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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] Sleepy hallow, de Tim Burton (1999)
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM L'entretien que Tim Burton a donné à Positif (février n°2462) ne peut que rendre ce metteur en scène sympathique et... en même temps diablement irritant. On sent une nette volonté chez Tim Burton d'aller derrière les apparences, de saisir, de gratter ce quelque chose de troublant et d'ambigu qui rode dans l'inconscient collectif qu'il soit américain ou non d'ailleurs, Eternelle histoire du réel et de son double, du visage et du masque, du vrai et du faux, de l'apparence et de l'être etc. "L'histoire m'a passionné car il s'agit d'une légende folklorique typiquement américaine, ce qui est rarissime aux Etats-Unis. Le reste du monde possède son lot de conte pour enfants, écrits ou oraux. En Europe, de nombreux événements historiques ont réactualisé des peurs ancestrales ou engendré des craintes qu'il était nécessaire de symboliser. Or les Etats-Unis sont un pays sans histoire. J'étais donc heureux de mettre en scène un des rares contes pour enfants qui fasse réellement partie de notre conscience collective. " Bien. Il y a donc un intérêt évident à ses films en ce sens qu'il ne veut pas s'arrêter à ce qu'on lui montre mais à aller plus loin, bref de démystifier cet ordre faux qui dissimule le chaos, la mort et le néant. "Tout en Amérique, est dans l'image que l'on donne des êtres et des choses, et non dans leur vraie substance." dit-il.) et sa méthode est de dire des choses par des moyens détournés. (...) J'aime l'idée de me cacher ! Le double sens me permet d'attaquer sans être à découvert. (...) Noble ambition. Démarche sympathique. Et essentielle. Mais là où le bat blesse à la vision de Sleepy Hollow, voire même de ces précédents films, c'est que Tim Burton ne fait qu'entrouvrir la porte du mystère, de cette inquiétante étrangeté sans jamais rien ramener de cette substance. Car de cette "substance vraie", on ne saura pas grand chose et Sleepy hollow n'est qu'une illustration, somptueuse certes, d'une légende, rien de plus, rien de moins. Pourquoi entrouvrir cette inquiétante porte pour n'en ramener aucun éclairage précis ? La source d'inspiration de Tim Burton est connue. Il est fortement inspiré comme il le dit souvent lui-même par les films de Mario Bava et "les films d'horreur de la Hammer non seulement en raison de leur mise en scène mais encore parce que chaque image camouflait une substantifique moelle." Mais quelle est-elle cette substantifique moelle ? Que dit-elle ? Outre qu'il est assez amusant de constater que les films de Tim Burton sont de loin supérieur à bien des égards aux films dont il s'inspire, force est de constater aussi que ce qui les rejoint, ce n'est simplement que le geste d'ouvrir la porte du mystère sans rien en ramener justement de substantifique. Tout le monde sait plus ou moins que d'étranges et de mystérieuses méandres parcourent notre âme, que le réel ne se réduit pas à une vision monolithique et rassurante. La nature de la réalité est autre. Tim Burton a le mérite de le relever et de le dire tandis que d'autres tentent de recouvrir tout cela d'un masque et d'un voile hypocrite et puritain afin de nous conforter et de nous rassurer sur la nature de la réalité. Certes un premier pas est fait mais pourquoi s'arrêter en chemin ? Toujours dans la même interview, Tim Burton dit : "La perception qu'ont les gens de la normalité m'est étrangère. Pour moi, la réalité est bizarre. Je me suis toujours senti entre deux mondes car j'accepte grandement l'inconnu. Je le vénère, mais avec une certaine dose de lucidité. Comme tout le monde, j'essaie souvent de rationaliser, mais je m'arrête toujours dans mon élan au risque de devenir fou. Il ne faut pas essayer de comprendre ou de catégoriser la vie. La vie est mystérieuse et inclassable." (...) Oui, vraiment, pourquoi s'arrêter en plein élan ? Et de ne pas tenter de comprendre la vie jusqu'au bout avec son lot d'ambiguïtés et de mystères ? Encore une fois. Pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? Pourquoi faire un pas dans la bonne direction et s'arrêter en face du mystère déferlant mais entrevu ? Effectivement au risque de devenir fou parce qu'on s'arrête brusquement en si bon chemin et fou parce qu'on aimerait aller plus loin. C'est justement cette position qui est intenable et qui rend fou. C'est tout le problème des films de Tim Burton. Le cul entre deux chaises, et c'est pour cette même raison que cela n'en fait pas un metteur en scène d'exception comme les critiques élogieuses qu'on lit ici ou là voudraient nous le faire croire. A l'instar des gens qui ne gardent de la réalité qu'une vision unique et indivisible, Tim Burton ne garde de cette autre vision de la réalité qu'une simple contemplation ou illustration. Une porte ouverte mais qu'on ne franchira pas. Attitude trop calquée sur ses sources d'inspiration qui, évidemment, ne peuvent le mener plus loin. La culture des oeuvres mineures a ses limites. Car si on retourne aux origines, aux racines dont il est question dans le film même, quelles soient faites de mots (le livre La légende du cavalier sans tête de Washington Irving dont est tiré le film) de bois (l'étrange et sinueux arbre des morts) de chair et de sang (les cadavres sans tête accumulés tout au long du récit), une foule de questions se pose à nous. Pourquoi une telle histoire reste-t-elle populaire d'autant plus qu'elle est rarissime ? Qu'interroge-t-elle de si particulier pour qu'elle perdure à travers les siècles ? Pourquoi les figures récurrentes qu'elle met en place se retrouvent sous des formes détournées dans d'autres contes ? Quand un René Girard analyse dans Le bouc émissaire les divers mythes et contes de tous horizons qui peuplent l'imaginaire humain, c'est pour les interroger, les malaxer et pointer du doigt le lien qui les relie tous. Il les retourne comme un gant pour démonter ce qu'ils cachent derrière leur récit apparent. En sort alors un sens précis et éclairant sur la manière dont fonctionne l'imaginaire et sa dualité tirant vers le mécanisme victimaire (le bouc émissaire) et le désir mimétique. Prenons par exemple, le mythe d'Oedipe. Parce qu'il a tué son père et couché avec sa mère, les hommes rendent Oedipe responsable de la peste qui sévit dans la ville. Faux, écrit René Girard. Les hommes ont besoin d'un bouc émissaire pour trouver une explication à cette peste. Autrement dit : "Les hommes tuent pour mentir aux autres et se mentir à eux-mêmes au sujet de la violence et de la mort" (1) Ou encore : "C'est pour expulser la vérité au sujet de la violence qu'on se confie à la violence." De là vient le puritanisme. René Girard voit dans les mythes et voire les contes ce même mécanisme archétypal qui pousse les hommes à dissimuler leur violence. "La volonté d'effacer les représentations de la violence gouverne l'évolution de la mythologie." (2) Les textes mythologiques auraient été transformé successivement afin d'effacer leur origine violente, meurtrière. Il s'agit bien donc d'une censure. " ... derrière le mythe, il n'y a ni de l'imaginaire pur, ni de l'événement pur mais un compte rendu faussé par l'efficacité même du mécanisme victimaire, mécanisme qu'il nous raconte en toute sincérité mais qui est forcément transfiguré par ses conteurs qui sont les persécuteurs." (3) Les persécuteurs n'étaient pas lucides; ils croyaient les victimes réellement coupables. C'était ce dévoilement que Tim Burton aurait dû opéré. Ici dans cette légende, le récit n'est pas celui d'un persécuteur mais d'un conteur qui n'en retrace pas moins quelque chose d'essentiel. Bref, tout cela pour dire que si un conte ou un mythe s'inscrit durablement dans l'imaginaire humain, c'est qu'il recèle quelque chose de fondamental sur celui-ci. Mais quel est-il ? Là, qu'en est-il de cette légende ? Il y a l'histoire d'un cavalier sans tête qui décapite la nuit venue les habitants d'un village. Les stigmates (ou signes victimaires) abondent : blessure aux mains, la veuve Winslop portait en elle un enfant mort-né, le meurtre du père et de la mère vécu par un enfant, l'arbre aux morts qui saigne et qui enfante le cavalier sans tête, les têtes coupées etc. Rajoutée à celle-ci, il y a l'histoire d'Ichabod Crane, le détective envoyé dans le village de Sleepy Hollow. Sa mère a été accusée à tort de sorcellerie et a été tué par son propre père (elle était au moins une fée). Il y a une vraie sorcière en la personne de Lady Van Tassel. Une histoire de puritanisme. En venant enquêter à Sleepy Hollow, Ichabod redécouvre des images enfouies dans sa mémoire traumatisée et éclairant sa personnalité. Il serait trop long de décrypter le conte (il serait intéressant de lire le récit original) mais il faut dire que Tim Burton ne nous aide pas et la seule chose qu'il arrive à en dire mais sans le montrer véritablement, c'est que le puritanisme a plusieurs visages et souvent le plus angélique. C'est tout le constat qu'il peut en tirer, en le disant si platement, mais sans parvenir à le rendre concrètement présent et signifiant, bref à l'oeuvre dans son film, par des plans, par le récit, par les relations entre les personnages. Jamais le film ne met le doigt sur ce mécanisme. Quitte à remanier une légende, ou un récit, autant en faire une lecture plus éclairante plutôt qu'une relecture confuse ou illustrative. Le rôle de Lady Van Tassel est réduite à la portion congrue alors qu'il y avait un véritable rapport ambigu à établir entre cette femme-sorcière et Ichabod et ce dernier avec Kristina. Bref. De plus, ce qui n'arrange pas notre affaire, le film est noyé dans une insupportable bande son qui surmultiplie les effets. Les scènes ne nous imprègnent jamais de leur atmosphère propre, inquiétante, douce ou mystérieuse. Tout va très vite, tout est mené tambour battant, les scènes s'entrechoquent, l'une efface l'autre à un rythme endiablé. Le montage hystérique du film est véritablement castrateur à ce niveau-là. Il lui coupe la tête. Toute la beauté des décors et de ce qui pouvait en émaner passe à la trappe. La tonitruante et banale musique (tagada tagada) achève de noyer le tout dans un déluge d'effets d'underscoring (accord musical qui ponctue en synchronisme tel geste, tel coup d'épée), ou redondant, soulignant pesamment et inutilement chaque ambiance d'une scène. On ne respire pas. Il faut dire encore, pour aggraver un peu plus notre affaire, que le personnage du détective méticuleux et rationnel, qui à pour nom Ichabod Crane, interpreté par Johnny Depp, est très linéaire, et carrément surjoué. Ce n'est pas le fait qu'il soit maladroit qui est gênant, bien au contraire, cette ironie serait plutôt bien venue, mais que ce détective maladroit est maladroitement joué. Johnny Depp était bien plus convaincant, tout en retenue et en finesse dans La neuvième porte de Roman Polanski qui avait su, lui, prendre le temps de dessiner ses ambiances, de nous faire palper l'angoisse, l'inquiétude par des détails concrets, bref de nous faire rentrer à l'intérieur d'un intérieur. Quoique l'on pense de ses derniers films, Polanski a encore ce talent-là. Là, la direction d'acteur de Tim Burton est schématique, sommaire, réduite à quelques mimiques répétitives, voire caricaturale en ce qui concerne les autres personnages comme les notables de la ville. Il ne suffit pas de montrer un corps gras et ventripotent pour que celui-ci existe avec son âme de notable, il faut encore l'incarner (le vide et la bêtise s'incarnent aussi) et là le film manque totalement de cette chair élémentaire. Le problème est le même avec Katrina, interprétée très mollement par Christina Ricci. Sa relation avec Ichabod est totalement inexistante ou si peu convaincante. Ils s'aiment ces deux tourteraux ? On n'y croit pas une seconde. Aucune émotion, aucun sentiment ne semble les lier ou les relier. Tim Burton tisse entre eux une plate relation sommairement signifiante (mais insignifiante par rapport à la légende) où Katrina joue un peu le substitut de la mère d'Ichabod (voire la scène où il tombe dans les bras de celle-ci après avoir rêvé de sa mère), Katrina étant elle à cheval si je peux dire entre la femme, voire la mère et l'enfant. Il faut dire que le récit n'aide guère à justement incarner tous ces personnages, à tisser finement leurs relations et leurs ambiguïtés, à leur donner tout simplement une chair. Souvent confus tellement tout va très vite, on a du mal à suivre, il est carrément maladroit dans la lourde scène d'explication finale avec la belle-mère de Katrina, lady Van Tassel. On touche à la désincarnation totale. C'est dire si ce film de Tim Burton aurait pu être un grand et somptueux film, passionnant et riche. Encore faut-il que le metteur en scène ait l'audace non seulement d'ouvrir la porte mais de plonger dans le noir, passer de l'autre coté et en revenir avec quelque chose d'éclairant. Sinon il n'est qu'illustratif et rate l'essentiel. (1)"Des choses cachées depuis la fondation du monde", p243. Biblio essai. (2) "Le bouc émissaire", p 113; Biblio essai; 1994. (3) "Quand ces choses commenceront", p 42-43, ed Arléa, 1996. _______________________________________________ Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr> Page d'accueil cinema: http://yrol.free.fr/ http://www.multimania.com/yrol/ "Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter." Cioran -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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