|
[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] Accords et desaccords de Woody Allen
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM Peut-on être un artiste de génie et être en même temps odieux, veule, narcissique, immature, lâche, et vaniteux ? La réponse est oui. Cela retire-t-il du talent à ce même artiste ? La réponse est non. Problème insoluble. Certains veulent trouver dans la vie intime, dans les fantasmes de l'artiste des réponses à son génie et tenter d'expliquer celui-ci par des analyses délirantes (c'est le personne de Blanche); d'autres se contentent d'aimer et de comprendre tout simplement sa musique, (c'est celui d'Hattie, formidable Samantha Morton). Autre attitude. Contrairement par exemple à Stanley Kubrick qui voulait que chacun de ses films soit quelque chose d'abouti, Woody Allen est un boulimique. S'il pouvait mettre en scène une vingtaine de films avant de mourir, il les ferait. Alors souvent entre deux films essentiels, voilà que vient prendre place un film plus mineur, de moindre d'importance. Accords et désaccords est de ceux-là. Néanmoins, la limpidité et la simplicité de sa mise en scène, la remarquable l'interprétation, la beauté de la photographie (Zhao Fei, le directeur de la photographie de Epouses et concubines) en font déjà une oeuvre de grande qualité, à ne pas négliger ni à surestimer pour autant. Tout le film repose sur une biographie imaginaire. Le dispositif narratif met en place des interviews, de Woody Allen lui-même, de critiques de jazz authentiques, censées donner une véracité à cette biographie. Le film reprend ce même dispositif à l'intérieur même du récit proprement dit notamment dans la scène de la station essence où les intervenants ne savent pas trop comment un épisode de la vie d'Emmet Ray s'est vraiment déroulé. Toujours savoureux. Bien sûr, tout cela est faux. Archi faux. En même temps, Woody Allen agrémente son récit de faits qui n'en sont pas moins authentique sur le jazz des années 30, jazz dont le metteur en scène est un fervant admirateur. Outre l'ambiance de cette époque que le film retrace avec soin (les concerts à la maison où jazzmens noirs et blancs se réunissaient, faute de pouvoir jouer ensemble sur scène, le racisme sévissait), l'anecdote de la lune (à quelques variantes près) est belle et bien arrivée à Django Reinhardt. Certains personnages font ouvertement référence, pour qui les connait, à certains jazzmens célèbres : Freddie Keppard refusait effectivement d'enregistrer ses compositions car il avait peur qu'on lui vole ses idées. Jelly Roll Morton était effectivement un maquereau, King Oliver portait toujours effectivement un revolver sur lui. Le procédé n'est pas là pour tromper outre mesure le spectateur sur la véracité de cette biographie. Ou les plus naïfs alors car quiconque connaît un peu le jazz de cette époque sait que Emmet Ray n'a jamais existé. Non, plutôt que retracer la vie d'un personnage existant, toujours délicat à traiter, Woody Allen invente carrément et brouille les pistes entre réalité et fiction comme il l'a déjà fait et on ne le dira jamais assez avec le personnage qu'il interprète dans ses films et sa propre personnalité, Woody Allen himself. Quoi de plus jouissif que d'inventer un génie qui n'a jamais existé et d'avoir entière liberté pour broder ? Justement Emmet Ray. C'est dire si ce personnage (remarquablement interprété par Sean Penn qui se fond totalement dans le rôle) est déroutant. Crétin et génial à la fois. Suffisant et conscient de son talent mais en même temps fuyant comme un gamin ou s'évanouissant à la vue de Django Reinhardt. Aimant la compagnie des femmes mais refusant qu'elles s'attachent trop à lui. Pas romantique pour deux sous. Les deux seules choses qu'il aime faire après avoir séduit une femme est de l'emmener voir les trains ou de dégommer les rats au pistolet (idée drôlissime !). Outre ce personnage, il y a la présence d'Hattie, femme muette (on dirait d'ailleurs une authentique actrice du muet, une scène d'ailleurs y fait allusion) et judicieux contrepoint à la logorrhé d'Emmet Ray. Désarmante et touchante par sa simplicité. Le couple est étrangement assorti mais là encore allez comprendre comment on peut être un prodigieux imbécile et composer une musique de génie ? Ainsi tranquillement, sereinement, le film fait son chemin accompagné tout de même par la musique du génial Django Reinhardt qui lui a bien existé. On pourrait donc reprocher au film de ne pas aller plus loin. C'est vrai. Woody Allen ne voulait certainement pas en faire plus. C'est dommage mais c'est ainsi en même temps. Mais on a droit à quelques répliques (notamment de Emmet Ray quand il rencontre Hattie, (de mémoire : "Des que je t'ai vue, j'ai été attiré, d'ailleurs c'est simple, je t'ai tiré à pile ou face !") ou des scènes croustillantes (quand Emmet Ray laisse Hattie changer la roue de sa voiture car il doit protéger ses mains). Ou à quelques dialogues ironiques destinées aux alambiqués de l'analyse musicale ou d'autres domaines (la scène où Blanche analyse la fascination libidineuse d'Emmet Ray pour les trains ou encore celle où elle dit :"A quoi pensez-vous lorsque vous jouez ? Réponse : Je pense que je ne suis pas assez payé !") Bref, des films de cette qualité et de cette simplicité là, on en redemanderait tous les jours. _______________________________________________ Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr> Page d'accueil cinema: http://yrol.free.fr/ http://www.multimania.com/yrol/ "Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter." Cioran -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
|