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[Critique] Accords et desaccords de Woody Allen


  • Subject: [Critique] Accords et desaccords de Woody Allen
  • From: Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr>
  • Date: 15 Feb 2000 13:21:24 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: 2001
  • References: <s27hasof3em1c9qvru7sd3uefpnsm2atca@4ax.com>
  • Reply-to: yrol@freesurf.fr
  • Xref: isdnethub fr.rec.cinema.selection:394

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM 


Peut-on être un artiste de génie et être en même temps odieux, veule,
narcissique, immature, lâche, et vaniteux ? La réponse est oui. Cela
retire-t-il du talent à ce même artiste ? La réponse est non. Problème
insoluble. Certains veulent trouver dans la vie intime, dans les fantasmes
de l'artiste des réponses à son génie et tenter d'expliquer celui-ci par
des analyses délirantes (c'est le personne de Blanche); d'autres se
contentent d'aimer et de comprendre tout simplement sa musique,  (c'est
celui d'Hattie, formidable Samantha Morton).

Autre attitude. Contrairement par exemple à Stanley Kubrick qui voulait que
chacun de ses films soit quelque chose d'abouti, Woody Allen est un
boulimique. S'il pouvait mettre en scène une vingtaine de films avant de
mourir, il les ferait. Alors souvent entre deux films essentiels, voilà que
vient prendre place un film plus mineur, de moindre d'importance. Accords
et désaccords est de ceux-là. Néanmoins, la limpidité et la simplicité de
sa mise en scène, la remarquable l'interprétation, la beauté de la
photographie (Zhao Fei, le directeur de la photographie de Epouses et
concubines) en font déjà une oeuvre de grande qualité, à ne pas négliger ni
à surestimer pour autant. 

Tout le film repose sur une biographie imaginaire. Le dispositif narratif
met en place des interviews, de Woody Allen lui-même, de critiques de jazz
authentiques, censées donner une véracité à cette biographie. Le film
reprend ce même dispositif à l'intérieur même du récit proprement dit
notamment dans la scène de la station essence où les intervenants ne savent
pas trop comment un épisode de la vie d'Emmet Ray s'est vraiment déroulé.
Toujours savoureux.  Bien sûr, tout cela est faux. Archi faux. En même
temps, Woody Allen agrémente son récit de faits qui n'en sont pas moins
authentique sur le jazz des années 30, jazz dont le metteur en scène est un
fervant admirateur. Outre l'ambiance de cette époque que le film retrace
avec soin (les concerts à la maison où jazzmens noirs et blancs se
réunissaient, faute de pouvoir jouer ensemble sur scène, le racisme
sévissait), l'anecdote de la lune (à quelques variantes près) est belle et
bien arrivée à Django Reinhardt. Certains personnages font ouvertement
référence, pour qui les connait, à certains jazzmens célèbres : Freddie
Keppard refusait effectivement d'enregistrer ses compositions car il avait
peur qu'on lui vole ses idées. Jelly Roll Morton était effectivement un
maquereau, King Oliver portait toujours effectivement un revolver sur lui.

Le procédé n'est pas là pour tromper outre mesure le spectateur sur la
véracité de cette biographie. Ou les plus naïfs alors car quiconque connaît
un peu le jazz de cette époque sait que Emmet Ray n'a jamais existé. Non,
plutôt que retracer la vie d'un personnage existant, toujours délicat à
traiter, Woody Allen invente carrément et brouille les pistes entre réalité
et fiction comme il l'a déjà fait et on ne le dira jamais assez avec le
personnage qu'il interprète dans ses films et sa propre personnalité, Woody
Allen himself. Quoi de plus jouissif que d'inventer un génie qui n'a jamais
existé et d'avoir entière liberté pour broder ?

Justement Emmet Ray. C'est dire si ce personnage (remarquablement
interprété par Sean Penn qui se fond totalement dans le rôle) est
déroutant. Crétin et génial à la fois. Suffisant et conscient de son talent
mais en même temps fuyant comme un gamin ou s'évanouissant à la vue de
Django Reinhardt. Aimant la compagnie des femmes mais refusant qu'elles
s'attachent trop à lui. Pas romantique pour deux sous. Les deux seules
choses qu'il aime faire après avoir séduit une femme est de l'emmener voir
les trains ou de dégommer les rats au pistolet (idée drôlissime !).

Outre ce personnage, il y a la présence d'Hattie, femme muette (on dirait
d'ailleurs une authentique actrice du muet, une scène d'ailleurs y fait
allusion) et judicieux contrepoint à la logorrhé d'Emmet Ray. Désarmante et
touchante par sa simplicité. Le couple est étrangement assorti mais là
encore allez comprendre comment on peut être un prodigieux imbécile et
composer une musique de génie ?

Ainsi tranquillement, sereinement, le film fait son chemin accompagné tout
de même par la musique du génial Django Reinhardt qui lui a bien existé. On
pourrait donc reprocher au film de ne pas aller plus loin. C'est vrai.
Woody Allen ne voulait certainement pas en faire plus. C'est dommage mais
c'est ainsi en même temps. Mais on a droit à quelques répliques (notamment
de Emmet Ray quand il rencontre Hattie, (de mémoire : "Des que je t'ai vue,
j'ai été attiré, d'ailleurs c'est simple, je t'ai tiré à pile ou face !")
ou des scènes croustillantes (quand Emmet Ray laisse Hattie changer la roue
de sa voiture car il doit protéger ses mains). Ou à quelques dialogues
ironiques destinées aux alambiqués de l'analyse musicale ou d'autres
domaines (la scène où  Blanche analyse la fascination libidineuse d'Emmet
Ray pour les trains ou encore celle où elle dit :"A quoi pensez-vous
lorsque vous jouez ? Réponse : Je pense que je ne suis pas assez payé !")

Bref, des films de cette qualité et de cette simplicité là, on en
redemanderait tous les jours.

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 Yannick Rolandeau                    <yrol@freesurf.fr> 
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