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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] "Popcorn" de Yannick Rolandeau (1998)
"Popcorn" -- 1998 -- 9'40 min Scénario & Réalisation : Yannick Rolandeau Avec : Ana Vermal, Luc Antoni, El Kébir, Bernard Vergne-- Pour voir le film : http://www.primefilms.com/courts/popcorn/index.asp Pour en savoir plus : http://yrol.free.fr/POPCORN/popcorn.htm C'est quand même un film qui m'a mis mal à l'aise. Pas parce qu'il serait voyeuriste ou je ne sais quoi, mais bien parce qu'il fait éclater (vers le milieu du film), de manière assez brute, une confusion que le spectateur a dû lui même ressentir (au début du film). Je m'explique, ce sera plus clair. En fait, le récit s'articule selon un série de renversements. Ça commence avec une ambiance printanière. Tout va bien, les zozio chantent. Le caissier mate le cul de la fille. Bref, c'est assez léger comme atmosphère. Et puis le braqueur débarque (je reviendrai sur cette transition). Là on se dit : "tiens, ça se gâte". On s'inquiète. Mais surprise, avec le comportement du caissier, on comprend que la scène n'a rien d'inquiétant, qu'elle doit même se reproduire assez souvent (il a l'air de savoir ce que le gars a l'habitude d'acheter). Bref, on revient à une atmosphère plus ou moins détendue (excepté qu'il y a avec un gars avec une arme dans l'epicerie, mais le spectateur ne s'en offusque plus). Premier décalage. Mis à part ça, on pense que tout va bien se terminer, que le gars va partir en payant ou en mettant ça sur son compte. Rien de dramatique. Tout le monde joue le jeu. Tout le monde sauf cette fille qui n'a pas l'air de comprendre ce qui se passe. Cette fille qui *voudrait* comprendre. Ce n'est pas un hasard si le braqueur fait irruption alors qu'elle vient précisément de croquer une pomme (elle le fait hors-champ mais on l'entend très distinctement). L'arbre de la connaissance, la Genèse. Cette fille, c'est un peu Eve dans l'ambiance paradisiaque du début qui découvre la connaissance du bien et du mal (surtout du mal d'ailleurs). Donc si tout a l'air de bien se passer pour tout le monde, on braque dans la joie et tout, pourtant quelque chose cloche. On le sent, mais on arrive pas trop bien à savoir quoi. Et puis arrivent les flics. Bizarre, si c'était un faux braquage, pourquoi sont-ils là ? On est jeté dans la confusion entre deux niveaux : le divertissement (la mascarade d'un faux braquage) et la réalité (les actions ont des conséquences). Divertissement parce que tout le monde semble regarder le spectacle, s'amuser. Le filc qui sort de la voiture semble jouer un rôle. « On veut du sang et de la déconnade » pourraient dire les gens dans la rue. Quand le braqueur se fait tirer dessus, tout le monde crie "Bravo" et applaudit. Ou encore, les flics qui se font prendre en photo, comme les chasseurs se font prendre en photo avec leur beau gibier, avec un pied sur le cadavre. Mais réalité tout de même parce que les gens meurent vraiment. Il y a un plan avec le braqueur mort, la tête dans le sang qui colle au bitume et qui n'a pas les allures de la déconnade. Mais c'est tout de suite suivi de la mort de la femme avec un gros trou bien visible sur la poitrine dont les derniers mots sont sur le mode du divertissement ("Dommage quand même qu'il soit mort juste au mauvais moment", effectivement, le flic n'aura pas eu le temps de lui tirer une autre balle). Et son mari qui lui parle sur le même ton ("Tu n'es jamais contente quand je te sors, jamais !"). Tout cela sonne terriblement faux. Les gens ne meurent pas assez proprement, pourrait-on dire. Les personnages du films jouent soit trop bien, soit pas assez (à l'image du flic qui sort par la mauvaise portière). Alors, le spectacle est terminé avec la mort du braqueur ? On dirait que oui, mais ça ne plaît pas aux spectateurs dans la rue. Ils en veulent encore. A qui le tour ? Il faut trouver un bouc-emissaire. Et qui est mieux placée que cette jeune femme pour jouer le rôle : elle est *innocente*, c'est celle qui ne cherchait qu'à comprendre. La violence du groupe va donc se reporter contre elle. Des « Ah la salope, j'en étais sûr ! » fusent, des mains au cul. La poursuite, et enfin le sacrifice collectif contre une porte, une sorte de marée humaine qui l'engloutit. Yannick parlait du plan où des gens devaient jeter des pièces. C'est tout à fait dans la continuité et ça reste tout à fait compréhensible même si la scène est absente. Et le réalisateur dans tout ça ? Gênant, on ne comprend pas tout de suite ce qu'il veut nous dire. S'il filmait tout ça de manière complaisante et voyeuriste, on saurait à quoi s'en tenir mais non, c'est froid. C'est particulièrement bien pensé parce que la confusion entre les deux niveaux dont je parlais nous éclate vraiment à la figure. Elle n'est pas le fait du réalisateur mais bien plutôt du spectateur. Terrible renversement. Cet embarras que l'on ressent devant une facticité exacerbée, cette sorte de gêne nous renvoie directement à *notre* comportement de spectateur. Le film s'appelle Popcorn, ce n'est pas pour rien (on voit d'ailleurs un personnage perché dans un arbre en manger). Ce film est un anti-tarantino complet parce qu'il montre la confusion entre spectacle et réalité sans être complaisant et nous permet ainsi, par conséquent, de la comprendre. Nous sommes, en tant que spectateur, renvoyés à notre *responsabilité*. Peut-on vouloir toujours plus de sang ou de viol dans un film, tout ça pour la décon' ? Cette question posée de manière cinglante est d'autant plus efficace qu'on trouvait drôle et acceptable (au début) qu'un mec vienne faire ses courses avec un flingue. Le spectateur est finalement dans la position de cette jeune femme : alors qu'on se situait dans une a-moralité propre au divertissement, on fait, à travers la vision du film (le fruit de l'arbre), la connaissance du bien et du mal. Plus question de faire semblant, de se défiler ou de jouer un jeu, les conséquences suivent *toujours* *inexorablement* et il faut accepter ses responsabilités. Oublier cela, c'est dire que l'on est d'accord pour qu'on viole les femmes parce qu'après tout, on y prend du plaisir. J'ai trouvé très audacieux de finir sur un plan (finalement assez long par rapport au reste du film) de ramasseurs de poubelles. Ce qui m'a frappé, c'est que l'endroit où ils ramassent les poubelles est celui où la jeune femme s'est faite violer. C'est assez révélateur. Les ordures, c'est ce qu'on s'empresse de cacher. Et pourtant, ça vient de nous. Si, comme le dit Kundera, « Le kitsch, c'est la négation de la merde », j'aurais envie de dire que la fin de ce film, c'est l'anti-kitsch parfait puisqu'il s'agit de « l'affirmation des ordures ». Que l'homme ait des pulsions, c'est tout à fait normal. Mais il doit les contrôler, ne pas en faire des valeurs absolues. Que l'homme produise des ordures, c'est tout à fait normal. Mais il doit savoir les ramasser. Avoir une éthique en somme. Tout un programme. -- Nicolas, de par sa chandelle verte. -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html> Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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