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[Date Prev][Date Next][Date Index] [CRITIQUE] Au hasard Balthazar, de Robert Bresson
De Bresson je gardais un souvenir de films austères dans la forme,
exigeant du spectateur un effort d'adaptation avant de lui délivrer
des émotions analogues à celles que l'on peut avoir dans un musée, en
particulier dans un musée d'art moderne.
"Au hasard Balthazar", au contraire, démarre très vite : des enfants
baptisent un âne avec gravité, jouent dans la campagne, s'aiment, puis
se quittent parce que les vacances sont terminées. Bresson filme des
sentiments avec la distance exacte : sans porter de jugement d'adulte
attendri ou ironique, sans mettre non plus le spectateur à la place
des personnages comme dans un mélo. De cet équilibre, de la sensation
que grâce à cet équilibre le film s'approche au plus près de la vérité
des sentiments, naît une émotion inattendue.
L'émotion prend d'autres formes dans la suite du film. D'abord, je
retrouve ma vieille idée que les films de Bresson sont, parmi tous les
films de cinéma, ceux qui se rapprochent le plus des arts dits
"beaux". Parfois un plan ralentit, s'arrête sur une porte, ou
peut-être ne s'arrête-t-il pas vraiment. Mais la composition du plan,
amenée par les plans précédents, paraît inexplicablement
belle. Indépendamment de l'histoire et des personnages, suspendus
l'espace d'un instant. Puis apparaît le visage d'Anne Wiazemsky qui,
lui, a plutôt la texture du marbre, dure et lisse, luisante comme la
Pieta de Michel-Ange, à Saint-Pierre de Rome. D'ailleurs, le
personnage s'appelle Marie. Mais sa destinée est plus proche de
Marie-Madeleine.
Marie et Balthazar, l'âne, grandissent parallèlement. Le film suit
Balthazar, et retrouve Marie de temps en temps. Elle découvre avec un
jeune garçon bon, près de Balthazar. Plus tard, c'est encore près de
Balthazar qu'elle cède à un autre garçon, violent. C'est encore à un
propriétaire de Balthazar, cupide, qu'elle se prostitue. Balthazar
appartient aussi à un ivrogne qui est peut-être un assassin, à des
contrebandiers, ainsi qu'à un homme honnête et orgueilleux : victime
de son honnêteté mais coupable de son orgueil. Balthazar est présent à
tous les moments importants de la vie des hommes. Il les contemple en
silence, impassible comme le monolithe de "2001". Mais, contrairement
au monolithe, il n'est pas inaltérable. Les hommes se vengent sur lui
de leurs échecs et de leurs frustrations, l'abandonnent à la première
occasion. Il supporte le poids des fautes des hommes et des malheurs
du monde. Y compris des animaux, comme le montre un échange de regard
extraordinaire entre Balthazar et les animaux en cage d'une
ménagerie. A force de souffrir, il tombe malade, se relève, tombe à
nouveau.
"Au hasard Balthazar" est un film poignant. C'est aussi un film
d'art. C'est encore un film sur le mal, le péché, le malheur. Ca passe
à l'Accatone, rue de Cujas (Paris V), le dimanche midi à 12h 10. Il se
trouve aussi qu'un cycle Bresson a commencé hier dans un autre cinéma.
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Thierry Bézecourt
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