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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] The Thin Red Line de Terrence Malik
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] Alors parlons de la magie Malikienne. Si je pouvais arrêter le temps et taper pendant 5 heures des pages et des pages sur ce film, je le ferais car c'est un film d'exception dans le cinéma. Qui a vu déjà un film de guerre et sur la guerre de ce calibre-là et avec cet esthétique là ? Résumons. C'est un film ambitieux en ce sens qu'il essaye de cerner son sujet, de le tirer hors du banal film de guerre traditionnel et en même temps de le tirer vers la philosophie disons transcendantale pour ne pas aller jusqu'au bouddisme. C'est une condition à accepter si on veut aller jusqu'au bout de du film, d'en accepter ce qui le soustend du début jusqu'à la fin. Il repose ou reformule des questions essentielles quant à l'essence de la nature, de la culture, des interactions entre les deux. Tout le film est soustendu, surtout à travers le personnage du jeune Witt d'une volonté, d'une morale du détachement pourrait-on dire opposée à celle de l'engagement pour des idéaux, pour la guerre, pour la violence. Le film commence par une image d'un crocodile. Ce n'est pas un hasard, crocodile (ce crocodile reviendra dans le film une fois et il sera capturé, prisonnié, entouré de sangles comme si cette férocité avait été maîtrisée) image de la férocité, de la cruauté et de la nature hors de l'humain. En même temps l'homme qui est en issu de la nature voit sa place redéfinie au sein de celle-ci. Par sa culture. Puis une phrase : "Qu'est-ce que cette guerre au sein de la nature ? Pourquoi la nature est-elle en lutte avec elle-même ? " La Ligne rouge n'est pas dupe. La nature est tout aussi belle qu'elle est violente et l'homme ici n'y échappe pas. Sauf que l'homme a une culture et le pire de cette culture est la guerre. Il succombe mais il pourrait renoncer. Au début, Malick s'interroge sur la beauté du monde à travers surtout un personnage, le soldat Witt, qui reviendra tout au long du film. Le monde, est beau, la terre est belle. Magnifique. Il le dit et il le montre. Dès le début, il nous montre des êtres humains noirs d'une peuplade qui s'amusent ensemble. Avec deux soldats blancs sans uniforme. Tout semble aller bien. Il semble y avoir harmonie. C'est presque Rousseau et le mythe du bon sauvage. La musique, les images soulignent cette harmonie, cette fusion entre les éléments, la nature et l'homme et les hommes entre eux. Dans un plan, dans cet idylle, un navire de guerre apparaît. Cette imagerie idyllique est donc un leurre. Mais Witt a entrevu quelque chose qui va le guider tout au long du film, un moment de paix, une échappatoire que l'homme a toujours caressé mais qu'il n'a jamais atteint. Un détachement. S'il y a guerre, le film propose d'entrevoir autre chose, une sortie, une échappatoire possible. Que cet espoir, que cette fin de la violence soit une illusion ne doit pas conduire à accepter de fait la violence et ici la guerre. Tout de suite, on embraye sur cette guerre, l'opposé de cet idylle. Witt a plusieurs refusé l'appel et il risque d'être condamné. Mais il obéit à l'ordre, à l'appel implacable des hommes pour la violence, reprenant cette lutte au sein de la nature, de l'homme mais au fond de lui, reste cette image, cette humanité impossible et pourtant rêvé. Cette morale du détachement est essentielle dans le film. Elle est inclus dans le film, elle nous invite à en prendre conscience, à se poser des questions, à renoncer, à se détacher. Et il le fait par un procédé littéraire et narratif assez audacieux au cinéma, la multiplicité des voix off, le polyphonisme comme dans une symphonie qui essaye d'embrasser le monde et l'humain dans leur globalité. Dans leur totalité. Précisément dans le film, il y a une dizaine de voix off qui se croisent, s'entrecroisent, qui se contredisent, qui doutent, qui interrogent, seules voix encore humaines, encore palpables, seul moi encore identifiable dans l'horreur du combat. Que reste-t-il de proprement humain dans la guerre, dans le chaos, dans un monde où l'identité s'est dissoute ? Là, dans ses voix, tapies, murmurées, dernier refuge devant l'engagement dans la guerre, dans l'engagement pour des idéaux barbares où tout est une question de propriétés. Devant ce fait, il n'est plus question de constester de vive voix les ordres, l'engagement. Reste cette voix humaine, aussi faible et fragile que la flamme d'une bougie. Aussi ténue et fragile soit-elle, elle existe, il n'y a pas de fatalité de la violence, d'état de nature de la violence. Il doit bien exister quelque part un moyen de s'en sortir, de sortir de cette violence extrême qui ruine nos vies, nos destins. Il y a celle de Witt qui revient plusieurs fois dans le film : "Crois-tu que tu souffrirais moins parce que tu aimes la bonté, la vérité ?" ou encore : "Ce grand mal, d'où vient-il ? Comment s'est-il glissé dans le monde ? De quelle graîne, de quelle racine est-il issu ? Qui fait ça ? Qui nous tue ? Nous dérobant la vie et la lumière ? Nous narguant en nous montrant ce que nous aurions pu vivre." Celle du soldat qui pense à sa femme, la voix sentimentale, qui rêve à la douceur, au contentement du corps, à l'amour. Il y a encore celle du colonel Till (Nick Nolte) qui après avoir ordonné en hurlant de partir au combat se contredit dans son for intérieur "J'ai joué un rôle auquel je n'ai rien compris" puis qui continue d'houspiller les soldats. Des voix isolées encore inlassables "Notre ruine profite-t-elle à la terre ? Aide-t-elle l'herbe à pousser, le soleil à briller ? Cette obscurité est-elle aussi en toi ?", des voix encore et encore, interrogeant, questionnant, après le combat quand un soldat en regarde un autre :" Qui étais-tu, toi, avec qui j'ai vécu, marché. Le frère. L'ami.", ou celle-ci terrible, ce soldat contemplant un mort "Qu'est-ce que tu es pour moi ? Rien.", ou encore "Une fois qu'on sait habitué, c'est de la viande", la voix de la femme qui écrit à son mari, lui qui n'a rêvé que d'elle, à la douceur de son corps. Elle lui dit qu'elle est tombée amoureux d'un autre, qu'elle va se marier et elle lui demande : Aide-moi à te quitter." Terrible défi, celui de ne pas succomber à la vengeance malgré l'amour qui reste, malgré le fait que ce soldat n'a pas arrêté de songer à cette femme et il vaut mieux aider à quelqu'un à nous quitter quand son choix est irrémédiable, quand son désir est ailleurs et qu'on se doit de le prendre en compte afin de préserver le souvenir de cet amour plutôt que de succomber à la vengeance qui ne fera que rajouter de la violence et une haine tenace. L'homme n'a pas de que des droits, il a aussi des devoirs. Morale du détachement encore et que le film montre en interrompant les scènes d'action par des plans somptueux sur la nature, un arbre, une rivière qui coule, un oiseau qui naît, nature qui semble se moquer de nos engagements terribles et vains, de nos héroïsmes sanguinaires, plans nous évitant de trop succomber à la fascination pour la violence, le carnage, cette violence nous fascine et pourtant, elle n'est que ruine, de l'autre, de nos propres intérêts finalement, là ce soldat qui meure, là ce soldat qui tremble, au regard dévasté par la peur, par l'horreur, là ce soldat qui pleure d'avoir tué pour la première fois quelqu'un, ici ce soldat qui devient fou... et pourtant, juste avant le combat, un indigène traverse toute la compagnie. Il ne la voit pas, il est complètement indifférent à tous ces soldats qui partent se faire massacrer. Tout cela n'a plus aucun intérêt pour lui, tout cela ne va être que ruine et horreur. Il marche en sens inverse, dans une direction opposée. Celle-là est la bonne. Le film se finit sur cette voix off qui tel un poême : L'obscurité, la lumière, le conflit, l'amour, Est-ce que ce sont les oeuvres de l'esprit, les traits du même visage ? Ô mon âme, recueille-moi maintenant Regarde à travers mes yeux Regarde tout ce que tu as fait Tout brille." "There's only a thin red line between the sane and the mad." Autrement dit, il y a une sortie, une porte ouverte. Il suffit de la pousser. Rien qu'un geste. _______________________________________________ Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr> Page d'accueil cinema: http://yrol.free.fr/ http://www.multimania.com/yrol/ "Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter." Cioran -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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