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[CRITIQUE] A tombeau ouvert (Bringing Out The Deads), Martin Scorsese, 1999


  • Subject: [CRITIQUE] A tombeau ouvert (Bringing Out The Deads), Martin Scorsese, 1999
  • From: Raphael Giromini <giromini@club-internet.fr>
  • Date: 9 Apr 2000 14:34:19 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection,fr.rec.cinema.discussion
  • Organization: DownTown
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:452 fr.rec.cinema.discussion:116413

À tombeau ouvert (Bringing Out The Deads), Martin Scorsese, 1999

Sortie en salles françaises le mercredi 12 avril 2000.

[cet article a été posté dans une première version sur
fr.rec.cinema.discussion et est re-publié sur fr.rec.cinema.selection, à
la demande des modérateurs.]

Résumé:

Martin Scorsese nous plonge dans 48 heures de la vie de Frank Pierce
(Nicolas Cage),un ambulancier à New York. Frank ne supporte plus son
métier : il ne trouve plus d'intérêt à essayer de redonner la vie. De
plus il se bat contre les fantômes des personnes qu'il n'a pas pu
ressusciter.


Critique:

Je ne crois pas que Scorsese filme les ambulanciers de New York en
général , mais plutôt le microcosme new-yorkais en lui même. Comme il
l'avait déjà fait en 1976, dans _Taxi Driver_.
Force est de reconnaître que Scorsese *sait* filmer New York, à la
manière d'un poème de Patti Smith : "New York, the city that forms me //
New York, the city that deforms me."


Une destruction des archétypes du cinéma américain.

Historiquement, on peut classer deux grand type de héros dans
les films américains : le véritable héros (à la John Wayne) qui a toutes
les qualités et l'anti-héros (du type de Travis Bickle [Robert De Niro],
dans _Taxi Driver_), qui a tout les défauts, sauf une morale sans
reproche. C'est précisément là que l'on peut définir le héros type : sa
morale, son éthique est sans reproche : il va défendre la veuve et
l'orphelin, au péril de sa vie.

Mais Scorsese casse cet archétype. En effet, Frank (braillement
interprété par Nicolas Cage) ne peut apporter que la mort D'ailleurs,
c'est dans la réalisation de cette mort qu'il trouvera enfin la paix, le
sommeil. Quelle est l'éthique de ce personnage ? Peut-on attribuer la
moindre éthique à un ambulancier n'assiste pas les personnes en danger
de mort ?

Un ambulancier qui n'apporte que la mort, ça me rappelle le Velvet
Underground dans _Black Angel Death Song_, ou même les punk du CBGB.
Bref, cette vision n'est pas nouvelles pour les new-yorkais...


Une destruction de l'homme.

Dans cette optique, _Bringing out..._ me fait penser à _Crash_, lorsque
le spectateur revit la mort de James Dean, ou à _Fight Club_. 

Ces trois films nous parlent de la destruction de l'être humain par
lui-même dans le but de survivre à la société.

Mais Scorsese va plus loin.Là où David Cronenberg et David Fincher tente
de donner une valeur religieuse à cette destruction (la secte des
amateurs d'accident de voitures, et Le Fight Club apparaissent comme une
nouvelle rédemption), Scorsese témoigne de l'impossibilité de son
"héros" à sauver de la mort le messie nouvellement né, lorsque Frank
Pierce se retrouve à faire accoucher une jeune portoricaine vierge,
d'après le mari.

Scorsese n'offre pas d'échappatoire à son personnage principal : il est
seul face à sa conscience, face à l'ensemble des new-yorkais qui
attendent de Frank un prolongement de leurs vies.


Une destruction de New York et de la société américaine.

En effet, Contrairement à _Crash_ ou _Fight Club_, où les "héros" se
promène dans tout les États Unis, dans _Bringing Out..._ Scorsese ne va
parler que de New York. Doit-on y voir là une représentation
emblématique de toute l'Amérique, comme Carpenter l'avait fait pour _New
York 1997_ (_Escape from N.Y._), ou pour _Los Angeles, 2013_ (_Escape
from L.A._) ?

En tant qu'européen, je serai tenté de répondre par l'affirmative, parce
que pour moi New York représente les USA dans leur entier. Mais je crois
qu'il n'en va pas de même pour les américains (comme pour les français,
Paris ne représente pas toute la France).

De là, je crois que le fait que Scorsese se limite à New York a son
importance : il se concentre sur ce qu'il connaît le mieux et arrive
finalement au même constat que _Fight Club_ : Le rêve américain est bel
et bien fini et la société actuelle ne peut qu'engendrer la mort.

Scorsese va même plus loin, en affirmant que même ceux qui veulent
essayer de sauver la société humaine n'y arrivent pas, précisément parce
qu'ils font parti de cette société.

En outre, Scorsese filme également la société actuelle, dans ce qu'elle
a de plus misérable et dérangeant. Mais Scorsese n'a pas un regard
condescendant sur cette misère, il la filme avec justesse. Sommes-nous
certain,en sortant de ce film, d'être en l'an 2000, quand des enfants
meurent de froid dans les rues ?

Scorsese n'a pas non plus un regard de pitié face à cette misère, il la
montre à nue, charge au spectateur de se remettre en question et de
remettre en question la société, s'il en a envie. Scorsese n'a pas un
discours moralisateur sur le sujet, il ne cherche pas à trouver et/ou à
donner une éthique. Il ne donne pas de solution, autre que celle de
fermer les yeux et de dormir (est-ce une solution ?)

Dans ce sens, _Bringing Out..._ se place sur le même rang que les "films
sociaux" tels que _Rosetta_, _La Promesse_ ou _Ça commence aujourd'hui_.
Scorsese nous livre un constat de la société américaine, à l'aube de
l'odyssée de l'espace.
-- 
Raph.

-- 
Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html
Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>