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[CRITIQUE] Le Voyage de Felicia


  • Subject: [CRITIQUE] Le Voyage de Felicia
  • From: "R.R" <raphael.richard1@libertysurf.fr>
  • Date: 3 Mar 2000 23:10:56 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Cinefilm
  • References: <89pcnq$f00$1@news3.isdnet.net>
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:415

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

LE VOYAGE DE FELICIA
D'Atom Egoyan

L'héroïne s'appelle Félicia : la félicité. Cet état de bonheur calme et
durable, la toute jeune fille au clair visage de Madone italienne va le
rechercher à travers un périple initiatique et douloureux. Au risque de sa
vie, mais sans conscience de ce risque,- car les héros d'Egoyan sont
l'innocence angélique ou la perfidie satanique - Felicia va poursuivre sa
quête au delà des eaux irlandaises, dans une Angleterre inhospitalière, et
périlleuse.

Atom Egoyan est fasciné par le thème des racines décliné sous toutes ses
formes.

Racines : appartenance à une terre, à un peuple.
Felicia est fille d'Irlande donc obligatoirement catholique.
Elle-même ne semble pas en être consciente et pourtant il y va de son
destin. C'est son père qui va le lui expliquer, sans amour, avec la rudesse
des landes irlandaises. Etre fille d'Irlande c'est haïr l'Anglais. L'Anglais
est une force d'invasion et d'occupation : aucun pacte ne peut être passé
avec lui, aucun humanité ne peut en naître. Et pourtant Félicia, séduite par
un jeune anglais parti sans laisser d'adresse vers un mystérieux travail en
terre britannique attend un enfant. Pour la première fois de sa vie elle
aime parce qu'on l'a aimée. Pour un amour qui passait, elle va perdre le
Nord, quitter ses ancrages et partir au delà de la mer .

Racines : appartenance à une famille, à un sang.
Egoyan joue à l'infini sur les cordes sensibles des problèmes de filiation,
mais il en joue comme un chat avec sa souris : cruellement, à l'infini. Il y
a chez ce fils d'Arméniens né au Caire et émigré au Canada une souffrance
qui perdure à travers les générations.


Felicia orpheline de mère, rejetée par son père intolérant, ignorée par une
belle-mère glacée, quitte sa grand-mère aimante mais mourante pour se
fourrer tout droit dans les griffes d'un psychopathe gastronome, à la fois
bourré d'humanité paternelle, mais devenu monstrueux sous l'action d'une
mère étouffante.
Félicia va être mère et cette annonce, pour un temps, déstabilise la
mécanique bien huilée des meurtres de Joey Hilditch : c'est le grain de
sable dans l'engrenage psychotique du tueur en série. Egoyan bâtit là un
paradoxe infernal comme il les aime : c'est parce qu'il ne peut tuer
l'embryon avec la mère que Joey patiemment, conduit Félicia à avorter. Il la
mène ainsi, comme un père, sur le chemin du choix, vers sa vie de femme
libre et consciente.





Il y a beaucoup d'humour chez Egoyan : grinçant, inattendu, nostagique
aussi.
En contrepoint à la tragédie qui s'annonce, il met en scène des personnages
grotesques qui amortissent l'angoisse.


Il y a  la mère, irrésistible caricature des émissions de cuisine années 50,
expliquant ses recettes avec un accent français à tailler au couteau,
tranchant dans le vif, farcissant et lardant, sur des vidéos que Joey
regarde jusqu'à la nausée. C'est une mise en abyme de sa vie de fils mal
aimé, lui petit bonhomme toujours ridicule, voyeur inlassable de la vie des
autres.
Il y a ces illuminés sectaires, caricatures des excès religieux, qui vont
offrir à Joey sa rédemption dans une fin burlesque.

Egoyan sert son propos avec une technique maîtrisée : longs plans séquences
dans les scènes de dialogues, qui donne du poids et du temps aux mots; très
beaux plans larges sur les somptueux paysages irlandais ou les étonnantes
friches industrielles britanniques pour marquer les vides respectifs de
l'ancienne vie de Félicia et de celle de Joey.


La première séquence du film est un long travelling à travers toute la
maison de Joey : vision labyrinthique d'une existence arrêtée dans le temps
: éclairages étouffés, décors sombres encombrés des souvenirs de toute une
vie.


La bande son rythme ces contrastes : merveilleuse voix de Kate Bush pour
illustrer les landes irlandaises, vieux jazz chaud des fifties pour le
retour au cocon maternel et cacophonie hystérique cadençant la progression
du tueur dans la maison du crime: toile qu'il tisse pour faire tomber sa
proie.

Le voyage de Felicia, est un film profond, une spirale mathématique qui nous
amène dans les tourbillons insondables des liens de filiation, des gouffres
de l'amour et de la haine.


C'est aussi une catharsis : en tuant symboliquement son père et son passé,
Félicia trouvera la paix et commencera vraiment sa vie.

Annick SANTARELLI
richard.santa@free.fr
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http://jump.to/cinefilm
Le cinéma autrement vu
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