[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index]

[S] Philippe Sarde, le film


  • Subject: [S] Philippe Sarde, le film
  • From: "Alexandre Tylski" <alexandre.tylski@wanadoo.fr>
  • Date: 28 Jul 2000 16:24:56 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Wanadoo, l'internet avec France Telecom
  • References: <8ls5di$lu4$1@wanadoo.fr>
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:511

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


[Spoilers] PHILIPPE SARDE, LE FILM

" La musique donne ce qui n'est pas filmé "


par Alexandre Tylski www.musiquedefilm.com


Le 14 juillet dernier à Paris, je réalisai un portrait filmé en numérique
sur Philippe Sarde. C'est avec l'aide inestimable d'un de ses meilleurs
connaisseurs, Gérard Dastugue, que ce film a pu voir le jour. Gérard,
qui écrit actuellement une thèse sur la musique au cinéma, co-réalisera
par ailleurs avec moi une version de 52 minutes de ce film, avec les
entretiens des cinéastes avec lesquels Sarde a travaillé. Il nous a semblé
Gérard et moi-même qu'il était grand temps qu'un documentaire sur
ce compositeur d'exception existe. Agé seulement de 52 ans, Philippe
Sarde a déjà à son actif plus de 250 partitions pour le cinéma et travaillé
sur les films de personnalités comme Sautet, Vadim, Ferreri, Lautner,
Tavernier, Bresson, Boisset, Doillon, Polanski, Téchiné, Schoendorffer,
Moreau, Pialat, Blier, Corneau, Hudson, Annaud, Verneuil, Granier
Deferre, Costa-Gavras, Arcady, Garcia, Berri, De Broca.etc. Il a
mis en musique des films de tous styles et de toutes envergures tels que
LES CHOSES DE LA VIE, LA GRANDE BOUFFE, CESAR ET
ROSALIE, LANCELOT DU LAC, LE JUGE ET L'ASSASSIN, LE
LOCATAIRE, BAROCCO, LE CRABE TAMBOUR, TESS, LE
GUIGNOLO, LOULOU, BEAU-PERE, LE CHOIX DES ARMES,
COUP DE TORCHON, LA GUERRE DU FEU, L'OURS, HIVER
54, J'EMBRASSE PAS, L. 627, MA SAISON PREFEREE, LA
FILLE DE D'ARTAGNAN, NELLY ET MONSIEUR ARNAUD,
PONETTE, ALICE ET MARTIN, et LE BOSSU.

Portrait filmé d'un musicien incontournable, cinéphile devant l'éternel.
Rares sont les compositeurs de l'écran faisant montre d'une aussi
grande passion pour le septième art et d'une aussi grande connaissance
de celui-ci. Une des singularités fondamentales de Philippe Sarde (qui
débuta sa carrière de musicien de cinéma à 19 ans) est en effet sa
cinéphilie bouillonnante, sa fascination contagieuse pour les caméras,
les projecteurs et la pellicule. Se définissant lui-même comme un peintre
travaillant avec ses outils et ses couleurs, il aspire aussi à transfigurer
sa musique en mise en scène et en scénario. Le rôle de dramaturgie
de ses partitions est un de ses soucis premiers, cherchant sans cesse
à prolonger et à explorer une histoire, un ton, une atmosphère. " La
musique donne ce qui n'est pas filmé " déclare-t-il. Philippe Sarde
est un chercheur acharné, un perfectionniste. Il est également un
homme d'une franchise brutale et d'une grande générosité. Tour à
tour passéiste et moderne. Ce film a cherché à mettre en lumière les
contradictions complexes de cet ours blessé qui font de lui un vrai
personnage de cinéma.

Un sentiment de profonde familiarité me prend en entrant chez Sarde.
Murs et plafonds clairs, long couloir. Lieu épuré, sans artifice outrancier.
Ce genre d'appartement parisien des quartiers chics, d'ordinaire froid
et austère, respire ici une simplicité conviviale, franche et commune.
Des jouets d'enfant s'égarent ici et là, du linge déambule dans le
couloir, la chambre de Sarde et de son épouse est grande ouverte et
se donne à voir sans complexe ni calcul. Le mythe Philippe Sarde
prend un ton joyeusement intimiste. Il nous invite à entrer dans son
bureau, s'assied derrière son bureau et l'entretien s'engage. Sarde
parle de ses débuts, sa mère chanteuse à l'Opéra de Paris, lui dans
la fosse dès l'âge de trois ans, ses premières sonorisations de films
(8mm) vers cinq six ans, sa cinéphilie précoce et ses premières mises
en scène de court-métrage dans l'adolescence.

Autour de lui, sur les murs, les photos de ses petites filles, Ponette
et Lisa (en hommage à Doillon et Ferreri). Quelques centaines de
cassettes audio collées contre un grand miroir. Dans un coin, un
orgue et une partition en train d'être griffonnée. Juste à côté,
d'immenses tables de mixage et d'enregistrement, un lecteur vidéo
et trois moniteurs avec lesquels Sarde observe les scènes à
" musicaliser ". Au plafond un projecteur tourné vers un grand
écran blanc couvrant tout un mur, en face du bureau de Sarde
(grand écran lui permettant " d'apprécier la grandeur des films"
pour lesquels il écrit). Subjectile où il fait accoucher sa musique.
Sur son bureau, sont amoncelés un agenda, des partitions vierges
personnalisées, un très bel appareil photo (Sarde se dit " passionné
par le cadre "), un ordinateur portable, des fils multicolores, des
enceintes, un téléphone.

Le compositeur aborde la fin de son adolescence, une période de
sa vie où il s'est demandé s'il voulait devenir cinéaste ou compositeur
de musique de film. A la fin de la projection de son court-métrage
tourné en 35 mm, dont il a aussi écrit la partition, il se rend compte
que le public préfère la musique au film. Sa destinée devient alors
très claire pour lui. Sarde avoue qu'il n'avait " rien à dire " en tant
que réalisateur malgré ses dons pour la technique cinématographique.
" Un compositeur doit connaître les rouages de la mise en scène, de
la mise en image et de la direction d'acteurs et du montage ", déclare
t-il. Les jeunes compositeurs de cinéma devraient aussi posséder ces
connaissances-là lui semble-t-il. Son expérience de metteur en scène
a de toute évidence considérablement apporté d'intérêt et de subtilité
à sa musique tout le long de ses 30 ans de carrière. Après avoir
composé des chansons pour Régine, un des producteurs des LES
CHOSES DE LA VIE le contacte et lui dit que Sautet cherche un
compositeur pour son film. Sarde demande à lire le scénario, imagine
un climat musical, le joue au piano à Sautet et celui-ci l'engage aussitôt.
Philippe Sarde a 19 ans.

Nous demandons ensuite à Sarde de parler de son rapport avec les
cinéastes. Sarde affirme vouloir " les aider ", tant au niveau de l'écriture
du scénario qu'au montage (Sarde a intégralement remonté la dernière
scène de UN DIMANCHE A LA CAMPAGNE de Tavernier). Mais,
parfois, il arrive que les réalisateurs aient peur d'une vampirisation de
sa part, ou que la musique détruise leur film. Or, Sarde se défend en
disant qu'il a travaillé sur les films de Bresson et Doillon, dans lesquels
il y a très peu de musique, et qu'on pouvait donc difficilement lui faire
le procès de " vouloir à tout prix peinturlurer les films avec de la 
musique ".
Mais Sarde regrette que Téchiné par exemple ait peur de mettre de la
musique dans ses derniers films (à cause des scénaristes et de l'entourage
du cinéaste selon Sarde). " Ceux qui m'ont appris ", déclare-t-il : " c'est
Sautet, Ferreri, Lautner, Granier-Deferre, Bresson, Tavernier. "

Nous passons ensuite dans la salle de projection privée de Philippe Sarde,
installation mirobolante que seules deux autres personnes au monde ont en
leur possession (George Lucas et un producteur anglais). J'ai l'impression
d'être sur une autre planète, le plafond sphérique donne le vertige. Sarde
s'installe et parle de sa cinéphilie, de son perfectionnisme pour les salles
de projection, son dépit devant la mauvaise qualité des films actuels et de la
peur des jeunes à le contacter car, dit-il : " Les jeunes croient tous que
je suis un vieillard avec tous les films que j'ai faits. Mais je n'ai que 
52 ans ! ".
Il prétend ensuite que tous les cinéastes sont des " lâches ", Polanski et
Annaud en premier lieu. Polanski a arrêté de parler à Sarde sans que
celui-ci comprenne pourquoi et Annaud est devenu, selon Sarde, un être
égocentrique au fil des années. Sarde raconte, en masquant son rire,
qu'Annaud avait fait beaucoup de plans d'ensemble en distance sur LA
GUERRE DU FEU pour la simple raison, et selon le propre aveu
d'Annaud, qu'il avait désormais des lentilles de contact et qu'il pouvait
voir enfin de loin. Et Sarde de conclure : " Alors, j'ai fait des gros plans
avec ma musique. "

L'épouse de Sarde rentre dans l'appartement et dans la salle, puis lui
tend un très célèbre magazine français où il est question des droits
d'auteur de la famille Ravel et du blâme de Sarde par la SACEM.
Sarde se défend en accusant à son tour la SACEM d'avoir détourné
son argent pendant plusieurs années. Il va leur fait un procès dès la
rentrée. Sarde et son épouse parlent tous les deux en même temps avec
véhémence, visiblement scandalisés par les pratiques douteuses des
dirigeants de la SACEM. Sarde répond par la même occasion aux
mauvaises langues affirmant qu'il n'aurait jamais écrit une seule note de
musique. Sarde, amusé et dépité, se demande comment il aurait " tenu
30 ans dans le métier sans savoir composer ". Sarde confesse ensuite
qu'il a sérieusement pensé arrêter net sa carrière, à cause notamment
du nombre de très mauvais films produits ces derniers temps. Il avoue
d'ailleurs être très intéressé à l'idée de devenir producteur comme son
frère (que Philippe Sarde a lancé il y a 30 ans de cela). " Heureusement ",
dit-il, " je suis rattrapé de temps en temps par un projet excitant qui me
redonne envie de travailler pour le cinéma ". Mais il est clair que Sarde
dans ses propos, ne souhaite plus travailler sur des films médiocres, il
ne veut en aucun cas " salir trente années avec des films de m.. ". Sa
sincérité est désarmante.

Nous lui prions ensuite de nous présenter la cabine de projection. Sarde
nous y emmène aussitôt et nous parle de tous ses projecteurs, 35 mm,
16mm,  et même un vieux projecteur 8mm dont il rêvait étant petit. Sarde
est dans son élément, il est en confiance, cela se voit et cela s'entend.
Duel de caméras, il finit par me filmer en train de le filmer avec sa caméra
DV (même s'il avoue préférer largement la magie de la pellicule). Il nous
convie ensuite à revenir dans son bureau et nous lui proposons de nous
parler en direct d'un film dont il a écrit la musique. Il nous montre alors
sur ses moniteurs le film sur lequel il travaille, un téléfilm américain de
Marshall Brickman (avec Diane Keaton), adapté d'une pièce de théâtre
à succès, intitulé SISTER MARY EXPLAINS IT ALL. Pour le générique,
il explique qu'il désire écrire une chanson à la fois religieuse et
enfantine mais avec plus de caractère que la chanson temporaire. 
Ses yeux brillent.

Je lui demande de définir le style Sarde en deux mots. " Humilité et 
mélange " me répond-il. Selon lui, la musique de film permet de faire 
des mélanges impossibles dans la musique dite sérieuse. " La musique 
de film est un art complet. " Nous remercions tous chaleureusement 
Sarde de nous avoir consacré autant de temps (cinq heures d'entretien 
alors que Sarde n'a dormi que trois heures dans la nuit). Nous discutons 
pour finir avec son épouse, explosive et intéressante. " Vivre avec Philippe 
Sarde, c'est un mélange de bonheur et de souffrance. Tout avec lui est 
excessif ", lance-t-elle. Elle avoue être souvent bouleversée par la 
musique de son mari, et en particulier la partition de MUSIC BOX, 
qu'elle adorait écouter avant même de le rencontrer. Son épouse poursuit 
en disant à quel point Sarde vit dans son univers (" il ne s'est 
jamais acheté une paire de chaussures tout seul, ne va jamais à la 
banque, ne conduit pas de voiture "), mais paradoxalement, il doit 
livrer plein de batailles sur le terrain car le milieu de la musique 
de film est âpre et fatigant pour les nerfs. Nous remercions la petite 
famille Sarde et repartons euphoriques après avoir passé une très 
grande journée. Nous reverrons Philippe Sarde sans doute vers la fin 
de l'année. Nous avons tous hâte d'y être. A suivre.

-- Alexandre Tylski

PHILIPPE SARDE Un film réalisé par Alexandre Tylski Interview :
Gérard Dastugue et Alexandre Tylski Prise de son : Vincent Bourre
Image : Alexandre Tylski Montage : Vincent Bourre et Alexandre
Tylski Remerciements : P. et F. Tylski, Elisabeth Delarbre et Stéphane
Lerouge Extraits musicaux : ALICE ET MARTIN, LES CHOSES
DE LA VIE, LA GUERRE DU FEU, L 627 avec l'aimable autorisation
de Philippe Sarde. Mini DV. MD. Micro MS907. Stéréo. ESAV 2000
-- 
Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html
Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>