés ne pas pouvoir
être vus. Vous avez une espionnée bien entendu très maligne, qui aura
vite compris qu'elle est espionnée. Vous agitez énergiquement le tout.
Hop, vous avez la recette de la boisson que l'espionnée vient servir à
ses deux espions, qui se retrouvent bien penauds. Incroyable, n'est-ce
pas ? Et on croit faire 'smart' avec ça... Mais virez-moi ce
scénariste, bon sang !

	Plus amusant (mais pas forcément de meilleur goût), le coup du
'dealeur' en chef, maillon qui va permettre de démanteller l'ensemble
du réseau, qu'il faut bien évidemment menotter.
<SPOILER en ROT-13>
Rg zrabggé, vy yr fren... pne yr obaubzzr fr snvg nobeqre cne ha
ntrag-qbhoyr qnaf ha one tnl rg fr snvg cvétre cne "fn crgvgr
snvoyrffr" cbhe qrf eryngvbaf dh'ba abhf ynvffr pebver ha crh
fcépvnyrf chvfdh'vy fr ergebhir yrf lrhk onaqéf rg yrf znvaf
nggnpuérf, qverpgrzrag qnaf yn thrhyr qh ybhc !
</SPOILER en ROT-13>
Moins amusant, il faut, là encore, tomber dans la facilité qui
consiste à trouver pour faire cela un ambitieux policier avide de
justice et un brin naïf pour faire bien voir aux spectateurs que, ma
foi, la corruption est partout, y compris dans la police.

	Vous l'aurez deviné, cela ne suffit pas pour faire pardonner les
lamentations qui accompagnent la découverte par papa de l'addiction de
sa pôvre petite (tout de même première de sa classe, déléguée des
élèves, membres de plusieurs clubs, *élève modèle* pour le dire en
deux mots). Ni pour faire pardonner les errements des deux
protagonnistes, l'un se morfondant, l'autre se prostituant pour avoir
sa ration de coke. Encore moins pour faire pardonner les aventures
parrallèles des personnages secondaires, totalement insignifiantes et
balayées comme elles se doivent par la fin du film lui-même.

	Venons-en, à la fin du film, car je vous imagine déjà lassés de
lire ce flammage en règles. Et comme toujours, le meilleur est pour la
fin.
	Après les péripéties de papa et de sa fifille (papa n'arrive plus à
faire son boulot, il foire son discours à la Maison Blanche parce que
vraiment, tout cela est trop personnel, il n'en peut plus ; la fifille
se sauve du centre de désintox où papa l'avait amenée de force, etc.
etc. etc.), les engueulades à coup de "F*ck you! -- F*ck you too!"
(oui, les dialogues sont croustillants, je ne l'avais pas dit ?) qui
susciteront, à n'en pas douter, les acclamations du public en faveur
de la djeun' rebelle, la gentille maman (voix de la raison, c'est elle
qui va dire à son crétin de mari que ma foi, elle aussi elle aimait
bien se shooter de temps en temps quand elle était jeune et qu'il faut
qu'il comprenne sa fifille quand-même ; voix de la sincérité, c'est
elle aussi qui savait tout depuis 6 mois mais qui n'a rien dit ; voix
de la modération, c'est elle qui va expliquer tout cela calmement en
prenant sa voiture et en se barrant de la maison), après toutes ces
péripéties, disais-je, la gentille maman va disparaître, puis
réapparaître aux côtés de son mari et de sa fifille pour écouter cette
denière faire son discours d'adieu à ses amis de centre de désintox.
Moment dont il faut que je vous fasse partager toute la magie avec
cette retranscription de mémoire librement traduite de l'anglais.

LA FILLE. Elle finit son discours et va s'asseoir.
La caméra se rapproche d'elle alors qu'elle finit. On la suit alors
qu'elle va s'asseoir à côté de papounet et de mamounette.
LE DIRECTEUR du centre de desintox -- Monsieur, est-ce que vous voulez
vous présenter à votre tour ?
Michael DOUGLAS -- Heu... je m'appelle machin-chose et voici ma femme
à côté de moi. Nous sommes venus pour notre fille et nous sommes très
fiers d'elle. Je n'ai pas grand chose à dire, nous somme surtout venus
pour *écouter* (il accentue).

	Ah, comme c'est beau ! On dirait la morale à deux sous à la fin de
_La fête à la maison_ ou de _Les filles d'à côté_ : tout est bien et
fini bien parce que les gens ils sont compréhensifs, ils *écoutent*,
et blablabla. La drogue c'est vraiment pas bien, il faut pas en
prendre parce que c'est la famille qui est en péril, voici le bien
beau message (!) de ce film. Au niveau national (pourquoi mentionner
le niveau international puisque le film ne le fait pas ?), c'est vrai
que c'est quand-même un échec, mais bon, le plus important c'est de
sauver la famille.
	Bon, merci, on a compris.
	Et ce n'est pas encore fini ! A tout cela, Soderbergh ajoute le
coup de sifflet final -- celui où il sort enfin du terrain -- avec
THE plan hyper kitsch en-veux-tu-en-voilà de ce début de siècle :
la famille, de dos, au premier plan, qui tous ensemble, regardent, sur
fond d'une musique à faire pâlir Céline Dion de jalousie... un match
de... baseball !


Traffic ? Non, circulez, y'a rien à voir.

Sortie en France prévue le 07 mars 2001.


-- 
« J'ai à parler, n'ayant rien à dire, rien que les paroles
des autres. »
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