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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Dancer In The Dark
Dancer In The Dark, europudding musical de Lars Von Trier (anciennement
cinéaste), 2000, avec Björk, Peter "Fargo" Stormare, Catherine Deneuve
et Jean-Marc "Grand bleu" Barr.
Quelle est la différence entre le Titanic et le Parti Communiste ? Sur
le Titanic, au moins, il y avait un orchestre pendant le naufrage.
Dancer In The Dark, c'est exactement la même chose. Malgré une palme
d'or, le prix du cinéma européen et des dizaines de milliers de Kleenex
trempés, le naufrage de ce film se fait en musique.
J'ai dû voir à peu près tout de Lars Von Trier. La première trilogie
(les films en E) qui allait de l'hyper-formel (Element of Crime, Europa)
au foutage de gueule (Epidemic), puis The Kingdom puis la deuxième
trilogie, celle dans laquelle on retrouve un personnage de femme simple
et généreuse (Breaking the Waves, Les Idiots et Dancer In The Dark).
Il semble simplement que dans la deuxième trilogie, Lars Von Trier se
soit un peu emmêlé les pinceaux. DITD est un remake déguisé de Breaking
The Waves (BTW). Ce qui rend le film consternant, c'est que les éléments
un peu ambigus ou intéresants du premier film ont disparu au profit de
ce qui ressemble bien à du foutage de gueule.
BTW était centré autour du personnage de Bess, une femme qui aimait à
tel point son mari, Jan, qu'elle sacrifiait tout pour lui après un
accident qui l'avait laissé paralysé et un peu dérangé. Elle couchait à
sa demande avec d'autres hommes, elle sacrifiait tout ce qu'elle avait
pour finir par donner sa vie, et, par un miracle, le sauver. Ici, nous
avons Selma, un personnage qui donne sa vie pour que son enfant ait la
vue sauve. Certes, elle a d'épaisses lunettes et elle semble au départ
dure envers son enfant. Je précise ça car ce sont les seuls traits
désagréables du personnage. Au bout d'une demi-heure, on comprend en
effet que si elle rudoie son enfant, c'est pour le bien de ce dernier.
Et les lunettes, elle les jette, devenue aveugle. De toute façon, il ne
faut pas longtemps au spectateur pour se souvenir que sous Selma se
cache la chanteuse Björk qui, comme chacun sait, ne porte pas de
lunettes épaisses.
Les sacrifices de Bess comportaient une certaine ambiguïté : elle les
commettait à la demande de son mari mais accomplissait-elle pour autant
le bien. Dans DITD, tout va à sens unique : on ne peut pas s'empêcher de
penser que c'est une sainte. Certes, c'est une sainte complètement
idiote : elle pique des milliers d'épingles à cheveux dans des cartons
pour grapiller quelques cents, elle usine des cuvettes inox à l'usine
mais après sa journée de 20 heures, elle n'en va pas moins à la
répétition de la comédie musicale, bien que le seul numéro qu'elle
puisse désormais faire, tout aveugle qu'elle est, soit une imitation de
Ray Charles.
Mais voilà, Lars Von Trier nous montre que l'évasion dans la comédie
musicale est justement ce qui permet à Selma de tenir et de supporter sa
vie. Elle se réfugie dans cet univers à chaque fois qu'une catastrophe
survient (elle perd la vue, elle tue accidentellement de cinq balles et
de vingt coups de coffre un policier, elle découvre qu'elle est liée par
contrat pour trois autres films avec Lars Von Trier, elle est dans le
couloir de la mort). Quel est l'important pour Selma : son fils ou la
comédie musicale ? On répond bien évidemment son fils. Sauf que Selma
passe son temps à répéter une chorégraphie autour de "My Favorite
Things", alors qu'elle va perdre la vue et que le moindre dollar compte
(parce que son fils doit être opéré entre 13 ans et 13 ans et un mois et
qu'elle n'a pas réuni tout l'argent), alors qu'elle est recherchée pour
meurtre. Dans ces deux situations, la caméra la montre incapable de
faire quoi que ce soit, de s'impliquer pendant le spectacle.
Ce qui amène à penser que le collage des séquences musicales au film est
en grande partie artificiel. Lars Von Trier colle musique et intrigue
sans trop se poser de questions. La préparation du "musical" dans lequel
elle est la vedette ? On ne sait jamais ce que Björk vient y faire, si
ce n'est pour donner la réplique à son chorégraphe. Aspect documentaire
peut-être ?
L'héroïne est pourtant imprégnée de la comédie musicale au point de
s'inventer fille d'un acteur et danseur tchèque célèbre et de continuer
à aller au cinéma alors qu'elle ne voit plus à l'écran les chorégraphies
de Busby Berkeley. Mais, surtout, elle s'imagine dans des numéros
musicaux. Je salue les talents de chanteuse et d'arrangeuse de Björk, je
suis nettement plus réservé sur la valeur de ces numéros, filmés avec
les fameuses cent caméras mais surtout avec les pieds. Jusqu'à Lars Von
Trier, le rythme était à la base de la musique. Avec Lars Von Trier,
c'est le contraire. Et que je te nivelle tout, et que je te fais des
raccords à contre-tempo.
Alors évidemment, au milieu de quinze plans qui semblent tournés par des
singes, il surgit un cadrage magnifique. "Oh, se dit le spectateur, moi
qui trouvais la réalisation grotesque, je trouve au milieu de ce
n'importe quoi un plan superbe. La beauté surgissant du hasard... Ce
dispositif est donc pleinement justifié."
"Salaud de Lars, se dit le spectateur qui a vu les films précédents de
Lars, tu nous recolles au milieu de ce foutoir intégral quelques plans
travaillés jusqu'à l'os, histoire de manipuler ton public de base. Ce
dispositif est totalement artificiel."
Von Trier est en effet, et c'est l'aspect le plus déplaisant du film, un
manipulateur. Dans BTW, il laissait le spectateur juge. Ici, il est
forcé à s'identifier à une idiote et martyre. C'est efficace. Beaucoup y
croient. Sauf que c'est un peu comme du Luc Besson : on est très
impressionné quand on voit ça une première fois mais c'est parce qu'on
est placé dans une seule situation, celle de s'identifier à un
personnage, et que le film ne nous en fait jamais sortir. Revoir DITD,
ou voir DITD après avoir vu BTW, fait voir toutes les ficelles :
- la corde sensible : Selma est accablée lors du procès. Sauf qu'on
entend que le procureur, pas la défense. C'est toujours Selma, seule
contre tous et elle est forcément une martyre. Lors de la dernière
scène, Selma apprend que son sacrifice a permis de rendre la vue à son
fils. On lui remet les lunettes, désormais inutiles. On me dira, dans
n'importe quel mélo, il y a toujours appel à la corde sensible, par des
détails émouvants, que les réfractaires qualifient de cuculs. Ce que je
reproche à Lars Von Trier, c'est d'en surcharger son récit. La dernière
scène, celle de l'exécution, est en particulier exemplaire. Les
spectateurs pleurent. Puis Von Trier remet un détail, puis un autre,
puis un autre. Ça devient étouffant et c'est se moquer de la gueule du
monde.
- les invraisemblances proches de la stupidité : Selma garde ses
économies dans une boîte de biscuits (plus sure qu'un coffre à la
banque). Son voisin et propriétaire, un flic qui lui a confié ses gros
problèmes d'argent et essayé de les lui emprunter, la vole. Elle en
constate la disparition, elle va le trouver. Il a raconté à sa femme
qu'elle a tenté de le violer. La femme insulte Selma. Selma refuse
pourtant de traiter le flic de menteur. Elle monte le trouver, lui
réclame l'argent. L'autre, qui l'a volé et qui l'a calomnié, refuse de
le lui rendre. Mais il regrette son geste. N'empêche, il brandit son
arme et veut abattre Selma. Mêlée : Selma (aveugle) appuie sur la
gâchette. Elle le blesse. Que fait le flic ? Il demande à sa femme de
chercher des secours (sans rien ajouter) et à Selma de l'achever pour
récupérer son argent. Ce qu'elle fait maladroitement en déchargeant le
chargeur et en lui faisant sauter la cervelle avec une boîte de fer.
Scène, évidemment, sur laquelle la caméra s'étend avec complaisance.
Selma, pour respecter la parole qu'elle a donné, ne dira jamais pourquoi
elle l'a tué. Dans la tragédie, il y a une fatalité. Ici il n'y a que
des invraisemblances.
- le mauvais goût : la scène du meurtre ou la marche de Selma vers la
mort enchaînent sur des chorégraphies grotesques. But de l'opération :
insérer des images saugrenues au milieu de passages émouvants.
Conséquence : aspect art-trashy destiné à contenter les amateurs de
post-moderne, qui refuseraient de pleurer à un mélodrame racoleur
classique, mais qui sont rassurés parce qu'ils croient être en présence
d'un film post-moderne art-trashy. Voir aussi le sang lors de
l'exécution du flic.
Je sauverais certainement une scène. Je n'avais pas lu l'interview de
Bergman dans les Cahiers quand j'ai vu le film mais j'ai été assez
flatté d'être d'accord avec lui. Selma est en prison. Avant, elle
pouvait partir rêver dans son univers musical, en entendant un simple
bruit lancinant, une cadence. Mais elle est plongée là-bas dans le
silence et elle essaye désespérément de chanter "My Favorite Things". Et
l'actrice pour une fois n'est pas forcée de jouer dans le même registre
(celui d'Emily Watson dans BTW en plus sommaire). La réalisation devient
subitement sobre. Et la scène est émouvante.
Mais ça fait deux minutes dans deux heures et demi complètement creuses
où un réalisateur ne croit pas du tout à son sujet (ce qui n'était pas
le cas de BTW ou même des Idiots) et semble se moquer du monde. De toute
façon avec la cour d'admirateurs qui l'entourent et la cote critique de
Björk, le film avait par avance la Palme d'Or. C'est regrettable que le
grand public découvre Von Trier avec ce film, son plus mauvais (avec
Epidemic) et son plus malhonnête.
Je n'appelle pas pour autant au meurtre de Lars Von Trier. Il est devenu
quelqu'un de vaniteux, plus doué pour le marketing que pour le cinéma.
Peut-être cependant fera-t-il une troisième trilogie qui dépassera le
formalisme de sa première et le n'importe quoi de sa deuxième. Mais il a
fait un film manipulateur face auquel le public ne prend pas de recul.
C'est habile de sa part mais c'est surtout répugnant.
François Kahn.
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