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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] SLEEPY HOLLOW de Tim Burton
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] [Critique] [Spoilers] SLEEPY HOLLOW Réal: Tim Burton Act: Johnny Depp, Christina Ricci Musique: Danny Elfman Lumière: Emmanuel Lubezki La première fois que l'on découvre à l'image Ichabod Crane (joué par Johnny Depp), c'est au travers d'un gros plan de son visage, comme décapité par la caméra et le sens aiguisé du cadrage de Tim Burton. De même, lorsque Crane entre pour la première fois dans le bureau où l'attendent les notables de Sleepy Hollow (la ville campagnarde où se déroule le film), c'est un effet de lumière qui vient lui séparer, une fois encore, la tête du reste du corps. Filmé pourtant de loin, et de pied, Crane à ce moment précis, n'existe que par son visage. Lubezki (nominé justement aux Oscars pour les images de ce film) a réussi à encercler entièrement de noir la tête de Crane et à décrire l'intériorité de cet (apparent) "anti-héros" des plus drôles et pittoresques. On retrouve plus tard cet effet de décapitation esthétique, dirons nous (en accord et désaccord avec la musique fluide et stridente de Danny Elfman) dans un des cauchemars de Crane, lorsque son père entre dans une pièce de la même façon, la tête seule, le reste du corps perdu dans l'obscurité. L'effet, car c'est vraiment un pur effet d'expressionnisme, est magique et brillant. Simplement par des jeux de lumière, Burton indique le lien singulier entre Crane et son père, où comment son père, qui méprisait la sorcellerie, a fait de Crane un individu cartésien qui refuse l'émotion mais qui n'y arrive pas naturellement. Paradoxalement, si son père est pour Crane la représentation de l'ordre et du surmoi, il n'en est pas moins la figure cachée du mal, un masque de vertu dissimulant le vice. Ainsi, le cavalier sans tête, tel un Darth Vader, est pour Crane un père virtuel (d'ailleurs un des cauchemars montre le père de Crane, sans tête). Ce qui contribue également fortement à faire de Crane un protagoniste sans corps, c'est le travail de costume de Colleen Atwood (autre nomination aux Oscars pour ce film) qui enferme Crane dans un habit d'un noir très profond, ainsi que dans bon nombre de plans du film on ne voit de Crane que son visage pâle. Dès lors, la filiation est extrêmement intéressante entre Ichabod Crane et Edward Scissorhands, lui aussi habillé de noir et le visage clair de lune, lui aussi vivant dans un grenier, lui aussi l'étranger et le faible, lui aussi les cheveux tourmentés et les mains traumatiques. Crane (comme son nom l'indique) est un homme qui, à défaut d'avoir un corps expressif, n'existe que par son crâne, sa cervelle, sa raison. Or, son périple à Sleepy Hollow (le nom de cette ville évoque en anglais le sommeil, le vide, le faux) va lui permettre pour la première fois de faire l'expérience de l'impensable et de l'émotion. Il va se rappeler qu'il a des sens - il se souvient de ce qui lui était arrivé à ses mains, percées de "trous", et il en devient plus humain. La rupture entre l'être et le paraître, et le thème du double sont également exprimés dans le film par l'intermédiaire des décors et des accessoires (eux aussi nominés aux Oscars cette année). Outre les portraits peints de la famille (et du coupable surtout), on notera aussi que la cheminée du riche propriétaire est décorée de deux têtes de cerbères (lorsque le passé du cavalier sans tête est évoqué dans cette pièce, la caméra se plonge dans le feu et passe entre ces deux gueules de l'enfer). Deux têtes, aussi, dès l'entrée de la ville avec les deux têtes de cerf sculptées se faisant face sur la grille. Et plus flagrant encore, au tout début du film, on voit le juge (Christopher Lee) avoir comme des ailes de rapace derrière le dos car, par un placement de caméra, il se substitue à la tête de l'aigle au fond du décor (un aigle qui peut rappeler, entre autres, le nazisme). Typiquement Burtonien que de décapiter et d'assembler ainsi des têtes (Beetlejuice et Mars Attacks ayant poussé très loin au cinéma la figure stylistique de l'oxymore). L'idée d'assemblage s'inscrit également dans l'apparition d'un des ancêtres du cinématographe : Crane joue sans cesse avec une corde qui fait tourner les deux faces d'une même pièce pour créer un mouvement optique (sur l'une des facettes est dessinée un oiseau, sur l'autre une cage). Cet objet tout à fait artisanal, faussement sorcier, parcourt le film comme pour rappeler la nature bicéphale du cinéma, l'optique qui trompe, l'apparence et l'enveloppe dont il faut sans cesse se méfier. Dans le même ordre d'idée, la poésie et le double se trouvent dans les outils scientifiques de Crane qui ressemblent étrangement à des branches d'arbres, ou à des fleurs (comme en dessinent la mère et la fiancée de Crane) ou à des tentacules de pieuvre. La pieuvre, animal très Burtonien et fantomatique (relire Victor Hugo), apparaît plusieurs fois dans le film sur les murs de la chambre du petit garçon à la lanterne magique (lorsque le cavalier attaque sa famille). Cet "esprit tentaculaire" tient évidemment tout en entier dans cet arbre inoubliable où a été enterré le cavalier sans tête. Ces branches tourmentées, mais dont le tronc est solidement enraciné dans la terre, reflètent on ne peut mieux l'art ambivalent de Burton, des cris de désespoir lancés vers le ciel (au père et à l'au-delà) mais liés et attachés violemment au terre-à-terre et au concret. La dichotomie du protagoniste principal (et l'ambiguïté de tous les autres) est symptomatique du cinéma de Tim Burton, un monde qui nous plonge toujours dans des impressions de forte réalité (les détails du quotidien y sont particulièrement présents), et d'onirisme (dans le réalisme jaillissent des éléments irréels). Autrement dit, Tim Burton, en tant que manuel (il est au départ graphiste) et écrivain (il écrit des recueils pour les enfants), traite inlassablement de sa propre dualité : "parler" de la matière brute en y laissant entrer ses fantasmes (Burton se revendique volontiers "cinéaste réaliste"). Ses oeuvres abordent ni plus ni moins qu'un combat allégorique entre les mains et le cerveau, le corps et le non-corps (une problématique primordiale pour tout artiste). Ce qui m'a très intéressé dans Sleepy Hollow, au delà du vrai bonheur esthétique qu'il a suscité chez moi, c'est le traitement fort d'une dichotomie à la fois très personnelle mais aussi radicalement ancrée dans l'essence de l'Art. Ainsi, la matière et la non-matière s'entrecroisent dans ce film. Le premier plan présente, en très gros plan (on a l'impression de regarder à travers un microscope, comme si nous étions déjà dans la tête d'Ichabod Crane), la cire rouge qui scelle une enveloppe lentement, comme des gouttes de sang (la signature est si cruciale chez Burton qu'elle devient désormais une affaire de sang). La non-matière, c'est plutôt le brouillard dans lequel se fond puis "s'évade" le dernier titrage du générique de début, à savoir : "directed by Tim Burton", qui s'évanouit dans le flou. La signature de Burton, alors, s'empare de la pellicule et des décors, l'auteur s'infiltre dans la matière même du film. Parfois, dans ce générique, on voit les noms s'évaporer sous formes de feuilles mortes. C'est rare d'assister à ce genre de choses au cinéma et il est utile de le préciser. Tim Burton est plus qu'un amuseur, il remet sans cesse en cause la présence de l'artiste dans la spirale de sa création. --- Alexandre Tylski............................. alexandre.tylski@wanadoo.fr Le magazine du cinéma international.... http://www.cadrage.net The film score daily web site.. http://www.filmscoremonthly.com Le cinéma en lumière............................... http://www.lumiere.org Un autre regard sur le cinéma... http://www.reperages.presse.fr Analyses de films............................... http://synopsis.ifrance.com Le site français de la musique de film. http://www.traxzone.com "Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d'oeuvre. " ........................... 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