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[Critique] Little Odessa


  • Subject: [Critique] Little Odessa
  • From: "Alexandre Tylski" <alexandre.tylski@wanadoo.fr>
  • Date: Mon, 03 Jan 2000 09:54:31 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: Guest of ProXad - France
  • References: <84ohce$a99$1@wanadoo.fr>
  • Xref: isdnet-serv fr.rec.cinema.selection:600

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


[Spoilers] [Critique] LITTLE ODESSA (James Gray, 1993)

Le premier plan du film nous dévoile le visage en profil d’un
homme d’une trentaine d’années. Il regarde fixement devant
lui, prédateur ou spectateur lucide de sa propre destinée.
Il est noyé dans l’obscurité, comme embaumé par les ténèbres,
sans corps, fantomatique. La seule lumière qui parvient à filtrer
vient lui cisailler le visage : son regard froid est encadré par
cet éclairage qui semble passer par la fente d’une boîte dans
laquelle il serait emprisonné, seul. Un choeur chaleureux d’une
grande pureté est là, autour de lui, mais désespérément au
loin. Ces voix en apesanteur sont parfumées de nostalgie,
ancrées dans un autre cadre spatio-temporel, elles évoquent
la mémoire, la transparence, la profondeur, en opposition
avec ce visage, définitivement muet, dénué de tout sentiment
ou de vie. S’amorce et s’annonce alors, dans cette ambiance
crépusculaire, la tragédie d’une âme solitaire fermée et enfermée,
incapable de parole ou de mouvement.

Tourné en à peine trois petites semaines, sans budget ou
presque, écrit et réalisé par un jeune étudiant en cinéma,
James Gray (seulement âgé de 24 ans au moment du tournage),
Little Odessa fait montre d’une maîtrise et d’une richesse
remarquables. Le film dépeint avec véracité et intensité le
parcours d’un tueur, Joshua (Tim Roth), qui doit exécuter
un bijoutier dans son quartier d’enfance, Little Odessa (le
quartier russe de New York). Joshua revoit par la même
occasion et, bien malgré lui, son frère plus jeune, Reuben
(Edward Furlong), son père (Maximillian Schell), et sa mère
(Vanessa Redgrave). Cette famille est non seulement immigrée,
déplacée, voire même déportée, mais elle souffre également
d’autres formes de déchirures : le patriarche a expulsé son
fils aîné, Joshua ; la mère, atteinte d’une tumeur, est sur le
point de trépasser (menant Reuben à un mutisme douloureux
et le père à un adultère gênant). Pour ne rien arranger, la
communication est âpre au sein de cette famille : Reuben
ne parle presque pas, il est secret ; son père, lui, ne parvient
à discuter avec ses fils qu’avec des coups de ceinture.
Même si la mère est peut-être le seul véritable lien humain
qui tient la famille, elle symbolise par son état physique le
mal et la mort qui gangrènent cette famille, elle semble souffrir
et payer pour tous (son visage angélique à des allures d’icône).

Ces problèmes de communication, ironiquement, se traduisent
notamment par l’utilisation des cabines téléphoniques,
d’ordinaire lieux de dialogues mais reléguées ici à n’être plus
que de vulgaires outils de mort, d’où Joshua reçoit ses ordres
et d’où son père finit par le vendre à des assassins. La
cabine téléphonique est aussi le théâtre d’une des scènes de
meurtre les plus saisissantes du film, lorsque Joshua tue de
sang-froid, et à bout portant, un jeune homme sur le point de
révéler sa présence par téléphone. Dans le même ordre
d’idée, Joshua lorsqu’il n’arrive pas à se faire respecter avec
des mots sort son revolver et le braque sur la tête du
récalcitrant (son père ; la maîtresse de celui-ci ou un jeune
malfrat). En tuant son père symboliquement (il le prive de
son autorité), Joshua se rend coupable d’une sorte de
parricide (il réalise son complexe oedipien). Mais en tuant
son père, il se tue lui-même car Joshua ne semblait puiser
son énergie que dans l’attente de la réalisation de ce fantasme,
qu’il assouvissait avant dans son emploi de tueur à gages
(toutes ses victimes sont plus ou moins des substituts de
l’image du père).

Ces leurres communicationnels, qui ne sont que les preuves
flagrantes d’une impossibilité d’échanges humains, est trahi
et largement représenté par l’environnement glacial et statique
dans lequel évoluent les êtres. Ainsi, Little Odessa est un
quartier replié sur lui-même où il n’existe quasiment aucune
intervention de la force publique, un endroit du monde livré à
lui-même, une sorte d’île qui a pour particularité d’être un
personnage à part entière, voire le principal enjeu (puisqu’il
est le titre même du film). La mise en scène, littéralement
imprégnée, est volontairement dans ce même "état d’esprit",
souvent composée de plans fixes (fixant précisément les
protagonistes dans leur propre réclusion), de plans " en
distance " (déshumanisants) et de ruptures marquées par la
contradiction de gros plans sonores sur des plans larges.
Les mouvements de caméra sont souvent " à l’épaule ", en
suspens, terriblement réalistes (car proche du reportage)
mais profondément oniriques et fantomatiques car souvent
hantés par la présence des voix du choeur. Ce quartier en
huis clos n’en devient que plus mortifère, allégorique et étouffant.

Le cinéma, par opposition, est présenté dans cet univers d’ours
polaires comme le dernier refuge, un lieu carrefour où Reuben
tente de renouer avec les valeurs profondes d’un pays qui, faute
d’avoir une Histoire, s’est inventé un mythe, voire une psychologie
par le biais du western qui entretient la nostalgie du passé. Reuben
regarde au début du film un western (avec Burt Lancaster) dont
les couleurs chaudes contrastent avec la grisaille de sa vie
quotidienne. Dans le quotidien de Reuben, le vélo a remplacé le
cheval, l’eau n’est plus qu’une neige stérile et sans saveur. Ce
western est le fil conducteur de Little Odessa : conflit des
générations (on apprend qu’un père a tué son fils) et pas de
happy end (la pellicule brûle lors du dénouement symphonique).
Reuben cherche effectivement tout le long de Little Odessa, une
image (paternelle) à laquelle se raccrocher et s’identifier et il
l’a trouve dans la personne de son frère, qu’il admire. Et l’idée
magnifique du film, c’est d’avoir mis en scène la mort de
Reuben à travers un drap blanc, véritable métaphore de la
toile du cinéma, l’écran. C’est finalement la représentation qui
tue Reuben, toutes les représentations. D’ailleurs, la première
fois que son père adresse la parole à Reuben dans le film
concerne le walkman qu’il écoute trop longuement : "ça te tuera"
affirme son père.

A la fin de Little Odessa, Reuben se retrouvera troué d’une balle.
Son assassin avait vu l’ombre de Reuben derrière un drap blanc
et lui a aussitôt tiré dessus, trouant le drap et le corps du jeune
homme. La caméra s’approche du drap, passe à travers celui-ci
et montre Reuben étendu au sol, mort. Ironie : la profondeur du
trou ne dévoile rien d’autre que la mort, une voie sans issue, une
opacité. Toute profondeur de champ dans ce film n’est qu’un
simulacre, il ne traduit que mieux, par un sublime paradoxe, la
platitude de l’être, son absence de mémoire. Cette "toile trouée"
fait de plus écho au tout début du film (comme toute tragédie,
cette histoire est cyclique) où la pellicule du western projeté
se met à brûler avant le happy end créant un rond rougeâtre
sur la toile blanche. On voit à l’écran la pellicule être éclatée,
crevée, fondue, pulvérisée, liquéfiée. Le corps de Reuben finira,
également, dans les flammes.

Mais ce qui perd Reuben c’est aussi, peut-être, son trop plein
d’humanité (il voulait sauver son frère) et dans ce monde-là ce
type de comportement est immédiatement voué à l’échec. La
solitude et l’égoïsme sont les seules voies de survie efficaces
à Little Odessa. Le dernier plan du film nous présente Joshua
 immobile dans sa voiture, son carrosse de glace, son "cercueil
de verre", avec le regard vide, sans émotion, alors qu’il vient
de perdre toute sa famille. Ce tombeau d’une apparente
transparence ne traduit que mieux l’extrême opacité de Joshua,
le mur d’acier qu’il a dressé entre lui et le reste du monde. Tim
Roth, qui incarne brillamment ce rôle si sombre et désincarné,
racontait que les producteurs du film voulaient que Joshua ait
la larme à l’oeil dans l’ultime image du film, comme un début
de rédemption ou de renaissance. Mais le jeune cinéaste,
James Gray, refusa catégoriquement et laissa jusqu’au bout
son personnage être ce qu’il est, c’est-à-dire un homme qui
aura finalement choisi ou qui aura été obligé de " ne pas
être " (tout en restant en vie à la fin, à l’inverse de Hamlet). A
chacun de ressentir ou non la puissance singulière de cette
petite odyssée urbaine à la fois si moderne et si tragiquement
ancestrale.
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Alexandre Tylski                             alexandre.tylski@wanadoo.fr
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