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[AVIS] Kippour d'Amos Gitai


  • Subject: [AVIS] Kippour d'Amos Gitai
  • From: "Jean-François Tran" <jftran@club-internet.fr>
  • Date: 7 Oct 2000 12:53:23 GMT
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[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


KIPPOUR d'Amos Gitaï (2000)


Film israélien d'Amos Gitaï (2h03).
Avec Liron Levo, Tomer Ruso, Uri Ran Klauzner, Yoram Hattab,
Guy Amir, Juliano Merr.
Photo de Renato Berta.
Date de sortie à Paris : Mercredi 13 septembre 2000.


Synopsis:
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Amos Gitaï revient sur sa propre expérience de la guerre, quand
il fut engagé dans celle du Kippour, qui se déclencha le 6 octobre
1973 (il y a 27 ans jour pour jour).


Mon avis pour ceux qui n'ont pas vu le film:
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La première idée qui me vient à l'esprit, c'est que ce film est à
l'opposé de "Saving Private Ryan" de Spielberg, un anti-Ryan
à la fois dans la manière de montrer la guerre, ses combattants,
dans la narration, dans la mise en scène. Je ne pense pas qu'on
puisse aimer les deux films, je le conseille donc à ceux qui n'aiment
pas trop le film de Spielberg, où l'accent porte sur l'aspect
spectaculaire de la guerre. Pour moi, c'est un très bon film, exigeant,
réussi formellement et d'une terrible actualité (c'est bientôt la fête
du Kippour et l'on connait la situation actuelle au Proche-Orient).
Ceux qui aiment les long plans-séquences seront gâtés aussi.








Avis pour ceux qui ONT VU le film  (ATTENTION SPOILURES A
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 PARTIR DE CETTE LIGNE JUSQU'A LA FIN)
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Guerre et boue

On connaît moins bien la guerre du Kippour que celle de 56 par
exemple (où les forces franco-anglaises étaient intervenus). Celle
ci voit Israël s'opposer à la fois à l'Egypte (dans le désert du Sinaï)
et à la Syrie (sur le plateau du Golan) lors d'une offensive surprise
le 6 octobre en pleine fête religieuse. Amos Gitaï s'intéresse au front
israélo-syrien, car c'est celui auquel il a participé.

Le héros (Weinraub, c'est l'ancien nom d'Amos Gitaï) a 23 ans et est
loin de se douter, comme le reste de la population, de l'imminence
de la guerre. La preuve, il est tout occupé à faire l'amour avec sa copine
(de façon spéciale il est vrai dans des flaques de peinture vive, c'est
peut-être ce qu'on appelle le body-art dans les années 70 ?). La scène
d'amour est habilement filmé car la caméra s'éloigne progressivement
des peintures jetées sur le lit pour montrer les corps et ce que l'on
croyait juste un générique abstrait pour montrer métaphoriquement
le passage du beau au laid, de l'harmonie au chaos, la paix à la guerre,
est une scène qui fait partie intégrante du film, même si reprise à la fin,
elle tranche singulièrement avec le reste (point de vue couleurs). Il
n'empêche qu'à la sensualité qui s'y dégage va répondre un peu plus
tard une autre forme de "sensualité", de lutte si on peut dire, cette fois
ci avec la boue.

Dès le début, on apprécie la rareté des paroles (ainsi que la présence
discrète de la musique) qui permet de dégager le bruit des sirènes,
des véhicules et plus tard des hélicoptères. Il y a beaucoup de silences,
ce qui est assez étonnant pour un film de guerre, où on est "assommé"
de bruits d'explosion et de coups de feu. Weinraub va chercher son
ami Ruso pour rejoindre son unité sur le front. A l'excitation et à
l'empressement de Ruso répond le peu d'enthousiasme de Weinraub.
Toute la première partie cherche à nous restituer l'atmosphère de
panique et de désorganisation parmi la population et Tsahal, la proximité
du front qui n'est qu'à quelques kilomètres. Quand ils trouvent leur
unité, voyant un de leurs chefs un peu trop fougueux et prétentieux
("Dans deux jours je vous emmène à Damas !"), Weinraub préfère
quitter cette unité avec Ruso. En chemin ils tombent sur un médecin,
qui veut rejoindre son unité mobile de secouristes. Et de fait, s'y
retrouvent intégrés. En passant, Gitaï nous montre l'état d'impréparation
de l'armée israélienne, qui tranche avec l'image qu'on a de Tsahal.
Le check-up des pilotes d'hélicoptères est limite improvisé. Il y a
d'ailleurs
un moment amusant où le commandant confie une troupe à  Ruso et
lui demande immédiatement après quels sont ses plans ! Bref c'est
le bordel, le chaos.

Puis, vient l'arrivée sur le front, en hélicoptères car ils sont chargés de
rapatrier les blessés sur des civières. Là c'est de l'anti-Apocalypse Now,
car pas de Walkyrie et encore moins de plans d'ensemble impressionant
pour coller le spectateur à son siège. Gitaï choisit le parti-pris de
montrer que son unique expérience, uniquement ce qu'il a vu et ainsi,
toutes les scènes d'hélicoptères sont filmées en caméra subjective,
_depuis_ l'hélicoptère. De plus pendant les très longues séquences
de front ('atterrissage, sortie sur le terrain, on met le blessé sur la
civière
on repart et ça recommence), cela lui permet de choisir essentiellement
la technique du plan-séquence dont certains doivent bien dépasser
les 10 minutes facilement. Ainsi la scène la plus forte, à la fois
éprouvante pour les acteurs que pour les spectateurs, est celle où
Weinraub et les autres secouristes sont empêtrés dans la boue, les
ornières des chars, pour transporter un blessé par civière. C'est à la fois
terrible et poignant, éprouvant, une lutte de tous les instants pour
un acte que l'on croyait en tout cas plus facile que l'épreuve du feu.
Les soldats luttent comme un corps à corps avec la boue du Golan,
comme si elle cherchait à les engloutir. Dans cette scène il est clair
que les comédiens ne simulent ni l'épuisement, ni la lutte qui requiert
tous les énergies juste pour avancer de 5 mètres. La caméra, à
distance nous met à ce moment là vraiment dans la place d'un observa-
teur, au milieu des chars, tandis que quand la caméra est dans
l'hélicoptère, on se retrouve plus aux côtés des protagonistes. En même
temps, la guerre est à la fois paradoxalement absente et présente :
absente car on est loin de l'ennemi (qu'on ne voit jamais !!), loin du
feu (les héros ne tirent à aucun moment avec leurs fusils, au contraire
leurs armes entravent leurs mouvements au lieu de les aider) et des
bombes, présente essentiellement par les bruits de la guerre se
limitent aux bruits des pales d'hélicoptères (et quelques tirs de chars).
Les corps blessés ou amputés ne sont montrés ni de manière complai
sante ou voyeuriste, ni de manière pudique et hypocrite.

Autre point intéressant, Amos Gitaï nous présente de manière
très réaliste les comportements des soldats, de survie et de solidarité,
comment les liens se tissent, comment les soldats cherchent à survivre
jour après jour, sachant que le jour suivant sera presque identique au
précédent. C'est répétitif, incessant, sans arrêt un aller-retour entre
base arrière et front, la notion du temps change et nous perdons
nos repères temporelles (on ne peut pas deviner combien de temps
se déroule entre le début de la guerre et le moment où l'hélicoptère
de Weinraub est abattu). Les soldats ne cherchent pas à jouer au
fougueux ou à jouer au va-t-en-guerre, on essaie de survivre, on
se concentre sur le blessé que l'on doit héliporter. Point. A aucun
moment, un soldat ne va dire "Sus aux arabes" ou quelque chose
dans ce goût là, il n'y a pas de haine de l'ennemi. C'est un combat
invisible, abstrait. L'aspect abstrait, géométrique est aussi renforcé
par les vues d'hélicoptères sur le champ de chars, où les traces
de chars se coupent et se recoupent sans logique, se mélangent.

Parlons maintenant, de la séquence où l'hélicoptère est abattu,
on est surpris, on ne s'y attend pas car il n'y a pas de musique qui
vient appuyer le caractère imminent de la tragédie (comme dans la
réalité) ; filmé depuis l'intérieur de l'hélico, il n'y a pas d'effets
spectaculaires, de l'épate de la part de Gitaï envers son spectateur,
juste le désir d'essayer nous faire ressentir ce que l'on peut éprouver
dans ce moment dramatique. Tout va bien quand tout d'un coup, le
cockpit explose, "hein ? on a été touché par un missile syrien ? j'ai
rien vu. on est à quelle altitude ? on est où ?" Ben on en sait rien.
Là aussi le choix du plan-séquence s'avère judicieux.

Fin donc de la guerre pour l'équipe de secouristes, direction l'hôpital.
Fin aussi d'un groupe de soldats réunis par les hasards de la guerre,
désunis par les hasards de la guerre. Weinraub, blessé mais moins
gravement que ses compagnons, s'en va retourner auprès de sa
douce, pour revivre et essayer d'oublier.

Pas d'exaltation du patriotisme, des pulsions guerrières ou de la
destruction de l'ennemi, pas de vibrant hommage à quelques héros
que ce soit, juste plutôt une expérience de la guerre, unique et
en même temps universelle.

Je mettrai ce film dans la catégorie des films marquants, avec
quelques scènes boueuses qui resteront empreintes dans ma
mémoire.

-- Jean-François


-- 
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