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[Date Prev][Date Next][Date Index] [Critique] Little Odessa
[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur fr.rec.cinema.discussion] [Spoilers] [Critique] LITTLE ODESSA (James Gray, 1993) Le premier plan du film nous dévoile le visage en profil d’un homme d’une trentaine d’années. Il regarde fixement devant lui, prédateur ou spectateur lucide de sa propre destinée. Il est noyé dans l’obscurité, comme embaumé par les ténèbres, sans corps, fantomatique. La seule lumière qui parvient à filtrer vient lui cisailler le visage : son regard froid est encadré par cet éclairage qui semble passer par la fente d’une boîte dans laquelle il serait emprisonné, seul. Un choeur chaleureux d’une grande pureté est là, autour de lui, mais désespérément au loin. Ces voix en apesanteur sont parfumées de nostalgie, ancrées dans un autre cadre spatio-temporel, elles évoquent la mémoire, la transparence, la profondeur, en opposition avec ce visage, définitivement muet, dénué de tout sentiment ou de vie. S’amorce et s’annonce alors, dans cette ambiance crépusculaire, la tragédie d’une âme solitaire fermée et enfermée, incapable de parole ou de mouvement. Tourné en à peine trois petites semaines, sans budget ou presque, écrit et réalisé par un jeune étudiant en cinéma, James Gray (seulement âgé de 24 ans au moment du tournage), Little Odessa fait montre d’une maîtrise et d’une richesse remarquables. Le film dépeint avec véracité et intensité le parcours d’un tueur, Joshua (Tim Roth), qui doit exécuter un bijoutier dans son quartier d’enfance, Little Odessa (le quartier russe de New York). Joshua revoit par la même occasion et, bien malgré lui, son frère plus jeune, Reuben (Edward Furlong), son père (Maximillian Schell), et sa mère (Vanessa Redgrave). Cette famille est non seulement immigrée, déplacée, voire même déportée, mais elle souffre également d’autres formes de déchirures : le patriarche a expulsé son fils aîné, Joshua ; la mère, atteinte d’une tumeur, est sur le point de trépasser (menant Reuben à un mutisme douloureux et le père à un adultère gênant). Pour ne rien arranger, la communication est âpre au sein de cette famille : Reuben ne parle presque pas, il est secret ; son père, lui, ne parvient à discuter avec ses fils qu’avec des coups de ceinture. Même si la mère est peut-être le seul véritable lien humain qui tient la famille, elle symbolise par son état physique le mal et la mort qui gangrènent cette famille, elle semble souffrir et payer pour tous (son visage angélique à des allures d’icône). Ces problèmes de communication, ironiquement, se traduisent notamment par l’utilisation des cabines téléphoniques, d’ordinaire lieux de dialogues mais reléguées ici à n’être plus que de vulgaires outils de mort, d’où Joshua reçoit ses ordres et d’où son père finit par le vendre à des assassins. La cabine téléphonique est aussi le théâtre d’une des scènes de meurtre les plus saisissantes du film, lorsque Joshua tue de sang-froid, et à bout portant, un jeune homme sur le point de révéler sa présence par téléphone. Dans le même ordre d’idée, Joshua lorsqu’il n’arrive pas à se faire respecter avec des mots sort son revolver et le braque sur la tête du récalcitrant (son père ; la maîtresse de celui-ci ou un jeune malfrat). En tuant son père symboliquement (il le prive de son autorité), Joshua se rend coupable d’une sorte de parricide (il réalise son complexe oedipien). Mais en tuant son père, il se tue lui-même car Joshua ne semblait puiser son énergie que dans l’attente de la réalisation de ce fantasme, qu’il assouvissait avant dans son emploi de tueur à gages (toutes ses victimes sont plus ou moins des substituts de l’image du père). Ces leurres communicationnels, qui ne sont que les preuves flagrantes d’une impossibilité d’échanges humains, est trahi et largement représenté par l’environnement glacial et statique dans lequel évoluent les êtres. Ainsi, Little Odessa est un quartier replié sur lui-même où il n’existe quasiment aucune intervention de la force publique, un endroit du monde livré à lui-même, une sorte d’île qui a pour particularité d’être un personnage à part entière, voire le principal enjeu (puisqu’il est le titre même du film). La mise en scène, littéralement imprégnée, est volontairement dans ce même "état d’esprit", souvent composée de plans fixes (fixant précisément les protagonistes dans leur propre réclusion), de plans " en distance " (déshumanisants) et de ruptures marquées par la contradiction de gros plans sonores sur des plans larges. Les mouvements de caméra sont souvent " à l’épaule ", en suspens, terriblement réalistes (car proche du reportage) mais profondément oniriques et fantomatiques car souvent hantés par la présence des voix du choeur. Ce quartier en huis clos n’en devient que plus mortifère, allégorique et étouffant. Le cinéma, par opposition, est présenté dans cet univers d’ours polaires comme le dernier refuge, un lieu carrefour où Reuben tente de renouer avec les valeurs profondes d’un pays qui, faute d’avoir une Histoire, s’est inventé un mythe, voire une psychologie par le biais du western qui entretient la nostalgie du passé. Reuben regarde au début du film un western (avec Burt Lancaster) dont les couleurs chaudes contrastent avec la grisaille de sa vie quotidienne. Dans le quotidien de Reuben, le vélo a remplacé le cheval, l’eau n’est plus qu’une neige stérile et sans saveur. Ce western est le fil conducteur de Little Odessa : conflit des générations (on apprend qu’un père a tué son fils) et pas de happy end (la pellicule brûle lors du dénouement symphonique). Reuben cherche effectivement tout le long de Little Odessa, une image (paternelle) à laquelle se raccrocher et s’identifier et il l’a trouve dans la personne de son frère, qu’il admire. Et l’idée magnifique du film, c’est d’avoir mis en scène la mort de Reuben à travers un drap blanc, véritable métaphore de la toile du cinéma, l’écran. C’est finalement la représentation qui tue Reuben, toutes les représentations. D’ailleurs, la première fois que son père adresse la parole à Reuben dans le film concerne le walkman qu’il écoute trop longuement : "ça te tuera" affirme son père. A la fin de Little Odessa, Reuben se retrouvera troué d’une balle. Son assassin avait vu l’ombre de Reuben derrière un drap blanc et lui a aussitôt tiré dessus, trouant le drap et le corps du jeune homme. La caméra s’approche du drap, passe à travers celui-ci et montre Reuben étendu au sol, mort. Ironie : la profondeur du trou ne dévoile rien d’autre que la mort, une voie sans issue, une opacité. Toute profondeur de champ dans ce film n’est qu’un simulacre, il ne traduit que mieux, par un sublime paradoxe, la platitude de l’être, son absence de mémoire. Cette "toile trouée" fait de plus écho au tout début du film (comme toute tragédie, cette histoire est cyclique) où la pellicule du western projeté se met à brûler avant le happy end créant un rond rougeâtre sur la toile blanche. On voit à l’écran la pellicule être éclatée, crevée, fondue, pulvérisée, liquéfiée. Le corps de Reuben finira, également, dans les flammes. Mais ce qui perd Reuben c’est aussi, peut-être, son trop plein d’humanité (il voulait sauver son frère) et dans ce monde-là ce type de comportement est immédiatement voué à l’échec. La solitude et l’égoïsme sont les seules voies de survie efficaces à Little Odessa. Le dernier plan du film nous présente Joshua immobile dans sa voiture, son carrosse de glace, son "cercueil de verre", avec le regard vide, sans émotion, alors qu’il vient de perdre toute sa famille. Ce tombeau d’une apparente transparence ne traduit que mieux l’extrême opacité de Joshua, le mur d’acier qu’il a dressé entre lui et le reste du monde. Tim Roth, qui incarne brillamment ce rôle si sombre et désincarné, racontait que les producteurs du film voulaient que Joshua ait la larme à l’oeil dans l’ultime image du film, comme un début de rédemption ou de renaissance. Mais le jeune cinéaste, James Gray, refusa catégoriquement et laissa jusqu’au bout son personnage être ce qu’il est, c’est-à-dire un homme qui aura finalement choisi ou qui aura été obligé de " ne pas être " (tout en restant en vie à la fin, à l’inverse de Hamlet). A chacun de ressentir ou non la puissance singulière de cette petite odyssée urbaine à la fois si moderne et si tragiquement ancestrale. ________________________________________________ ************************************************************************ Alexandre Tylski alexandre.tylski@wanadoo.fr Le magazine du cinéma international http://www.cadrage.net The film score daily web site http://www.filmscoremonthly.com Le cinéma en lumière http://www.lumiere.org Un autre regard sur le cinéma http://www.reperages.presse.fr Le site français de la musique de film http://www.traxzone.com "Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d'oeuvre." [Anatole France] -- Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html> Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>
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