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[CRITIQUE] Le Bleu des villes, de Stephane Brize (1999)


  • Subject: [CRITIQUE] Le Bleu des villes, de Stephane Brize (1999)
  • From: Yannick Rolandeau <yrol@freesurf.fr>
  • Date: 27 Dec 1999 22:35:11 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: 2001
  • References: <6hcf6sgsl9kak6ss73h62f8nmhsfad7i8k@4ax.com>
  • Xref: isdnet-serv fr.rec.cinema.selection:597

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]

NE PAS LIRE SI VOUS N'AVEZ PAS VU LE FILM


Le réalisateur Stéphane Brizé vient du court-métrage et certains ont
peut-être encore en mémoire, l'excellent "L'oeil qui traîne" qui décrivait
par l'enchaînement d'épisodes pathétiquement drôle la vie d'un jeune homme
Didier qui va se retrouver en prison.

Avec ce premier long-métrage, Stéphane Brizé reprend ce type de situation
décalée et marche dans les pas d'un Pascal Thomas, voire d'un Milos Forman
à ses débuts (étrangement, Stéphane Brizé se réclame plus de Ken Loach et
de Maurice Pialat). C'est une bonne nouvelle car cette approche, ce mélange
d'humour, d'ironie et de simplicité est un cocktail qui se fait de plus en
plus rare actuellement. Mais ce qui fonctionnait à merveille dans son
court-métrage fonctionne ici moins bien tant ce premier film possède un
rythme moins fluide, une mise en scène moins maîtrisée qui aurait demandée
plus de concision. Il est vrai que passer du court au long métrage n'est
pas chose aisée, surtout avec ce style de rythme, d'humour et de narration.
Néanmoins, "Le Bleu des villes" est un bon film simple, intelligent,
sensible et qui ne rate pas son sujet. Cela mérite d'être souligné.

Le thème est une variation du bovarisme et de l'insatisfaction d'une femme
(le personnage principal s'appelle Solanges Rouault, nom de jeune fille
d'Emma avant qu'elle n'épouse M. Bovary). Solanges et son mari mènent une
vie "tranquille" dans une ville de province. Jusqu'au jour où l'amie
d'enfance de Solanges, Mylène, devenue présentatrice météo, est de passage
pour dédicacer sa biographie... (terrible graphomanie !) Solanges va alors
prendre conscience de la pauvreté de sa vie, de ses ambitions perdues et
certes le constat est rude : elle se rend compte qu'elle n'aime plus son
mari (qui travaille à la morgue de l'hôpital et est obsédé par les travaux
de la maison), et elle est devenue contractuelle alors qu'elle rêvait de
devenir chanteuse. Pourtant, secrètement, elle enregistre sur un caméscope
des chansons populaires (ici Nicoletta).

Il est vrai que le milieu de Solange comme beaucoup de personnes n'est pas
très reluisant et Stéphane Brizé fait preuve d'un véritable sens de
l'observation dans la description (souvent très drôle et grinçant mais
jamais méprisant) de l'environnement socio-professionnel (les insultes des
conducteurs verbalisés, le fonctionnaire qui veut lui faire signer une
pétition pour qu'on change le papier hygiénique), familial (le repas de
famille et le clafoutis avec noyaux de cerise) et individuel de Solanges
(les plans du quartier où toutes les maisons à peine finies d'être
construites se ressemblent).

Donc si la vie de Solanges va être bouleversée, ce n'est pas à cause d'une
situation extraordinaire, plus sensationnelle que la sienne au fond (l'une
contre l'autre) , mais à cause de son amie d'enfance devenue  présentatrice
météo. Le rêve est mince, illusoire et même carrément dérisoire. D'ailleurs
Mylène n'en est pas dupe. Solanges, bien sûr, un peu au début, oui. Mais
cette situation n'est qu'un déclencheur, jamais tout du moins une
identification pure et simple. Le Bleu des villes ne tombe pas dans ce
piège facile et observe tout cela avec beaucoup de finesse.

Le personnage de Solanges est attachant. Elle a le courage de prendre
conscience de sa situation, d'y faire fasse et de prendre des résolutions
pour s'en sortir même si celles-ci sont maladroites et tranchées. Le film
mène son personnage jusqu'au bout sans jamais tomber dans les situations
faciles ou kitsch. Stéphane Brizé sait parler des personnages simples sans
jamais les traiter avec complaisance ou mépris (comme le personnage du mari
très bien interprété par Antoine Chappey). Au contraire, il les traite de
plein front en mettant en balance une question somme toute aussi simple que
fondamentale : comment se sortir du piège qu'est devenu notre vie
quotidienne ? Comment être soi-même dans un monde irrémédiablement banal,
conformiste et ennuyeux ? Que ce soit Solanges ou Mylène, la même question
demeure. Ce n'est pas un monde contre l'autre ou un monde est meilleur que
l'autre, c'est comment sortir du monde pour lequel on n'est pas fait sans
tomber dans un mimétisme facile ? 

Car le film aborde aussi, tout comme Celebrity de Woody Allen, le thème de
la célébrité mais sous un autre angle (le film de Woody Allen était une
variation ironique du thème de Faust, l'histoire d'un homme qui veut vendre
son âme au diable mais... personne n'en voudra !) car Le Bleu des villes
montre toute l'inanité de cette quête dès le départ comme solution à son
ennui. Solanges ne cherche pas à vendre son âme au diable mais tout au
contraire à exister. Purement et simplement.

Car Mylène est encore plus enfermée dans sa situation que ne l'est
Solanges. Mylène se cache derrière son image médiatique (elle a deux
visages, le sien et l'autre) tandis que Solanges (elle n'a qu'un visage) a
décidé de ne plus se mentir et dès qu'elle n'a plus voulu se mentir, elle
est obligé de se confronter à tout un monde qui a assis le mensonge comme
règle et banalité de vie. Mais elle préfère partir que de subir. Et elle va
décider de monter à Paris en trouvant refuge chez son amie Mylène, du coup
bien embarrassée car auparavant, Solanges lui avait donné une cassette
vidéo afin d'avoir un avis sur son interprétation. Et Mylène n'avait pas
osé lui dire ce qu'elle en pensait vraiment et avait trouvé que Solanges
avait du talent. Cela va aboutir à la scène avec un découvreur de talent
qui va lui révéler que ce qui compte, ce n'est pas le talent mais l'image.
La scène est un peu maladroite et simpliste dans la manière dont elle est
abordée mais elle dit l'essentiel de ce qui gouverne les rapports sociaux.
Mais au fond, l'important n'est peut-être pas là. Solanges a d'abord fait
le premier pas, c'est celui qui compte, c'est le plus difficile à franchir.
Elle est maintenant sur la bonne voie.

C'est cela Stéphane Brizé, une tendresse et une simplicité de ton qui
posent des questions cruciales.

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 Yannick Rolandeau                    <yrol@freesurf.fr> 
 Page d'accueil cinema:               http://yrol.free.fr/
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"Dans un monde sans mélancolie, les rossignols se mettraient à roter."           
                                             Cioran    
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