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[Date Prev][Date Next][Date Index] [AVIS] Le gout des autres
Cadrage: Le magazine du cinema international
[Edition JUILLET 2000]
www.cadrage.net
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Complexe culturel
Par Alexandre Tylski
Certains auront reproché à Agnès Jaoui d'avoir réalisé un film de
dialogues et d'acteurs (ce qui est juste mais un peu court), et de ne
pas avoir su mettre en scène «un film de cinéma». On lui a reproché en
effet de ne pas avoir utilisé le langage audiovisuel comme le font les
«vrais» réalisateurs qui ont le don du montage savant, des mouvements de
caméra habiles, de l'emploi de sons beaux et pertinents... etc. Mais en
réalité, le film de Jaoui possède d'indéniables qualités de mise en
scène, et de mise en images. Je pense en particulier aux jeux de cadrage
en forme de jeux de mots, poussant la formule de Béla Balàsz à son
paroxysme: «les mouvements de caméra étaient des verbes, les angles de
prise de vue des adjectifs et les personnages des noms. » Dans un des
plans du film en effet, on découvre un complexe culturel cadré de telle
façon que nous lisons «complexe cul» puisque la caméra a été
volontairement mal placée par rapport à l'enseigne «complexe culturel».
Ce jeu de cadrage fait bel et bien montre d'une réelle volonté de mise
en image drôle et intelligente.
Intelligente car il nous annonce que le film est un complexe culturel à
lui tout seul. Jaoui nous emmène plusieurs fois au gré du film dans des
expositions de peinture, mais aussi des représentations de théâtre et de
musique. Correspondance magique de ces arts avec le cinéma laissant
apparaître par la même occasion un chassé croisé d'individus aux
cultures souvent contraires, ou en tout cas contrastées. Et le
protagoniste principal (Jean-Pierre Bacri) de «complexer» justement
pendant tout le film de ne pas avoir la culture nécessaire (il veut
apprendre l'anglais), ou pas la bonne culture vis-à-vis des autres (il
va au théâtre et s'intéresse à la peinture). En fait, tous les
personnages du film sont plus ou moins amateurs d'art (une actrice, un
peintre, un musicien) mais leurs liens avec l'art trahit bien souvent
des complexes humains, psychologiques. Le complexe culturel devient même
un vaste «complexe de cul», le film traitant dans une large mesure des
rapports sentimentaux. «Le concept de beauté a ses racines dans
l'excitation sexuelle et originairement il ne désigne pas autre chose
que ce qui excite sexuellement», écrivit Freud.
Pourquoi avoir désigné du nom du «goût», du nom d'un des cinq sens, la
capacité à juger du beau? François Warin a écrit à juste titre: «Le goût
est le sens le plus ancré dans le coeur du sujet, le sens le plus
sensuel, le plus délicat, le sens le plus viscéral: il n'y a pas de goût
sans dégoût et... sans vomissement: l'affirmation de notre goût ne va
pas sans une intolérance viscérale pour le goût des autres comme si seul
le nôtre était fondé en nature. » Dans le film de Jaoui, les personnages
font tous l'expérience à un moment ou à un autre du goût d'autrui, soit
en le subissant (subir le mauvais goût en matière de décoration
d'intérieur), soit en le faisant supporter aux autres (aimer plus les
animaux que les hommes). Le goût n'est là que comme prétexte à des
conflits plus profonds, l'incapacité à accepter son prochain et les
points de vue singuliers. Jeu cruel dans lequel l'apparence et le rituel
hypocrite de la société sont démontés. LE GOUT DES AUTRES est un film de
la surface, de l'artifice des rapports humains. Jaoui joue d'ailleurs
avec les vitres, les reflets au début du film, mais aussi les flous
traduisant une confusion des sentiments et des «camps».
Finalement, cette comédie dramatique, définitivement sociale, sonne un
peu comme un film «à la Capra» où, notamment, nous assistons à la
rédemption d'un patron qui tente de se séparer de son monde, qu'il
trouve de plus en plus faux, en nouant des liens avec une actrice. Des
intellectuels ont vilipendé cet aspect du film: en fin de compte
hollywoodien, le film se terminant bien, le patron n'étant pas si
méchant... etc. L'histoire écrite par Jaoui et Bacri a été qualifié de
«centriste». Mais, on peut se demander si le sujet du film est si
important comparé au plaisir de spectateur que l'on éprouve (et
retrouve) face au film. «Le sujet d'une oeuvre d'art offre peu d'intérêt
pour l'homme de goût. Il faut se rappeler qu'un tableau, - avant d'être
un cheval de bataille, une femme nue ou une quelconque anecdote - est
essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain
ordre assemblées, pensait Denis. Le style de l'univers du couple vedette
est suffisant à assurer l'intérêt et la cohérence du film. LE GOUT DES
AUTRES est à mon sens une oeuvre extrêmement drôle, juste et
personnelle, ingrédients nécessaires pour se régaler. Un film à mon
goût.
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CE MOIS-CI:
DOSSIER:
-Sur l'hégémonie hollywoodienne II (Cinéma hollywoodien et idéologie)
CINÉMA D'HIER:
-White hunter, black heart (CLint Eastwood)
CRITIQUES:
-Mifune_Dogme3 (Soren Kragh-Jacobsen)
-Small Time Crooks (Woody Allen)
-Le gout des autres (Agnes Jaoui)
-Titan A.E (Gary Goldman)
-Rosie (Patrice Toye)
-La Bostella (Edouard Baer)
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