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[Critique] SLEEPY HOLLOW de Tim Burton


  • Subject: [Critique] SLEEPY HOLLOW de Tim Burton
  • From: "Alexandre Tylski" <alexandre.tylski@wanadoo.fr>
  • Date: 25 Feb 2000 20:56:18 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Wanadoo, l'internet avec France Telecom
  • References: <8962jn$1k6$1@wanadoo.fr>
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:406

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

[Critique] [Spoilers] SLEEPY HOLLOW
Réal: Tim Burton Act: Johnny Depp, Christina Ricci
Musique: Danny Elfman Lumière: Emmanuel Lubezki

La première fois que l'on découvre à l'image Ichabod Crane (joué
par Johnny Depp), c'est au travers d'un gros plan de son visage,
comme décapité par la caméra et le sens aiguisé du cadrage de
Tim Burton. De même, lorsque Crane entre pour la première fois
dans le bureau où l'attendent les notables de Sleepy Hollow (la ville
campagnarde où se déroule le film), c'est un effet de lumière qui
vient lui séparer, une fois encore, la tête du reste du corps. Filmé
pourtant de loin, et de pied, Crane à ce moment précis, n'existe
que par son visage. Lubezki (nominé justement aux Oscars pour
les images de ce film) a réussi à encercler entièrement de noir la
tête de Crane et à décrire l'intériorité de cet (apparent) "anti-héros"
des plus drôles et pittoresques.

On retrouve plus tard cet effet de décapitation esthétique, dirons
nous (en accord et désaccord avec la musique fluide et stridente
de Danny Elfman) dans un des cauchemars de Crane, lorsque son
père entre dans une pièce de la même façon, la tête seule, le reste
du corps perdu dans l'obscurité. L'effet, car c'est vraiment un pur effet
d'expressionnisme, est magique et brillant. Simplement par des jeux
de lumière, Burton indique le lien singulier entre Crane et son père,
où comment son père, qui méprisait la sorcellerie, a fait de Crane
un individu cartésien qui refuse l'émotion mais qui n'y arrive pas
naturellement. Paradoxalement, si son père est pour Crane la
représentation de l'ordre et du surmoi, il n'en est pas moins la figure
cachée du mal, un masque de vertu dissimulant le vice. Ainsi, le
cavalier sans tête, tel un Darth Vader, est pour Crane un père
virtuel (d'ailleurs un des cauchemars montre le père de Crane,
sans tête).

Ce qui contribue également fortement à faire de Crane un
protagoniste sans corps, c'est le travail de costume de Colleen
Atwood (autre nomination aux Oscars pour ce film) qui enferme Crane
dans un habit d'un noir très profond, ainsi que dans bon nombre de
plans du film on ne voit de Crane que son visage pâle. Dès lors, la
filiation est extrêmement intéressante  entre Ichabod Crane et Edward
Scissorhands, lui aussi habillé de noir et le visage clair de lune, lui
aussi vivant dans un grenier, lui aussi l'étranger et le faible, lui aussi
les cheveux tourmentés et les mains traumatiques. Crane (comme
son nom l'indique) est un homme qui, à défaut d'avoir un corps
expressif, n'existe que par son crâne, sa cervelle, sa raison. Or, son
périple à Sleepy Hollow (le nom de cette ville évoque en anglais le
sommeil, le vide, le faux) va lui permettre pour la première fois de
faire l'expérience de l'impensable et de l'émotion. Il va se rappeler
qu'il a des sens - il se souvient de ce qui lui était arrivé à ses mains,
percées de "trous", et il en devient plus humain.

La rupture entre l'être et le paraître, et le thème du double sont
également exprimés dans le film par l'intermédiaire des décors
et des accessoires (eux aussi nominés aux Oscars cette année).
Outre les portraits peints de la famille (et du coupable surtout), on
notera aussi que la cheminée du riche propriétaire est décorée de
deux têtes de cerbères (lorsque le passé du cavalier sans tête est
évoqué dans cette pièce, la caméra se plonge dans le feu et passe
entre ces deux gueules de l'enfer). Deux têtes, aussi, dès l'entrée
de la ville avec les deux têtes de cerf sculptées se faisant face sur
la grille. Et plus flagrant encore, au tout début du film, on voit le juge
(Christopher Lee) avoir comme des ailes de rapace derrière le
dos car, par un placement de caméra, il se substitue à la tête de
l'aigle au fond du décor (un aigle qui peut rappeler, entre autres, le
nazisme). Typiquement Burtonien que de décapiter et d'assembler
ainsi des têtes (Beetlejuice et Mars Attacks ayant poussé très loin
au cinéma la figure stylistique de l'oxymore).

L'idée d'assemblage s'inscrit également dans l'apparition d'un
des ancêtres du cinématographe : Crane joue sans cesse avec
une corde qui fait tourner les deux faces d'une même pièce pour
créer un mouvement optique (sur l'une des facettes est dessinée
un oiseau, sur l'autre une cage). Cet objet tout à fait artisanal,
faussement sorcier, parcourt le film comme pour rappeler la
nature bicéphale du cinéma, l'optique qui trompe, l'apparence
et l'enveloppe dont il faut sans cesse se méfier. Dans le même
ordre d'idée, la poésie et le double se trouvent dans les outils
scientifiques de Crane qui ressemblent étrangement à des
branches d'arbres, ou à des fleurs (comme en dessinent la
mère et la fiancée de Crane) ou à des tentacules de pieuvre.
La pieuvre, animal très Burtonien et fantomatique (relire Victor
Hugo), apparaît plusieurs fois dans le film sur les murs de la
chambre du petit garçon à la lanterne magique (lorsque le
cavalier attaque sa famille). Cet "esprit tentaculaire" tient
évidemment tout en entier dans cet arbre inoubliable où a été
enterré le cavalier sans tête. Ces branches tourmentées, mais
dont le tronc est solidement enraciné dans la terre, reflètent on
ne peut mieux l'art ambivalent de Burton, des cris de désespoir
lancés vers le ciel (au père et à l'au-delà) mais liés et attachés
violemment au terre-à-terre et au concret.

La dichotomie du protagoniste principal (et l'ambiguïté de tous
les autres) est symptomatique du cinéma de Tim Burton, un
monde qui nous plonge toujours dans des impressions de forte
réalité (les détails du quotidien y sont particulièrement présents),
et d'onirisme (dans le réalisme jaillissent des éléments irréels).
Autrement dit, Tim Burton, en tant que manuel (il est au départ
graphiste) et écrivain (il écrit des recueils pour les enfants), traite
inlassablement de sa propre dualité : "parler" de la matière
brute en y laissant entrer ses fantasmes (Burton se revendique
volontiers "cinéaste réaliste"). Ses oeuvres abordent ni plus ni
moins qu'un combat allégorique entre les mains et le cerveau,
le corps et le non-corps (une problématique primordiale pour
tout artiste). Ce qui m'a très intéressé dans Sleepy Hollow, au
delà du vrai bonheur esthétique qu'il a suscité chez moi, c'est
le traitement fort d'une dichotomie à la fois très personnelle
mais aussi radicalement ancrée dans l'essence de l'Art.

Ainsi, la matière et la non-matière s'entrecroisent dans ce film.
Le premier plan présente, en très gros plan (on a l'impression
de regarder à travers un microscope, comme si nous étions
déjà dans la tête d'Ichabod Crane), la cire rouge qui scelle une
enveloppe lentement, comme des gouttes de sang (la signature
est si cruciale chez Burton qu'elle devient désormais une affaire
de sang). La non-matière, c'est plutôt le brouillard dans lequel
se fond puis "s'évade" le dernier titrage du générique de début,
à savoir : "directed by Tim Burton", qui s'évanouit dans le flou.
La signature de Burton, alors, s'empare de la pellicule et des
décors, l'auteur s'infiltre dans la matière même du film. Parfois,
dans ce générique, on voit les noms s'évaporer sous formes
de feuilles mortes. C'est rare d'assister à ce genre de choses
au cinéma et il est utile de le préciser. Tim Burton est plus qu'un
amuseur, il remet sans cesse en cause la présence de l'artiste
dans la spirale de sa création.

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