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[Critique] VOYAGES d'Emmanuel Finkiel


  • Subject: [Critique] VOYAGES d'Emmanuel Finkiel
  • From: "Alexandre Tylski" <alexandre.tylski@wanadoo.fr>
  • Date: Fri, 03 Mar 2000 13:51:00 GMT
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[Critique] [Spoilers] VOYAGES, Emmanuel Finkiel (1999)
Ce texte est disponible sur le site http://www.cadrage.net

BRISER LA GLACE
par Alexandre Tylski



Dès son court-métrage (récompensé d’un César il y a quelques
années), Emmanuel Finkiel (ancien assistant de Jean-Luc
Godard et Kristof  Kieslowski), nous mettaient face à face avec
des rescapés des camps nazis. Ces visages dévastés, ces
mains sillonnées, ces bras tatoués, Finkiel savaient déjà les
filmer avec humilité et sobriété, sans artifice, presque " à
distance ", mais avec une humanité infinie. Son long-métrage,
VOYAGES, récompensé aux César 2000 pour la meilleure
première œuvre de fiction et pour le meilleur montage, est une
extension, un développement et un prolongement de son court-
métrage. On y retrouve d’ailleurs quelques-uns des mêmes
interprètes (tous non-professionnels), la même musique de la
langue et des accents hébraïques, la même problématique :
la difficulté pour les victimes de la Shoah de nouer des liens
entre eux après la tragédie, leur profond sentiment d’isolement,
leur peine irrévocable. Le titre VOYAGES raconte déjà d’une
certaine façon des éclatements, des dispersions, des ermitages.
Il évoque aussi, par la musicalité, l’idée de " voie ", de " voix ",
et de " voir ", mais également de " l’âge ", et du " je ", enfouie
et imprégnée dans le film de Finkiel. Une œuvre à grande part
autobiographique mais résolument fictionnelle. Une fiction juste.

VOYAGES nous propose de suivre, de nos jours, les trajectoires
de trois dames juives, marquées par leur emprisonnement dans
des camps de concentration. Le film est divisé en trois parties,
dans trois lieux différents : d’abord la Pologne, ensuite la France
puis l’Israël. Trois portraits de femmes. Même si Finkiel avoue
aujourd’hui ne pas avoir choisi consciemment trois héroïnes, le
spectateur ne peut que ressentir au fond un sentiment d’héritage,
de chaleur et de naissance à la vision de ce triptyque féminin.
Finkiel oppose pourtant inlassablement la  femme à la mort, telle
la première scène. Un groupe de rescapés arrivés en car visite
un cimetière. La vieille dame, que l’on va apprendre à connaître
dans le premier et le troisième fragment du film, reste un instant
assise, seule, mais le groupe ainsi que son mari l’oublient et
partent du cimetière sans elle, alors abandonnée et emprisonnée
une nouvelle fois au milieu de la mort. La scène, stupéfiante,
laisse entendre dans le fond des bruits stridents de machines
et des craquements de bois. Bruits a priori anodins et logiques
(on voit un employé débroussailler les mauvaises herbes autour
des tombes), mais qui paraissent infiniment irréels et horribles
pour cette femme, des sons infernaux venus d’un autre temps,
comme si des fantômes revenaient à la surface.

Le thème du fantôme dans VOYAGES est très présent mais il
 n’apparaît pas forcément de manière ordinaire peut-être parce
Finkiel laisse essentiellement son film être hanté, les petits détails
du quotidien devenant intensément subjectifs et oniriques. Une
des grandes qualités du cinéaste c’est qu’il ne cherche pas
" d’effets ", ce sont  plutôt les faits qui viennent naturellement
s’imbriquer dans les sons et les images du film. Les numéros
de prisonnier tatoués sur les bras ne sont jamais exhibés par
la caméra, ils jaillissent, " tous seuls " ou presque, dans un coin
du cadre, sans monstration outrancière ou déplacée. Là où
SCHINDLER’S LIST (1993) n’hésitait pas à montrer (trop pour
certains, pas assez pour d’autres), VOYAGES laisse l’horreur à
un stade flou, lointain et fragmentaire. C’est le regard, les
connaissances et l’imagination du spectateur qui sont en jeu
ici, nous sommes actifs dans la traversée, au centre du périple.
Dans ce film, le spectateur peut être bouleversé simplement
par un aboiement de chien, un sifflement de porte, la violence
du moteur d’un véhicule, l’enfermement de ces personnes
âgées dans les cars, une démarche, un silence.

En pleine campagne polonaise, un des passagers s’éloigne
un moment du bus pour aller se soulager. Nous voyons alors
la neige fondre au contact de l’urine du vieil homme et,
instantanément, l’épaisse couche de neige glacée se crève
et laisse apparaître des rails de chemin de fer. Nous sommes
alors comme foudroyés. Nous avions oublié un instant que
nous étions en plein cœur d’un pays encore souillé par le
système tentaculaire des chemins de fer nazis. Sous la glace
se cache un bouillonnement, sous  l’apparente rigidité le
mouvement. Derrière la danse ou l’humour, se dissimulent
dans VOYAGES, des souvenirs de douleur muette, des
apparitions de souffrance fulgurante. Peu de gens oublieront
cette buée surnaturelle sur les vitres de l’autobus que l’héroïne
efface lentement de la main. Elle découvre, de l’autre côté,
derrière l’opacité, un vieil homme, inconnu mais lui aussi
dans un bus d’anciens prisonniers. Le regard qu’échangent
fugitivement ces deux êtres, chacun comprenant la souffrance
de l’autre, est  inoubliable. Un instant hors du temps, la vitre
devenant une fenêtre allégorique ouverte sur l’intemporalité.
Un moment de grâce sans parole ni mouvement. Deux vieux
visages figés dans la pierre à tout jamais. Une immobilité
cloisonnant des cris si déchirants qu’ils ont fini par ouvrir de
longues brèches sombres dans la chair.

C’est bien de cette fixité et de cette déchirure dont traitent
Finkiel dans VOYAGES, le mur invisible et pourtant presque
palpable dressé entre ces individus, comme le retour incongru
d’un rituel de barrières et de remparts. Au lieu de se soutenir
les uns des autres, on assiste dans ce film à des ruptures
entre les victimes de l’Holocauste. L’identité d’un peuple,
dans ce cas de figure, devient impossible. Le film retrace
des quêtes d’identité qui mènent à des échecs, trois femmes
qui veulent savoir qui elles sont en recherchant des disparus
et des parents. Le mari ne semble pas comprendre qui est
sa femme et inversement ; la deuxième héroïne retrouve son
père mais doute de l’identité de ce dernier, et la dernière,
Véra (qui signifie " l’image "), quitte la Russie pour retrouver
sa sœur (son double), ses racines, à Jérusalem mais sans
beaucoup de réussite. L’identité Israélite est montrée par
Finkiel comme trouble et insaisissable. Le dernier plan nous
montre de dos la première héroïne (elle n’a subitement plus
de visage ni d’âme) observant par la fenêtre Véra, seule,
assise et perdue à l’arrêt de bus. Dans ce sur-cadrage où
tout le monde est statique et " casé " dans son petit monde,
nous tenons le constat critique du cinéaste.

Plus qu’un réalisateur de talent, Emmanuel Finkiel est un
homme que je respecte énormément pour sa sincérité et
son humilité. Il m’a permis dans nos discussions de mieux
prendre conscience de la nécessité de l’engagement d’un
cinéaste vis-à-vis de ce qui l’entoure. Mais au-delà d’une
vision du monde, VOYAGES reflète ce que Finkiel est au
fond, l’essence de son identité. Ce film écoute des individus
s’exprimer et les observe se mouvoir et c’est précisément
par cette approche que Finkiel parvient à mieux se dévoiler.
N’en déplaisent à certains, parler de soi en s’adressant aux
autres et en les écoutant n’est pas un acte d’individualisme,
mais la meilleure façon de faire avancer l’Humanité. J’aime
le positionnement de Finkiel dans son œuvre, une œuvre
qui s’annonce définitivement personnelle et ouverte sur
l’universel. Et même s’il revendique son pessimisme, sa
noirceur, il n’en est pas moins vrai que Finkiel met réellement
en lumière tout ce qui est " derrière ", " dessous ", et " de
l’autre côté ". Il débroussaille. A travers son VOYAGES,
Emmanuel Finkiel nous offre à tous des pistes primordiales
sur ce qu’il faudrait transformer dans la société actuelle, à
commencer par notre individualisme aveugle, notre
incapacité à voir et à entendre autrement qu’en esclave.
Briser les chaînes, briser les haines.

Alexandre Tylski

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Le magazine du cinéma international
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