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[Critique] Sleepy hallow, de Tim Burton (1999)


  • Subject: [Critique] Sleepy hallow, de Tim Burton (1999)
  • From: Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr>
  • Date: Tue, 22 Feb 2000 16:13:33 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: 2001
  • References: <srf0bsconajcdj0j7k8dfef85j0hrhdq2o@4ax.com>
  • Reply-to: yrol@freesurf.fr
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:403

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM


L'entretien que Tim Burton a donné à Positif (février n°2462) ne peut que
rendre ce metteur en scène sympathique et... en même temps diablement
irritant. On sent une nette volonté chez Tim Burton d'aller derrière les
apparences, de saisir, de gratter ce quelque chose de troublant et d'ambigu
qui rode dans l'inconscient collectif qu'il soit américain ou non
d'ailleurs,  Eternelle histoire du réel et de son double, du visage et du
masque, du vrai et du faux, de l'apparence et de l'être etc. 

"L'histoire m'a passionné car il s'agit d'une légende folklorique
typiquement américaine, ce qui est rarissime aux Etats-Unis. Le reste du
monde possède son lot de conte pour enfants, écrits ou oraux. En Europe, de
nombreux événements historiques ont réactualisé des peurs ancestrales ou
engendré des craintes qu'il était nécessaire de symboliser. Or les
Etats-Unis sont un pays sans histoire. J'étais donc heureux de mettre en
scène  un des rares contes pour enfants qui fasse réellement partie de
notre conscience collective. "

Bien. Il y a donc un intérêt évident à ses films en ce sens qu'il ne veut
pas s'arrêter à ce qu'on lui montre mais à aller plus loin, bref de
démystifier cet ordre faux qui dissimule le chaos, la mort et le néant.
"Tout en Amérique, est dans l'image que l'on donne des êtres et des choses,
et non dans leur vraie substance." dit-il.) et sa méthode est de dire des
choses par des moyens détournés. (...) J'aime l'idée de me cacher ! Le
double sens me permet d'attaquer sans être à découvert. (...) 

Noble ambition. Démarche sympathique. Et essentielle. Mais là où le bat
blesse à la vision de Sleepy Hollow, voire même de ces précédents films,
c'est que Tim Burton ne fait qu'entrouvrir la porte du mystère, de cette
inquiétante étrangeté sans jamais rien ramener de cette substance. Car de
cette "substance vraie", on ne saura pas grand chose et Sleepy hollow n'est
qu'une illustration, somptueuse certes, d'une légende, rien de plus, rien
de moins. Pourquoi entrouvrir cette inquiétante porte pour n'en ramener
aucun éclairage précis ?

La source d'inspiration de Tim Burton est connue. Il est fortement inspiré
comme il le dit souvent lui-même par les films de Mario Bava et "les films
d'horreur de la Hammer non seulement en raison de leur mise en scène mais
encore parce que chaque image camouflait une substantifique moelle." Mais
quelle est-elle cette substantifique moelle ? Que dit-elle ? Outre qu'il
est assez amusant de constater que les films de Tim Burton sont de loin
supérieur à bien des égards aux films dont il s'inspire, force est de
constater aussi  que ce qui les rejoint, ce n'est simplement que le geste
d'ouvrir la porte du mystère sans rien en ramener justement de
substantifique. Tout le monde sait plus ou moins que d'étranges et de
mystérieuses méandres parcourent notre âme, que le réel ne se réduit pas à
une vision monolithique et rassurante. La nature de la réalité est autre.
Tim Burton a le mérite de le relever et de le dire tandis que d'autres
tentent de recouvrir tout cela d'un masque et d'un voile hypocrite et
puritain afin de nous conforter et de nous rassurer sur la nature de la
réalité. Certes un premier pas est fait mais pourquoi s'arrêter en chemin ?

Toujours dans la même interview, Tim Burton dit : "La perception qu'ont les
gens de la normalité m'est étrangère. Pour moi, la réalité est bizarre. Je
me suis toujours senti entre deux mondes car j'accepte grandement
l'inconnu. Je le vénère, mais avec une certaine dose de lucidité. Comme
tout le monde, j'essaie souvent de rationaliser, mais je m'arrête toujours
dans mon élan au risque de devenir fou. Il ne faut pas essayer de
comprendre ou de catégoriser la vie. La vie est mystérieuse et
inclassable." (...) 

Oui, vraiment, pourquoi s'arrêter en plein élan ? Et de ne pas tenter de
comprendre la vie jusqu'au bout avec son lot d'ambiguïtés et de mystères ?
Encore une fois. Pourquoi s'arrêter en si  bon chemin ? Pourquoi faire un
pas dans la bonne direction et s'arrêter en face du mystère déferlant mais
entrevu ? Effectivement au risque de devenir fou parce qu'on s'arrête
brusquement en si bon chemin et fou parce qu'on aimerait aller plus loin.
C'est justement cette position qui est intenable et qui rend fou. C'est
tout le problème des films de Tim Burton. Le cul entre deux chaises, et
c'est pour cette même raison que cela n'en fait pas un metteur en scène
d'exception comme les critiques élogieuses qu'on lit ici ou là voudraient
nous le faire croire.

A l'instar des gens qui ne gardent de la réalité qu'une vision unique et
indivisible, Tim Burton ne garde de cette autre vision de la réalité qu'une
simple contemplation ou illustration. Une porte ouverte mais qu'on ne
franchira pas. Attitude trop calquée sur ses sources d'inspiration qui,
évidemment, ne peuvent le mener plus loin. La culture des oeuvres mineures
a ses limites.

Car si on retourne aux origines, aux racines dont il est question dans le
film même, quelles soient faites de mots (le livre La légende du cavalier
sans tête de Washington Irving dont est tiré le film) de bois (l'étrange et
sinueux arbre des morts) de chair et de sang (les cadavres sans tête
accumulés tout au long du récit), une foule de questions se pose à nous.
Pourquoi une telle histoire reste-t-elle populaire d'autant plus qu'elle
est rarissime ? Qu'interroge-t-elle de si particulier pour qu'elle perdure
à travers les siècles ? Pourquoi les figures récurrentes qu'elle met en
place se retrouvent sous des formes détournées dans d'autres contes ? Quand
un René Girard analyse dans Le bouc émissaire les divers mythes et contes
de tous horizons qui peuplent l'imaginaire humain, c'est pour les
interroger, les malaxer et pointer du doigt le lien qui les relie tous. Il
les retourne comme un gant pour démonter ce qu'ils cachent derrière leur
récit apparent. En sort alors un sens précis et éclairant sur la manière
dont fonctionne l'imaginaire et sa dualité tirant vers le mécanisme
victimaire (le bouc émissaire) et le désir mimétique. Prenons par exemple,
le mythe d'Oedipe. Parce qu'il a tué son père et couché avec sa mère, les
hommes rendent Oedipe responsable de la peste qui sévit dans la ville.
Faux, écrit René Girard. Les hommes ont besoin d'un bouc émissaire pour
trouver une explication à cette peste. Autrement dit : "Les hommes tuent
pour mentir aux autres et se mentir à eux-mêmes au sujet de la violence et
de la mort" (1)  Ou encore : "C'est pour expulser la vérité au sujet de la
violence qu'on se confie à la violence." De là vient le puritanisme.

René Girard voit dans les mythes et voire les contes ce même mécanisme
archétypal qui pousse les hommes à dissimuler leur violence. "La volonté
d'effacer les représentations de la violence gouverne l'évolution de la
mythologie." (2)  Les textes mythologiques auraient été transformé
successivement afin d'effacer leur origine violente, meurtrière. Il s'agit
bien donc d'une censure. " ... derrière le mythe, il n'y a ni de
l'imaginaire pur, ni de l'événement pur mais un compte rendu faussé par
l'efficacité même du mécanisme victimaire, mécanisme qu'il nous raconte en
toute sincérité mais qui est forcément transfiguré par ses conteurs qui
sont les persécuteurs." (3) Les persécuteurs n'étaient pas lucides; ils
croyaient les victimes réellement coupables.

C'était ce dévoilement que Tim Burton aurait dû opéré. Ici dans cette
légende, le récit n'est pas celui d'un persécuteur mais d'un conteur qui
n'en retrace pas moins quelque chose d'essentiel. Bref, tout cela pour dire
que si un conte ou un mythe s'inscrit durablement dans l'imaginaire humain,
c'est qu'il recèle quelque chose de fondamental sur celui-ci. Mais quel
est-il ? Là, qu'en est-il de cette légende ? 

Il y a l'histoire d'un cavalier sans tête qui décapite la nuit venue les
habitants d'un village. Les stigmates (ou signes victimaires) abondent :
blessure aux mains, la veuve Winslop portait en elle un enfant mort-né, le
meurtre du père et de la mère vécu par un enfant, l'arbre aux morts qui
saigne et qui enfante le cavalier sans tête, les têtes coupées etc.
Rajoutée à celle-ci, il y a l'histoire d'Ichabod Crane, le détective envoyé
dans le village de Sleepy Hollow. Sa mère a été accusée à tort de
sorcellerie et a été tué par son propre père (elle était au moins une fée).
Il y a une vraie sorcière en la personne de Lady Van Tassel. Une histoire
de puritanisme. En venant enquêter à Sleepy Hollow, Ichabod redécouvre des
images enfouies dans sa mémoire traumatisée et éclairant sa personnalité. 

Il serait trop long de décrypter le conte (il serait intéressant de lire le
récit original) mais il faut dire que Tim Burton ne nous aide pas et la
seule chose qu'il arrive à en dire mais sans le montrer véritablement,
c'est que le puritanisme a plusieurs visages et souvent le plus angélique.
C'est tout le constat qu'il peut en tirer, en le disant si platement, mais
sans parvenir à le rendre concrètement présent et signifiant, bref à
l'oeuvre dans son film, par des plans, par le récit, par les relations
entre les personnages. Jamais le film ne met le doigt sur ce mécanisme.
Quitte à remanier une légende, ou un récit, autant en faire une lecture
plus éclairante plutôt qu'une relecture confuse ou illustrative. Le rôle de
Lady Van Tassel est réduite à la portion congrue alors qu'il y avait un
véritable rapport ambigu à établir entre cette femme-sorcière et Ichabod et
ce dernier avec Kristina. Bref.

De plus, ce qui n'arrange pas notre affaire, le film est noyé dans une
insupportable bande son qui surmultiplie les effets. Les scènes ne nous
imprègnent jamais de leur atmosphère propre, inquiétante, douce ou
mystérieuse. Tout va très vite, tout est mené tambour battant, les scènes
s'entrechoquent, l'une efface l'autre à un rythme endiablé. Le montage
hystérique du film est véritablement castrateur à ce niveau-là. Il lui
coupe la tête. Toute la beauté des décors et de ce qui pouvait en émaner
passe à la trappe. La tonitruante et banale musique (tagada tagada) achève
de noyer le tout dans un déluge d'effets d'underscoring (accord musical qui
ponctue en synchronisme tel geste, tel coup d'épée), ou redondant,
soulignant pesamment et inutilement chaque ambiance d'une scène. On ne
respire pas.

Il faut dire encore, pour aggraver un peu plus notre affaire, que le
personnage du détective méticuleux et rationnel, qui à pour nom Ichabod
Crane, interpreté par Johnny Depp, est très linéaire, et carrément surjoué.
Ce n'est pas le fait qu'il soit maladroit qui est gênant, bien au
contraire, cette ironie serait plutôt bien venue, mais que ce détective
maladroit est maladroitement joué. Johnny Depp était bien plus convaincant,
tout en retenue et en finesse dans La neuvième porte de Roman Polanski qui
avait su, lui, prendre le temps de dessiner ses ambiances, de nous faire
palper l'angoisse, l'inquiétude par des détails concrets, bref de nous
faire rentrer à l'intérieur d'un intérieur. Quoique l'on pense de ses
derniers films, Polanski a encore ce talent-là. 

Là, la direction d'acteur de Tim Burton est schématique, sommaire, réduite
à quelques mimiques répétitives, voire caricaturale en ce qui concerne les
autres personnages comme les notables de la ville. Il ne suffit pas de
montrer un corps gras et ventripotent pour que celui-ci existe avec son âme
de notable, il faut encore l'incarner (le vide et la bêtise s'incarnent
aussi) et là le film manque totalement de cette chair élémentaire. Le
problème est le même avec Katrina,  interprétée très mollement par
Christina Ricci. Sa relation avec Ichabod est totalement inexistante ou si
peu convaincante. Ils s'aiment ces deux tourteraux ? On n'y croit pas une
seconde. Aucune émotion, aucun sentiment ne semble les lier ou les relier.
Tim Burton tisse entre eux une plate relation sommairement signifiante
(mais insignifiante par rapport à la légende) où Katrina joue un peu le
substitut de la mère d'Ichabod (voire la scène où il tombe dans les bras de
celle-ci après avoir rêvé de sa mère), Katrina étant elle à cheval si je
peux dire entre la femme, voire la mère et l'enfant.

Il faut dire que le récit n'aide guère à justement incarner tous ces
personnages, à tisser finement leurs relations et leurs ambiguïtés, à leur
donner tout simplement une chair. Souvent confus tellement tout va très
vite, on a du mal à suivre, il est carrément maladroit dans la lourde scène
d'explication finale avec la belle-mère de Katrina, lady Van Tassel. On
touche à la désincarnation totale.

C'est dire si ce film de Tim Burton aurait pu être un grand et somptueux
film, passionnant et riche. Encore faut-il que le metteur en scène ait
l'audace non seulement d'ouvrir la porte mais de plonger dans le noir,
passer de l'autre coté et en revenir avec quelque chose d'éclairant. Sinon
il n'est qu'illustratif et rate l'essentiel.


(1)"Des choses cachées depuis la fondation du monde", p243. Biblio essai.

(2) "Le bouc émissaire", p 113; Biblio essai; 1994.

(3) "Quand ces choses commenceront", p 42-43, ed Arléa, 1996.


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 Yannick Rolandeau                    <yrol@freesurf.fr> 
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"Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter."           
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