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[Analyse] L'amour et la justice dans deux films de P. Leconte


  • Subject: [Analyse] L'amour et la justice dans deux films de P. Leconte
  • From: Sebastien Morin <ms@fairesuivre.dotcom.com>
  • Date: 24 Jul 2000 16:12:46 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Little Dinos Corporation (L.D.C.)
  • References: <e6vdnsoc1vhpmfgnv9i43t6m7r27bpethk@4ax.com>
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:508

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

Avant-propos :

  Jouons cartes sur table. Je n'ai pas l'intention ici de critiquer des
films comme _Une chance sur deux_ ou _Les bronzés..._ dont je savais
qu'il fallait un miracle pour qu'ils me surprennent agréablement.
  Ici, c'est surtout _M. Hire_ (nomination à Cannes en 89, César obtenu
en 90, Guldbagge Award en 92...) et _La veuve de St-Pierre_ qui
m'intéressent. Je ne vais pas être tendre, je vais même m'emporter sans
doute :-)



        Autopsie d'une aversion pour Patrice Leconte.

ATTENTION : SPOILERS



  À Hollywood, il est bien connu maintenant que l'Amour est toujours
plus fort que la mort. À défaut, l'Amour continuera bien au-delà...
  Ce principe n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd en la personne
de Patrice Leconte, qui s'efforce tout de même de faire une petite
adaptation, d'y mettre sa petite touche : ainsi chez lui, les
personnages essaieront de vous convaincre que l'Amour est plus fort que
la justice, ou du moins, ils sauront vous faire croire qu'il est
profondément injuste que l'Amour ne dicte pas sa loi !


  Dans _M. Hire_, c'est l'Amour qui caractérise le personnage incarné
par Michel Blanc.
  Magnifique Amour qui l'enlève des bras des prostituées. Étrange Amour
qui le laisse littéralement scoché à sa fenêtre pour observer l'être
aimé. Curieux Amour qui fait qu'il va la suivre presque partout, au
point de connaître d'elle presque tout depuis qu'elle s'est installée en
face de son appartement. Inlassable Amour qui le tient éveillé, même
quand elle dort. Amour vrai qui l'amène à cacher la vérité à la police
concernant cette fille et le petit ami dont elle s'est entiché.
  Et enfin, impossible Amour qui va s'opposer à la méchante Justice.
Eh oui, aux yeux de cette justice décidément très injuste, la belle est
coupable de complicité de meurtre.

  Pour nous faire croire au bien fondé de l'action amoureuse de Monsieur
Hire, quoi de mieux que de donner les éléments de l'injustice ?
  Car le monde est bien vilain ; il est injuste.
Injuste parce que celui qui nous apparaît comme un ermite au début est
injustement détesté par tout le monde (sauf au bowling). Injuste parce
que c'est encore lui qui est injustement soupçonné du meurtre qu'il
cherche à couvrir (on le voit se prêter au jeu des reconstitutions et
être soumis à la mémoire hésitante et défaillante d'un témoin). Injuste,
parce qu'il est possible que le meurtre ne soit "qu'un accident".
Injuste parce qu'à la fin, c'est lui qui meurt, lui qui n'avait rien à
voir dans l'histoire, injustement accusé par celle qu'il aime...
Injustice suprême, que d'être victime de son Amour !

  Comme c'est attendrissant ! Et dire qu'ils auraient pu se marier,
vivre heureux et avoir beaucoup d'enfants, et que c'est la Justice (il
est poursuivit par la police, et c'est ce qui le mène à sa chute) autant
que l'injustice (il est accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis) qui
tue l'Amour !

  Quand il réalise _La veuve de Saint-Pierre_, Patrice Leconte n'en est
donc pas à son coup d'essai. Les bons, les grands, les nobles
sentiments, ça le connaît.
  Mais ce qui n'était qu'une composante d'un film qui se laisse voir
malgré tout (dans _Monsieur Hire_ le spectateur reste dans le flou
jusqu'au bout, et le film est plutôt bien réalisé) vient au tout premier
plan dans _La veuve_.
 Dans _La veuve_, les grands sentiments sont la composante même du film,
et viennent défendre un sujet intéressant d'une manière indéfendable.

  L'intellectuel de cette fin de XXème siècle ne se caractérise plus par
son analyse de la vie, du réel. Il est devenu le grand guignol des
journaux télévisés, invité *à* dire et *pour* dire des banalités. Aussi
il a besoin de s'armer en fonction du média qu'il va utiliser (qui va
l'utiliser ?) : cette arme, c'est les grands sentiments.

  Arme dangereuse s'il en est, Patrice Leconte fait l'expérience de
cette épée de Damoclès dans _La veuve_. À grands renforts de grands
sentiments, il espère lutter contre la peine de mort.

  Ce sujet de choix, il va pourtant le massacrer comme un médecin qui
confondrait un scalpel et une tronçonneuse.

  L'histoire est simple, pour ne pas dire simpliste : un homme en tue un
autre sous l'emprise de l'alcool. Condamné à mort, il est mis en salle
d'attente, bien plus qu'en prison, chez le Capitaine (Daniel Auteuil),
le temps d'obtenir l'outil nécessaire à son execution. C'est là que la
femme du Capitaine (Juliette Binoche) lui donne l'occasion de sortir, de
faire un enfant, et de se comporter en véritable héros aux yeux des
habitants de l'île.
  Usant de bonnes phrases pour vous rappeler que l'homme est
perfectible, que celui-ci a fait une erreur mais qu'il s'est racheté, et
enfonçant le clou avec de l'héroïsme à la façon _ID4_, _Armageddon_,
_Deep Impact_, j'en passe et des meilleurs, Patrice Leconte finit par
faire une bouillie attendue mais "honnête" contre la peine de mort,
position louable s'il en est.
  Mais qui dit ton laudatif et héroïsme à la sauce hollywoodienne dit
aussi manichéïsme le plus grossier, et Patrice Leconte n'évite
malheureusement pas cet écueil. À cette description idyllique du
bonhomme condamné pour meurtre s'oppose la caricature de la justice.
  Patrice Lecontre ne fait pas dans la nuance ni dans la subtilité et le
manichéïsme est omnipotent et omniprésent : d'un côté, le gentil héros
qui a fait une erreur, et de l'autre, la justice stupide, lourde, et
grossière incarnée par le personnage du Gouverneur que l'on ne cesse de
ridiculiser (grand moment que ce déjeuner en famille...).

  La manipulation intellectuelle portée à son paroxisme : d'un plaidoyer
bon-enfant et attendu contre la peine de mort, on bascule sans
ménagement dans la radicalité d'une haine et d'un mépris pour la justice
et le respect de ses décisions.
  À l'héroïsme attendrissant du condamné s'ajoutte celui de la femme du
Capitaine l'aidant à s'évader au mépris de ce qui pourrait arriver à son
mari, puis à la complicité du Capitaine lui-même.
  Pour compléter le tableau -- car l'héroïsme fonctionne rarement sans
son pendant naturel : le pathos -- les trois personnages sont évidemment
portés en martyrs, devant les yeux humides, voire le visage innondé des
spectateurs. Car bien évidemment, pour vous obliger à prendre parti dans
ce monde décidément sans nuance aucune, le condamné sera executé malgré
les cris d'injustice, le Capitaine sera fusillé, et la veuve éplorée.
  Et vous, victime de la manipulation de Leconte, de vous insurger
contre l'injustice, de crier votre haine du système, et d'applaudir au
lancement du générique, qui met fin à l'insupportable spectacle de
coupes franches qui ne veulent rien dire, de zooms baclés et d'une
réalisation globalement à l'image du discours tenu : une véritable
escroquerie, doublée d'une imposture intellectuelle.



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