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[Avis] Alice, Woody Allen (Etats-Unis, 1990)
C'est Woody Allen qui a dit (je ne sais plus d'où je tiens cette phrase) :
L'argent est plus utile que la pauvreté ne serait-ce que pour des raisons
financières. »
Qui a vu ou reverra Alice, diffusé ce dimanche 7 mai par Arte, ferait bien
de prendre au sérieux cette apparente lapalissade, et aurait grand tort de
voir dans le dénouement de cette comédie (que je vais être obligé de
révéler) un message édifiant qui prônerait la pauvreté.
[spoiler] Comment Alice se termine-t-il en effet ? La protagoniste, Alice
Tate (Mia Farrow), après avoir rencontré Mère Teresa, abandonne fortune,
mari, amant, 5e Avenue, boutiques de luxe, etc. pour devenir une sorte d'
assistante sociale auprès des déshérités. De là à en conclure que Alice a
trouvé son bonheur dans le dénuement matériel, il y a un pas que, pour ma
part, je ne saurais franchir. Pourquoi ?
Au départ, Alice Tate nous est présentée comme une femme ayant tout pour
être heureuse : mari fortuné (William Hurt), enfants adorables, argent à
foison. Ce qui ne l'empêche pas de souffrir d'un certain bovarysme, qui lui
fera rechercher l'aventure avec un musicien (Joe Mantegna) - aventure qui ne
lui apportera qu'une satisfaction passagère.
En vérité, l'expérience que fait la protagoniste est celle qui échoit à tout
individu possédant de l'argent (quelle qu'en soit la quantité). L'argent n'
est qu'un moyen de jouir des « petits biens » (objets ou services) qu'offre
le marché, mais en aucun cas d'obtenir ce bien suprême que, faute d'un autre
mot, on nomme le bonheur. (Lapalissade ? Attendez la suite.) De fait, ce qui
distingue le « riche » du « pauvre », c'est que le premier est d'emblée,
réellement, confronté à l'impuissance où le met son argent à acquérir le
bonheur. Que s'accumulent les « petits biens », le bonheur court toujours
au-devant, encore plus vite. Le pauvre, lui, est seulement tenu à l'écart du
trafic des « petits biens » : il est dans la privation. Les deux hommes,
cependant, sont logés à la même enseigne : parce que nul ne sait ce qui
constituerait son bonheur, et c'est bien pour cela qu'on le cherche.
C'est la raison pour laquelle le « riche » éprouve le besoin de se racheter
(de faire l'aumône, de devenir, comme Alice, dame patronnesse). A ignorer ce
qui pourrait faire notre bonheur, on est pris en « défaut », en « faute »,
on se sent « coupable » (même étymologie) - ce que Dolto avait très bien
résumé : « On se sent coupable de désirer parce qu'on ne sait pas
pourquoi. » Aussi tout don (d'argent), tout acte de charité, s'ils soulagent
un instant la conscience, n'effacent pas cette ignorance : en donnant aux
bonnes ouvres, je ne fais que procurer à autrui le moyen d'acquérir ces
petits leurres dont je sais, par avance, qu'ils ne lui procureront pas le
bonheur - car je ne sais pas plus ce qui assure le bonheur d'autrui que le
mien ; spirale sans fin.
À cela, la morale chrétienne (Alice est catholique, mais cela vaut tout
autant pour le puritanisme américain), apporte son « remède » en prêchant le
dénuement. Le chrétien qui fait vou de pauvreté avoue qu'il connaît la
vanité des biens matériels, et choisit délibérément la privation, disant :
« Mon bonheur est ailleurs » ; mais où ? Il n'en sait rien, et c'est là qu'
il met Dieu. Ainsi le chrétien peut-il croire qu'il sait où est son bien.
Où l'on voit alors que la morale chrétienne est une morale de nantis - et qu
'il n'y a jamais eu contradiction entre l'ostentation des richesses et le
vou de pauvreté. Comme le disait Lacan, le « riche » et le « saint » se
retrouvent côte à côte en se faisant passer pour des individus qui possèdent
(l'un l'argent, l'autre la vérité, le savoir, la sagesse.). Crésus et Job,
au bout du compte, ne sont que les deux figures complémentaires de l'
ignorance où est tout homme quant à ce qui ferait son bonheur.
C'est ainsi que Alice (à la fin du film) ou Mère Teresa (variantes
masculines contemporaines : l'abbé Pierre, le Dalaï Lama.) peuvent
apparaître comme des êtres dotés d'une « richesse toute intérieure ». C'est
la même illusion qu'ils ont ou savent quelque chose sur le bonheur qui nous
les rend dignes d'envie, s'ils ne nous font pas culpabiliser (nous qui ne
savons pas). Par chance, en face, il y a ces riches auxquels n'arrivent que
des malheurs - Alice, au début du film - comme nous en avertissent certains
média, histoire d'alléger notre culpabilité en nous donnant à croire que ce
n'est que justice. Parce que, dans le fond, nous savons pertinemment que ni
les saints ni les riches ne détiennent ce qui, à nous tous, fait
(heureusement) défaut : saurions-nous quel est notre bonheur, plus personne
ne serait désirable.
Voilà ce en quoi la phrase de Woody Allen n'avait rien d'un truisme loufoque
: faim ou maladie, faute de nous procurer le bonheur, l'argent n'a pour
toute utilité que de nous épargner certains maux. Nul (vrai) pauvre ne
démentirait cela.
--
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