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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Avis] Pauline a la plage, de Eric Rohmer (1983)
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]
Pauline à la plage (1983)
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Real.: Eric Rohmer
avec : Amanda Langlet
Arielle Dombasle
Pascal Greggory
Fédor Atkine
http://french.imdb.com/Details?0086087
Attention SPOILERS. Quoique...
Oui, pourquoi prévenir des spoilers qui n'en sont pas vraiment : dans
ce film, il n'y a pas de suspense ni de rebondissement. Dans ce film, on
parle. On parle d'amour, surtout, et de tout ce qui tourne autour.
On analyse, on essaie de savoir ce qu'est l'amour, comment il
"fonctionne". On analyse ses propres conceptions de l'amour, alors même
qu'on ne se gêne pas pour douter de l'intérêt d'en parler. Après tout,
"on est comme on est", et même si l'approche reste de type rationnel,
tout le monde est presque d'accord pour dire que "l'amour, ça ne se
commande pas". En tout cas, le ton est donné dès le début, et aucun
personnage ne sera épargné. L'oeil critique de Rohmer, lucide, commence
son travail.
À une époque où l'amour est davantage l'élément principal d'une
recette à faire des entrées, réduit pratiquement à un simple moyen
d'attirer les gens, il est peut-être intéressant de revenir sur des
films comme celui-ci. Rohmer ne cherche pas à nous mentir, et avant même
de juger, il cherche à nous montrer quelque chose, pour qu'on en prenne
conscience et qu'on y réfléchisse. Il ne nous servira donc pas cette
vision idéalisée, bon-enfant, flatteuse et mensongère que l'on peut
trouver dans la plupart des films à l'affiche.
À ce parti-pris d'analyser et de vous faire réfléchir plutôt que de
vous livrer un conte de fées que vous goberez gentiment et naïvement,
après avoir laissé votre cerveau au vestiaire, Rohmer associe
l'anti-lyrisme le plus rigoureux. Ici, pas d'orchestre symphonique pour
vous emporter vers les hautes sphères du romantisme, pour vous faire
vivre une grande histoire d'amour par procuration.
Au contraire, voilà un film sans musique. De la musique, les
personnages en trouveront dans la boîte de nuit du casino, ou en mettant
un disque sur la platine. Sons "in" uniquement, voilà un moyen brutal de
vous obliger à rester bien ancré dans le réel. Là où le bât blesse,
c'est que les dialogues, eux, sont bien loin de vous aider à vous y
croire, dans le réel...
De toute évidence, Rohmer semble tenir à vous mettre mal à l'aise. Pas
un malaise accablant toutefois : juste le nécessaire pour que vous ne
vous sentiez pas au mieux. Sorte de garantie que vous resterez attentif
jusqu'au bout : on tâche de vous éviter du plaisir par de la flatterie
qui aurait vite fait de vous enivrer, tout comme on tâche de vous éviter
un déplaisir qui vous ferait fuir. Tout l'art de la mesure.
Cet art de la mesure dans le plaisir/déplaisir, on la trouve dès les
premières images. Vous commencerez par affronter un portail qui vous
ferme la voie, vous ôte toute perspective d'aller plus loin dans la
direction où vous regardez : c'est le long plan-séquence qui accompagne
le générique. Puis vous entrerez grace à Pauline (15 ans) et Marion
(Arielle Dombasle), sa cousine, à qui l'adolescente a été confiée
pendant son séjour à la plage.
Après avoir été laissé seul face à une porte fermée, vous êtes là au
milieu de ces deux jeunes femmes. La frustration de la première image
s'estompe avec deux longs plans-séquences qui vous mettent au coeur de
cette intimité fortement suggérée : le sujet de discussion est l'amour
-- sujet intime s'il en est -- et cette discussion se situe dans un même
plan où sont réunies les deux cousines.
Proximité physique (Pauline a les jambes étendues sur sa cousine,
chacune a la main sur l'épaule de l'autre) et lien de parenté, voilà
tout ce que renforce cette mise en scène extrêmement pertinente.
Refus absolu de l'académisme, ici le champ/contre-champ n'est pas de
mise pour filmer ce dialogue : (ré)unies autant qu'il leur est possible
de l'être, leurs avis et leur expérience sur l'amour s'opposent pourtant
déjà, tout autant que leur retenue à aborder ce sujet.
L'étrange tension qui caractérise cette scène introductive va bientôt
se relâcher. Ou plutôt, commence ici son alternance.
Scène de plage, légère. Marion rencontre un ami de longue date :
Pierre. Après les présentations et un dialogue de convenance arrive
Henri, une connaissance de Pierre, bien qu'il soit visiblement plus âgé.
La première relation triangulaire est consituée, et la tension est
revenue : bien que Pierre et Henri se connaissent, l'arrivée de ce
dernier indispose le premier, c'est palpable. Ici, rien d'original,
Rohmer veut nous faire évoluer dans un schéma connu.
On comprend assez vite que Pierre et Henri vont devenir rivaux. À vrai
dire, ils le sont déjà, et on le sent avant même de savoir que Pierre
aime Marion depuis toujours, mais que son amour n'est pas partagé.
Marion va lui préfèrer Henri : aventurier, exotique, inaccessible, qui
aime vivre "sans bagage".
Tout ce beau petit monde va se retrouver chez Henri. Et de quoi
parlent-ils ? D'amour, vous avez deviné. Tout cela semble bien
artificiel, difficile de le nier.
"Parler", c'est beaucoup dire, en fait. Disons que les différentes
prises de paroles semblent être des prétextes afin de tendre vers
l'exhaustivité : ce faux dialogue, qui n'est composé que de monologues
dont la recherche tant lexicale que syntaxique fait irrémédiablement
penser qu'on regarde du Molière ou qu'on lit un livre est assez
lamentable. Chacun se laissera aller -- même la Pauline qui refusait de
parler d'elle plus tôt -- à exposer sa conception de l'amour, à
expliquer ce qu'il attend de l'amour, s'il croit à l'Amour avec un grand
A, etc etc. C'est le grand moment de tous les clichés immaginables sur
l'amour, passez à table, y'en aura pour tout le monde. Tout le mérite
aura été de condenser tout cela en si peu de temps, et de tendre
effectivement à l'exhaustivité.
Rohmer est un chirurgien qui dissèque ici l'amour, les conceptions de
l'amour qu'on peut avoir. Un peu comme Benjamin Constant dans _Adolphe_
il observe ces relations qui se forment, se nouent et se dénouent.
Constant essaie d'en tirer des idées générales quant à l'aspect
psychologique de la relation amoureuse, mais on doute déjà que Rohmer
ait les mêmes prétentions.
À ce stade, tout est possible : soit cela tourne à la catastrophe,
soit vous parvenez à rester dans le film. Mais Rohmer ne prend pas
beaucoup de risques : il sait qu'à un moment ou à un autre, voire à
plusieurs reprises, vous vous êtes reconnu. Tantôt aux côtés de Pauline,
tantôt dans le discours de Henri. Tantôt dans celui de Pierre, ou encore
celui de Marion, d'une maturité étonnante pour son âge. La réussite de
ce "best-of" que je qualifiais de "dialogue lamentable" est que chacun
aura sans doute pioché des éléments dans chaque personnage. La froideur
chirurgicale dans laquelle ils sont présentés et le manque d'oralité
dans ces interventions vous auront préservés de toute identification
d'ordre affectif. Tout au plus l'indentification aura eu lieu au niveau
des idées.
Toute identification d'ordre affectif est impossible, et c'est l'une
des grandes réussites de ce film : pas de héros romantique cucul, ce
n'était peut-être rien de moins que *le* véritable écueil à éviter.
Là où c'est moins bien, c'est que Rohmer ne trouve rien de mieux que
de juxtaposer des relations triangulaires pour constituer le noeud de
l'histoire.
On a donc :
Pierre --> Marion <--> Henri
^ | ^
| | |
v | |
Pauline <---------------+ |
^ |
| |
v v
Sylvain <- -- -- -- -> Vendeuse
Si on ajoute à cela (je n'arrive pas à le faire ici) que Pauline
soupçonne Sylvain d'être attiré par Marion -- ce que la rencontre
suggère amplement -- (donc une flèche en pointillés Sylvain -> Marion),
et une autre flèche en diagonale pour marquer l'invitation coquine que
la vendeuse fait à Pierre, on a effectivement des relations
triangulaires dans tous les sens (i.e. trois flèches -- réciproques ou
pas -- liant chaque personnage à 3 autres).
Ma foi, c'est assez basique, et pas du tout original : n'importe quel
roman, n'importe quel vaudeville fait cela. Quel intérêt de multiplier
le procédé jusqu'à plus-soif ?
Là où Rohmer est incontestablement meilleur que ce qu'on a pu voir où
lire ailleurs, c'est dans la fin du film. Pas de niaiserie, et surtout
beaucoup de justesse dans sa manière de poser la question finale, et
dans la manière dont le film y répond par sa dernière image.
L'intérêt d'avoir multiplié les relations triangulaires est avant tout
que cela va permettre de créer la tension principale du film. Tension
qui devra être résolue à la fin, comme le veut le schéma traditionnel du
récit. Cette tension va être constituée par la tromperie de Henri, et le
double mensonge fait à Marion et Pauline. D'une certaine manière, deux
tensions sont créées, mais une seule sera résolue : l'accusation injuste
qui pèse sur Sylvain. La seconde tension continuera au-delà du film, non
contente de contribuer à maintenir le malaise quasi-continue donc je
parlais plus tôt.
En effet, alors que nous, spectateurs, savons la vérité à propos de
l'"affaire" entre la marchande, Sylvain et Henri, un seul personnage ne
connaît pas la vérité, c'est Marion. Ce personnage qui ne connaît pas la
vérité est précisément celui qui a été trompé... Amusant, n'est-ce pas ?
Pis encore, Marion n'est pas si naïve qu'elle a pu paraître, et elle
est prise de doutes. Malgré cela, c'est elle qui propose à Pauline de ne
pas chercher à en savoir plus sur cette affaire !
Ironie dramatique : Pauline et nous, spectateurs, savons quelque chose
que Marion ne sait pas ; or c'est bien elle qui est concernée en premier
lieu. Elle préfère ne pas savoir la vérité, ne pas risquer de
souffrir... ce comportement, n'est-il pas parfois le nôtre ? Pauline
joue le jeu, et ne lui dis pas cette vérité qu'elle sait difficile à
entendre, mais là encore, ce comportement n'est-il pas parfois le
nôtre ?
"Discours sur le discours", c'est peut-être effectivement ce que veut
faire Rohmer : malgré tous leurs discours sur l'amour, ces personnages
ne peuvent rien en retirer, il ne peuvent même pas s'en aider pour
ouvrir les yeux. Sarcasme de Rohmer ? Peut-être, mais pas seulement : il
y a sans doute de quoi nous montrer "compréhensif" vis-à-vis de ces
personnages...
De cette histoire, personne ne sort glorifié, et gare à ceux qui se
montreront condescendants face à ces personnages : ils ne sont que
nous-mêmes. Ni plus, ni moins que nous-mêmes. Ils n'en sont pas moins
criticables, mais méfiance...
Et le dernier plan d'enfoncer le clou : le portail se referme, sans
qu'aucune leçon puisse en être tirée. Le portail est fermé, comme au
début, comme pour nous montrer que jamais on ne pourra jamais
véritablement percer le secret qu'il renferme : ce secret vous referme
le passage, et vous rappelle votre incapacité. Vaine tentative !
Pire encore, tout cela tournait autour de l'amour et finit sur le goût
amer du mensonge. Et quel mensonge ! Un mensonge non seulement consenti
mais voulu, comme s'il ne restait plus que cela pour ne pas se faire du
mal... S'auto-persuader de quelque chose dont on n'est pas sûr, et ainsi
ne pas se faire du mal, quelle triste conception du bonheur !
Au final, un film qui se montre très fin mais qui semble céder parfois
à la facilité, ou pêcher par manque d'imagination, d'originalité. Une
réalisation qui dans l'ensemble excelle, mais qui parfois laisse
vraiment à désirer : il y a des peintures en fond qui parfois trahissent
l'illusion par leur immobilisme obvie (et si ça me choque, c'est que
c'est vraiment *très* voyant, je crois... ). Ce manque de
perfectionnisme étonne, et plombe un peu le film.
Bref, un très bon film, qui manque de peu d'être pour moi un grand
film, et c'est bien dommage.
--
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