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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Jackie Brown (Quentin Tarantino) : dualites fictionnelles
A propos de "Jackie Brown" de Quentin Tarantino
C'est un régal de se replonger dans Jackie Brown en vidéo, bientôt
deux ans après sa sortie américaine. On savait Tarantino doué pour les
décalages thématiques, qui formaient déjà le squelette de Pulp
Fiction; dans Jackie Brown, il approfondit le procédé. La forme est
"classique" : un scénario policier plutôt robuste (roman d'Ell-more
Leonard). Et aussitôt, le jeu des décalages, qu'on recense avec
plaisir. La plu-part des personnages sont à cheval entre leur présent
(qui sonne comme l'heure du bilan) et un passé au branches duquel sont
restés accrochés leurs rêves. La bande-son, issue des années 70 comme
la musique que Jackie Brown (Pam Grier) met - en vinyle - sur son
"pickup", est complètement décalée par rapport à la Californie de la
fin des années 90. Jackie, encore au sommet de sa séduction, se sent
quand même sur la pente descendante de la beauté, et on la rencontre
au moment où elle risque sa peau, c'est à dire ses vieux jours. Max
Cherry (Robert Forster) décide de prendre sa retraite en pensant aux
15 000 prêts de caution qu'il a derrière lui. Louis (Robert de Niro)
sort de prison et s'acoquine aussitôt à Ordell Robbie (Samuel Jackson)
pour recommencer une vie de gangster. Melanie (Bridget Fonda) vit
mollement à Hermosa Beach le dé-but de sa trentaine de "surfer girl",
aux crochets d'un gangster de classe moyenne, qui l'entretient
certainement moins bien que ses riches protecteurs des années 80...
Ses restants de discours New-Age, pour lesquels elle retrouve une
petite verve de bonne élève, sont bien décalés par rapport aux
lumineuses ambitions des gourous de la grande époque... Seuls deux
personnages échappent à la double dimension nostalgi-que : Ordell,
parfaitement à l'aise au présent, lui qui entretien trois femmes de...
dix-neuf, trente et cinquante ans; et Ray Nicolet (Michael Keaton), le
jeune policier zélé, le seul qui ait une carrière devant lui, et qui
s'offre le luxe de penser à l'avenir.
L'art de Tarantino dans Jackie Brown est de donner aux personnages une
duali-té fictionnelle. Dans le plan du récit, ce sont des hommes et
des femmes dont le vrai visage (génial, ou sentimental, ou cupide, ou
nul...) se révèle à l'heure de la maturité. Dans le plan du cinéma,
plusieurs comédiens sont figurés comme les "descendants" incarnés de
leurs anciens rôles. Jackie Brown pourrait vraiment être (jusque dans
son nom) la même personne que Foxy, l'héroïne de Foxy Brown (Jack
Hill, 1974), une pa-sionaria amie des Black Panthers qui aurait fini
hôtesse de l'air... Et Louis pourrait bien être Travis à cinquante
ans, celui dont les journaux n'ont plus reparlé après son acte
d'héroïsme contre la pègre, dans Taxi driver (Martin Scorsese, 1976).
Et Mélanie pourrait être la fille de Captain America, le beau hippie
qui traversait l'Amérique dans Easy Rider (Dennis Hopper, 1969), comme
elle est dans la vie la fille de Peter Fonda, et le dernier rejeton
d'une vraie dynastie...
La nostalgie concerne donc à la fois les personnages et l'histoire du
cinéma américain contemporain. Il est magnifiquement abouti dans cette
scène, vers la fin, où Jackie se prépare nerveusement à recevoir
Ordell qui vient pour la tuer. En regar-dant la caméra, elle s'exerce
plusieurs fois à dégainer son pistolet, et semble se dire qu'elle
n'est pas à la hauteur... Ou est-ce Pam Grier qui s'étonne de refaire,
trente-trois ans plus tard, le geste du générique de Foxy Brown ?
Ph. de Saussure, Genève
--
Raph
goubet@skynet.be
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