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[Critique] The Thing de John Carpenter


  • Subject: [Critique] The Thing de John Carpenter
  • From: alexandrebarfety@mac.com (Alexandre Barfety)
  • Date: 26 Feb 2000 16:06:05 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Wanadoo, l'internet avec France Telecom
  • References: <alexandrebarfety-2602000311270001@ppp234-boulogne.mageos.com>
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:408

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


The Thing est certainement l'un des meilleurs films de Carpenter. Il est
certes de bon ton de le dire, mais visiblement un peu moins d'expliquer
pourquoi. Les raisons ne manquent pourtant pas, en voici quelques unes.

La neige. Un environnement hostile, froid, désertique où l'homme n'a pas
réellement sa place. L'antarctique est le prolongement logique de l'espace
qui ouvre le film, tous ces lieux hors de la vie. De l'espace à l'espace,
l'ouverture du film se poursuit fort logiquement. La neige, la blancheur.
Un blanc immaculé recouvre l'image et dévore la vie. Le blanc, ce blanc
aveuglant, trop lumineux est le pire ennemi de la peur qui se niche
confortablement dans les espaces confinés où l'oeil ne distingue rien,
entre chien et loup.

Un chien ou un loup dans la bergerie? Le meilleur ami de l'homme surgit de
nulle part, du néant, du vide et court à la bergerie. Dans la gueule du
loup?
Cette séquence d'ouverture n'est pas présente dans la nouvelle de Campbell
dont The Thing est l'adaptation. Le mal est dans ce film véhiculé d'abord
par un animal familier, ce raccourci résume bien toute la construction du
film et le propos qu'adopte Carpenter. La mise en scène de cette séquence
d'ouverture est une merveille. Carpenter technicien insurpassé aujourd'hui
dans sa judicieuse utilisation du scope le montre parfaitement ici aidé
par la très belle photo de Dean Cundey. Le point de vue et le raccord sont
les deux figures dominantes dans la mise en scène du film. Dans la
première scène chaque champs adopte un point de vue alternant entre le
chien et l'hélicoptère. Cette scène inexplicable se termine sur le chien
enfin entré dans la station et le regard tourné vers l'extérieur. Prémice
d'une réflexion sur l'identité et l'opposition intérieur/extérieur.

Le huit-clos. Figure récurrente du western et du cinéma de Carpenter. La
neige entraîne le huit-clos, ici c'est la neige qui est l'ennemi, c'est le
froid saisissant, le lieu qui peut tuer. Le blanc est ici le noir. Si
l'extérieur est hostile, on lui renvoie un lieu de refuge. C'est un vrai
refuge dans les deux sens du terme, le lieu où l'on doit être en sécurité.
C'est bien cette opposition intérieur/extérieur qui structure le film et
les comportements humains qui l'agitent. La menace provient généralement
de l'extérieur, et quand elle est identifiée, il ne reste plus qu'à s'en
débarasser, c'est le propre du virus. La question du mal se trouve toute
entière ici, extérieur ou intérieur, de nous ou en nous? Le groupe unit à
l'origine comme les cellules du corps, va se scinder devant le danger, et
se retrancher en individualités dramatiques. Et là encore Carpenter joue
de cette opposition, celui que l'on suppose menace est exclu, de
l'intérieur il passe à l'extérieur, loin de nous, dans un lieu où il ne
doit plus représenter de danger, dans l'immensité du dehors.

La peur entraîne l'exclusion, et la question que pose le film est de
savoir où se situe le mal. D'abord ce mal est extérieur, le chien, puis
potentiellement chacun des hommes du refuge. Un perpétuel jeu de pistes,
pour trouver l'intru, celui qui n'est pas nous. La séquence où le chien
dans le chenil se trouve confronté aux autres chiens révèle l'analogie. Le
chien est à la fois à l'intérieur, et pourtant il est aussi extérieur.
Problème, il est exactement comme les autres chiens. Donc il n'est pas
vraiment extérieur, il est l'un de ses chiens, il est à l'intérieur.
Le mal est à l'intérieur, il est l'un des douze hommes du refuge, comme le
sang, il circule et contamine sans que l'on sache qui.

Plus encore donc que l'intérieur ou l'extérieur, le mal se situe ailleurs
dans le hors-champ, dans cet espace indéfini qui n'appartient à rien. Si
le mal circule, c'est dans ce hors-champ. Le hors-champ dans le film
produit le sens, et entraîne la peur. Inévitablement, ce que l'on ne voit
pas fait peur. Règle de base du suspence. La contamination par la chose
surgit dans ce hors-champ, chaque coupe est une contamination, le film se
contamine lui-même à chaque instant. La chose passe de l'extérieur à
l'intérieur pendant ce rien. La seule solution de survie de l'équipe
passerait par le plan séquence, supprimer toute coupe, c'est ce que
souhaite Mac Ready qui pour supprimer la peur rassemble toute l'équipe
dans une pièce. Après la séparation, l'inclusion, le regroupement.

L'identité est le deuxième point fondamental. Si l'on ne peut faire
fonctionner l'opposition intérieur/extérieur pour se prémunir du mal,
tentons de l'isoler, de découvrir son identité. La chose est ce qui est
sans identité, pas de nom, rien de nommable, elle est l'innomable. Et en
même temps, qui sommes nous? La question du moi est ici d'importance. Ce
n'est certainement pas notre apparence, donc notre extérieur qui constitue
notre identité. La scène du test sanguin ou du chien au milieu des autres
chiens illustre à merveille la difficulté du problème de l'identité. Le
moi comme le mal est insaissable, croit-on le tenir qu'il est déjà
ailleurs, déjà un autre. Ne sommes nous donc qu'une image, une
représentation de l'altérité?
Le moi ne se connait donc jamais. Je est un autre dans le cinéma de
Carpenter, comme l'illustrent si bien les multipes masques qui font
disparaitre l'identité, qui la transforment. Je devient un autre par la
contamination, l'identité nous échappe et la chose est la parfaite
assimilation de cette apparence qui nous constitue tout entier. On ne peut
donc s'identifier à qui que ce soit dans le film et la menace vient de
cette indécision, on ne sait jamais qui est la chose, extérieure et
pourtant fondamentalement intérieure.

Le film se termine sur un constat terrible, sa figure aura été circulaire
et nous renvoie au début, un épisode précédent dont il n'est que la
répétition dans un Eternel Retour. Nous sommes le mal, le mal n'est pas de
nous, mais en nous. Comme une nouvelle figure de western, deux hommes face
à face dans la figure du duel. L'un deux est la chose. Qui est la chose?
Bien évidemment le héros du film, celui qui porte tous nos espoirs, mc
Ready est la chose? Pas seulement, Je est la chose, Je suis la chose,
voilà ce que nous dit Carpenter. 

Bien d'autres choses à dire encore sur lesquelles je ne dirai rien. Rien
sur le remarquable travail technique, sur les mouvements d'appareil
parfaitement orchestrés, sur une mise en scène réellement talentueuse.
Presque rien sur l'utilisation géniale du point de vue et du hors champ.
Il y aurait encore beaucoup à dire. Alors si tout cela n'en fait un chef
d'oeuvre, le mépriser serait une indéniable erreur. Carpenter fait partie
de ces réalisateurs mineurs, mais diablement attachants par sa constance
et son intégrité dans le genre, son refus du second degré facile ou des
mises en scène tapageuses. Tout cela force le respect.


   Alex

-- 
"La nuit, le silence planait sur la vie mentale de ce petit monde. Il descendait du ciel par nappes étoilées, dont les lumières infiniment douces ne m'arrivaient qu'à travers les nuées d'une mystérieuse et pâle Voie lactée, circonscrite entre les hauts murs du Jardin où j'attendais en vain l'apparition et la disparition des astres. Car ce ciel était tout entier immobile. Aucun signe ne s'y déplaçait. Le ciel ne vivait plus."
                            Henri Bosco
-- 
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