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[CRITIQUE] Dancer In The Dark


  • Subject: [CRITIQUE] Dancer In The Dark
  • From: Francois Kahn <fkahn@noos.fr>
  • Date: 07 Dec 2000 01:15:10 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.discussion,fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Claranet France
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.discussion:152010 fr.rec.cinema.selection:574

Dancer In The Dark, europudding musical de Lars Von Trier (anciennement 
cinéaste), 2000, avec Björk, Peter "Fargo" Stormare, Catherine Deneuve 
et Jean-Marc "Grand bleu" Barr. 

Quelle est la différence entre le Titanic et le Parti Communiste ? Sur 
le Titanic, au moins, il y avait un orchestre pendant le naufrage.

Dancer In The Dark, c'est exactement la même chose. Malgré une palme 
d'or, le prix du cinéma européen et des dizaines de milliers de Kleenex 
trempés, le naufrage de ce film se fait en musique.

J'ai dû voir à peu près tout de Lars Von Trier. La première trilogie 
(les films en E) qui allait de l'hyper-formel (Element of Crime, Europa) 
au foutage de gueule (Epidemic), puis The Kingdom puis la deuxième 
trilogie, celle dans laquelle on retrouve un personnage de femme simple 
et généreuse (Breaking the Waves, Les Idiots et Dancer In The Dark).

Il semble simplement que dans la deuxième trilogie, Lars Von Trier se 
soit un peu emmêlé les pinceaux. DITD est un remake déguisé de Breaking 
The Waves (BTW). Ce qui rend le film consternant, c'est que les éléments 
un peu ambigus ou intéresants du premier film ont disparu au profit de 
ce qui ressemble bien à du foutage de gueule.

BTW était centré autour du personnage de Bess, une femme qui aimait à 
tel point son mari, Jan, qu'elle sacrifiait tout pour lui après un 
accident qui l'avait laissé paralysé et un peu dérangé. Elle couchait à 
sa demande avec d'autres hommes, elle sacrifiait tout ce qu'elle avait 
pour finir par donner sa vie, et, par un miracle, le sauver. Ici, nous 
avons Selma, un personnage qui donne sa vie pour que son enfant ait la 
vue sauve. Certes, elle a d'épaisses lunettes et elle semble au départ 
dure envers son enfant. Je précise ça car ce sont les seuls traits 
désagréables du personnage. Au bout d'une demi-heure, on comprend en 
effet que si elle rudoie son enfant, c'est pour le bien de ce dernier. 
Et les lunettes, elle les jette, devenue aveugle. De toute façon, il ne 
faut pas longtemps au spectateur pour se souvenir que sous Selma se 
cache la chanteuse Björk qui, comme chacun sait, ne porte pas de 
lunettes épaisses.

Les sacrifices de Bess comportaient une certaine ambiguïté : elle les 
commettait à la demande de son mari mais accomplissait-elle pour autant 
le bien. Dans DITD, tout va à sens unique : on ne peut pas s'empêcher de 
penser que c'est une sainte. Certes, c'est une sainte complètement 
idiote : elle pique des milliers d'épingles à cheveux dans des cartons 
pour grapiller quelques cents, elle usine des cuvettes inox à l'usine 
mais après sa journée de 20 heures, elle n'en va pas moins à la 
répétition de la comédie musicale, bien que le seul numéro qu'elle 
puisse désormais faire, tout aveugle qu'elle est, soit une imitation de 
Ray Charles.

Mais voilà, Lars Von Trier nous montre que l'évasion dans la comédie 
musicale est justement ce qui permet à Selma de tenir et de supporter sa 
vie. Elle se réfugie dans cet univers à chaque fois qu'une catastrophe 
survient (elle perd la vue, elle tue accidentellement de cinq balles et 
de vingt coups de coffre un policier, elle découvre qu'elle est liée par 
contrat pour trois autres films avec Lars Von Trier, elle est dans le 
couloir de la mort). Quel est l'important pour Selma : son fils ou la 
comédie musicale ? On répond bien évidemment son fils. Sauf que Selma 
passe son temps à répéter une chorégraphie autour de "My Favorite 
Things", alors qu'elle va perdre la vue et que le moindre dollar compte 
(parce que son fils doit être opéré entre 13 ans et 13 ans et un mois et 
qu'elle n'a pas réuni tout l'argent), alors qu'elle est recherchée pour 
meurtre. Dans ces deux situations, la caméra la montre incapable de 
faire quoi que ce soit, de s'impliquer pendant le spectacle.


Ce qui amène à penser que le collage des séquences musicales au film est 
en grande partie artificiel. Lars Von Trier colle musique et intrigue 
sans trop se poser de questions. La préparation du "musical" dans lequel 
elle est la vedette ? On ne sait jamais ce que Björk vient y faire, si 
ce n'est pour donner la réplique à son chorégraphe. Aspect documentaire 
peut-être ?

L'héroïne est pourtant imprégnée de la comédie musicale au point de 
s'inventer fille d'un acteur et danseur tchèque célèbre et de continuer 
à aller au cinéma alors qu'elle ne voit plus à l'écran les chorégraphies 
de Busby Berkeley. Mais, surtout, elle s'imagine dans des numéros 
musicaux. Je salue les talents de chanteuse et d'arrangeuse de Björk, je 
suis nettement plus réservé sur la valeur de ces numéros, filmés avec 
les fameuses cent caméras mais surtout avec les pieds. Jusqu'à Lars Von 
Trier, le rythme était à la base de la musique. Avec Lars Von Trier, 
c'est le contraire. Et que je te nivelle tout, et que je te fais des 
raccords à contre-tempo.

Alors évidemment, au milieu de quinze plans qui semblent tournés par des 
singes, il surgit un cadrage magnifique. "Oh, se dit le spectateur, moi 
qui trouvais la réalisation grotesque, je trouve au milieu de ce 
n'importe quoi un plan superbe. La beauté surgissant du hasard... Ce 
dispositif est donc pleinement justifié."

"Salaud de Lars, se dit le spectateur qui a vu les films précédents de 
Lars, tu nous recolles au milieu de ce foutoir intégral quelques plans 
travaillés jusqu'à l'os, histoire de manipuler ton public de base. Ce 
dispositif est totalement artificiel."


Von Trier est en effet, et c'est l'aspect le plus déplaisant du film, un 
manipulateur. Dans BTW, il laissait le spectateur juge. Ici, il est 
forcé à s'identifier à une idiote et martyre. C'est efficace. Beaucoup y 
croient. Sauf que c'est un peu comme du Luc Besson : on est très 
impressionné quand on voit ça une première fois mais c'est parce qu'on 
est placé dans une seule situation, celle de s'identifier à un 
personnage, et que le film ne nous en fait jamais sortir. Revoir DITD, 
ou voir DITD après avoir vu BTW, fait voir toutes les ficelles :

- la corde sensible : Selma est accablée lors du procès. Sauf qu'on 
entend que le procureur, pas la défense. C'est toujours Selma, seule 
contre tous et elle est forcément une martyre. Lors de la dernière 
scène, Selma apprend que son sacrifice a permis de rendre la vue à son 
fils. On lui remet les lunettes, désormais inutiles. On me dira, dans 
n'importe quel mélo, il y a toujours appel à la corde sensible, par des 
détails émouvants, que les réfractaires qualifient de cuculs. Ce que je 
reproche à Lars Von Trier, c'est d'en surcharger son récit. La dernière 
scène, celle de l'exécution, est en particulier exemplaire. Les 
spectateurs pleurent. Puis Von Trier remet un détail, puis un autre, 
puis un autre. Ça devient étouffant et c'est se moquer de la gueule du 
monde.

- les invraisemblances proches de la stupidité : Selma garde ses 
économies dans une boîte de biscuits (plus sure qu'un coffre à la 
banque). Son voisin et propriétaire, un flic qui lui a confié ses gros 
problèmes d'argent et essayé de les lui emprunter, la vole. Elle en 
constate la disparition, elle va le trouver. Il a raconté à sa femme 
qu'elle a tenté de le violer. La femme insulte Selma. Selma refuse 
pourtant de traiter le flic de menteur. Elle monte le trouver, lui 
réclame l'argent. L'autre, qui l'a volé et qui l'a calomnié, refuse de 
le lui rendre. Mais il regrette son geste. N'empêche, il brandit son 
arme et veut abattre Selma. Mêlée : Selma (aveugle) appuie sur la 
gâchette. Elle le blesse. Que fait le flic ? Il demande à sa femme de 
chercher des secours (sans rien ajouter) et à Selma de l'achever pour 
récupérer son argent. Ce qu'elle fait maladroitement en déchargeant le 
chargeur et en lui faisant sauter la cervelle avec une boîte de fer.
Scène, évidemment, sur laquelle la caméra s'étend avec complaisance. 
Selma, pour respecter la parole qu'elle a donné, ne dira jamais pourquoi 
elle l'a tué. Dans la tragédie, il y a une fatalité. Ici il n'y a que 
des invraisemblances.

- le mauvais goût : la scène du meurtre ou la marche de Selma vers la 
mort enchaînent sur des chorégraphies grotesques. But de l'opération : 
insérer des images saugrenues au milieu de passages émouvants. 
Conséquence : aspect art-trashy destiné à contenter les amateurs de 
post-moderne, qui refuseraient de pleurer à un mélodrame racoleur 
classique, mais qui sont rassurés parce qu'ils croient être en présence 
d'un film post-moderne art-trashy. Voir aussi le sang lors de 
l'exécution du flic.

Je sauverais certainement une scène. Je n'avais pas lu l'interview de 
Bergman dans les Cahiers quand j'ai vu le film mais j'ai été assez 
flatté d'être d'accord avec lui. Selma est en prison. Avant, elle 
pouvait partir rêver dans son univers musical, en entendant un simple 
bruit lancinant, une cadence. Mais elle est plongée là-bas dans le 
silence et elle essaye désespérément de chanter "My Favorite Things". Et 
l'actrice pour une fois n'est pas forcée de jouer dans le même registre 
(celui d'Emily Watson dans BTW en plus sommaire). La réalisation devient 
subitement sobre. Et la scène est émouvante.

Mais ça fait deux minutes dans deux heures et demi complètement creuses 
où un réalisateur ne croit pas du tout à son sujet (ce qui n'était pas 
le cas de BTW ou même des Idiots) et semble se moquer du monde. De toute 
façon avec la cour d'admirateurs qui l'entourent et la cote critique de 
Björk, le film avait par avance la Palme d'Or. C'est regrettable que le 
grand public découvre Von Trier avec ce film, son plus mauvais (avec 
Epidemic) et son plus malhonnête.

Je n'appelle pas pour autant au meurtre de Lars Von Trier. Il est devenu 
quelqu'un de vaniteux, plus doué pour le marketing que pour le cinéma. 
Peut-être cependant fera-t-il une troisième trilogie qui dépassera le 
formalisme de sa première et le n'importe quoi de sa deuxième. Mais il a 
fait un film manipulateur face auquel le public ne prend pas de recul. 
C'est habile de sa part mais c'est surtout répugnant.

François Kahn.

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