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[Critique] Yi-Yi, de Edward Yang (1999)


  • Subject: [Critique] Yi-Yi, de Edward Yang (1999)
  • From: Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr>
  • Date: 5 Oct 2000 00:33:22 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Guest of ProXad - France
  • References: <cuhntssgqmio3di5pnogb7o7ds4cobjrpn@4ax.com>
  • Reply-to: yrol@freesurf.fr
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:535

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


Avec Nianzhen Wu, Elaine Jin, Kelly Lee, Johantan Chang, Issey Ogata
Directeurs de la photographie : Weihan et Longyu Li
Monteur : Bowen Chen
son : Duzhi Du
Décor et musique : Kaili Peng
Produit par Shinya Kawai et Naoko Tsukeda
Ecrit et mis en scène : Edward Yang
2h53

NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM

Edward Yang dont le cinéma s'était révélé jusque là moins maîtrisé que
celui de son compère taïwanais Hou Hsiao Hsien, revient avec un film plus
sage, plus humain et plus épuré. Mais étrangement, Yi-Yi n'est pas non plus
à la hauteur du sujet qu'on pouvait en espérer et malgré ses grandes
qualités, il semble difficile de dire, à moins de le surestimer quelque
peu, qu'on tient sinon un chef d'oeuvre, du moins un excellent film. C'est
un peu dommage.

On est ici donc quelque part du coté de Robert Altman dans la manière de
croiser différents personnages d'une même famille. Cette famille justement
est celle de NJ, homme d'un quarantaine d'années, directeur dans une
entreprise d'informatique. On assiste à ses rapports dans son travail, avec
sa femme qui subit une grave dépression, avec son ancien amour qu'il
rencontre devant un ascenseur et qu'il retrouvera dans un hôtel au Japon
lors d'un voyage d'affaires, avec sa fille adolescente (très beau
personnage, le plus beau d'ailleurs, délicat et pudique), son beau-frère
qui vient de se marier, sa belle-mère tombée dans le coma et dont les
membres de la famille se relaient tour à tour à tour son chevet pour lui
parler... (il faut paraît-il parler à quelqu'un dans le coma car il entend
ce que vous lui dites)... sans trop savoir quoi lui dire. Et avec, aussi
bien sûr, son fils de huit ans, Yan-Yan, galopin irrésistible.

On a donc un tissu humain et social, à la fois simple, Edward Yang traitant
avec respect et sensibilité leurs problèmes, et à la fois un récit narratif
assez complexe où s'enchevètre les différents personnages dans leurs
rapports les uns avec les autres. Au long de ces presque trois heures,
Edward Yang déploie une mise en scène raffinée et élégante, posée, presque
transparente de manière à coller au plus près de ses personnages et de
leurs difficultés bien humaines et auxquelles personne ne peut échapper, le
film atteignant ici tranquillement à l'universel. De surcroît, il ne tombe
jamais dans l'effet pour l'effet et filme parfois des moments intimes entre
deux personnages derrière une vitre ou une fenêtre ou à une certaine
distance (souvent un plan général, un peu à la manière par exemple d'un
Woody Allen dans Manhattan) comme s'il craignait lui-même d'être par trop
indiscret ou voyeur et cela sans souligner la scène par une musique
sirupeuse ou complaisante (à ce propos les deux trois moments où il y a de
la musique, celle-ci est assez pauvre). On ne peut que louer l'approche
pudique et discrète du metteur en scène dans sa narration. D'autant que
cette mise en scène permet de laisser affleurer l'ombre menaçante du temps
et de la mort qui gagnent inéluctablement sur la vie au fur et à mesure que
l'on avance dans celle-ci. On touche là aux réelles qualités de ce film.

A cela, le film ajoute la jolie idée de Yang-Yang qui est de photographier
la nuque des gens (elle n'est pas si "originale" que cela, Kawabata l'avait
abordée dans une nouvelle intitulée La lune dans l'eau en 1953 sauf que
dans cette dernière, il s'agit d'une glace à main qui permettait de voir sa
"face" cachée) car ne voyant jamais celle-ci, on n'a que la moitié de la
vérité sur nous-mêmes.

Malgré toutes ces qualités, mise à part la lumière du film assez
quelconque, on peut regretter que Yang s'arrête un peu en chemin parfois.
Par exemple, la relation de NJ avec son ancien amour est traitée d'une
manière assez superficielle.  Si Edward Yang ne tombe pas dans le piège de
faire recoucher les anciens amants lors d'un voyage d'affaires de NJ au
Japon, d'un autre coté, leurs rapports actuels s'enlisent dans des redites
et des regrets sans que la mise en scène nous fasse sentir la nécessité de
ces redites et de ces regrets. Le metteur en scène semble hésiter quant à
leur parcours et au sens qu'il veut leur donner. La solution de facilité
sera de faire partir l'ancienne maîtresse sans crier gare. Edward Yang ose
grâce à un montage alterné un parallèle un peu simpliste entre l'ancienne
situation évoquée par les amants (la timidité de NJ à l'époque dans une
chambre d'hôtel) et ce que vit de son coté la fille de NJ au même moment
dans une chambre d'hôtel, signe que dans la vie les situations se répètent
d'une génération à une autre. Si cela est peut-être vraie, la manière dont
cela est amenée reste un peu faible et convenue. Tout comme aussi le
personnage de la mère ou du rituel auprès de la belle-mère.

On a ainsi l'impression, par moments, que le film n'ose aller plus loin,
que toute cette mise en scène soignée bute contre un scénario qui ne serait
pas mené jusqu'au bout, auquel il manquerait une force supplémentaire qui
le porterait au niveau au dessus. Reste un sentiment d'inachevé. 

En tous cas, Yi-Yi est un film à voir ne serait-ce que pour ses grandes
qualités, notamment son aspect humain traité avec respect et sensibilité.
C'est le plus beau film asiatique du moment, enfin, d'une plus grande
importance par exemple que Tigres et Dragons qui, si celui-ci est aussi
très bien fait, n'est qu'un très bon spectacle.
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 Yannick Rolandeau                    <yrol@freesurf.fr> 
 Page d'accueil cinema:               http://yrol.free.fr/
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"La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch."           
                                             Milan Kundera
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