[Recherche]
[Date Prev][Date Next][Date Index]

[CRITIQUE] Fight Club, de David Fincher (1999)


  • Subject: [CRITIQUE] Fight Club, de David Fincher (1999)
  • From: abarfety@aol.com (Alexandre Barfety)
  • Date: 18 Dec 1999 16:05:20 GMT
  • Approved: frcs-mod@lists.freenix.org
  • Followup-to: fr.rec.cinema.discussion
  • Newsgroups: fr.rec.cinema.selection
  • Organization: AOL, http://www.aol.fr
  • References: <19991217102124.12957.00000029@ng-fg1.aol.com>
  • Xref: isdnet-serv fr.rec.cinema.selection:593

[Mod: Ceci est la deuxième publication d'un article déjà paru sur
fr.rec.cinema.discussion]


" L'un des artifices de séduction les plus efficaces du Diable, c'est de nous
provoquer au combat. C'est comme la lutte avec une femme, qui finit au lit."
Kafka


	Le nouveau film du réalisateur David Fincher déchaîne des passions étranges
dans le public des cinémas français. Sa sortie a provoqué un engouement
mimétique de la plupart des cinéphiles normalement constitués, tout heureux de
partager ensemble ce long pensum aux allures dérangeantes. Ainsi est faite la
dure loi du fanatique, vouloir être libre de cracher sur la critique et heureux
de sentir le soutien de ses semblables. La question importante est autre, qu'en
est-il vraiment ? Pourquoi une telle opposition, et quel est le véritable sujet
du film. C'est ce que je me propose de montrer ici. La réflexion sur le mal
déborde forcément le strict cadre de cet objet cinématographique et le lecteur
ne me tiendra pas rigueur de ces débordements et variations. Quant à celui qui
n'aurait pas vu le film en question, qu'il soit prévenu, les quelques
révélations qui suivent pourraient nuire à son plaisir.

" Je me crois en Enfer, donc j'y suis." Rimbaud


Fight Club est le nom de légion. Le film de Fincher pose le problème du mal et
du Diable. Louable et passionnant sujet qui ne manque pas de résonances dans
une société prompte à croire à tout sauf au Diable. Pour ceux qui n'en voient
que la queue donc, ce film nous présente bien la figure du Diable incarné.
Tyler Durden (Brad Pitt) est le Diable. Un Satan fils légitime d'un
totalitarisme contemporain, le libéralisme. Comment est né Tyler Durden ? Il
est issu du mal du siècle qui gangrène les romantiques et leurs héritiers, la
noia, l'ennui. Quand on s'ennuie, on oublie de vivre. Et peut-on encore vivre ?
La société libérale déshumanise et asservit l'homme décrit Fincher, elle
empêche même de rêver. L'ennui naquit un jour de l'uniformité, et c'est la
somme sans fin des loisirs que dénonce fort justement Hanna Arendt qui
entretient cet ennui et le rend éternel. Le libéralisme est en grande partie
fondé sur la croyance naïve que l'égoïsme individuel de chacun se transforme en
bien pour tous. Ainsi le texte fondateur de Mandeville publié en 1705 et
intitulé : La Fable des Abeilles ; Vices privés, bénéfices publics. Il sera
repris ensuite par Smith. D'où une société fondée sur l'individu et non le
collectif. Fais ce que tu dois faire pour servir au mieux tes intérêts. Il est
judicieux de dénoncer ce totalitarisme du marché et de l'exploitation de
l'homme par l'homme, et il faut savoir que nos intellectuels à quelques
exceptions près se sont ralliés à l'un ou l'autre de ces totalitarismes, le
communisme ou le libéralisme. Nous verrons plus tard si le propos de Fincher
est réellement celui-là.
La solitude crée la tentation. Dans une société marchande vendue au
capitalisme, l'homme moderne, l'homme sans qualités n'a plus qu'une seule
issue, faire de lui-même son propre Dieu. Et de Dieu au Diable, chacun sait
qu'il n'y a qu'un pas, presque rien ne sépare ces deux quasi-jumeaux. 
Tyler Durden est le Diable, il est l'ange tombé du ciel, l'ange exterminateur
d'un monde corrompu. Il est le tentateur. Il propose un monde meilleur,
séduisant, et ce monde meilleur passe évidemment par la destruction brutale du
précédent. Que fait-il ? Il accuse et exécute. Le Diable est le séducteur. Ici
lui est donnée d'abord l'apparence de Brad Pitt, qui se doit de représenter la
beauté de Satan, une beauté trompeuse. Mais le premier personnage du film n'est
pas Pitt, mais Norton. Norton est X ou personne. C'est lui l'homme moderne dont
je parlais au début, il est cet homme transparent, sans qualités. Seulement
nous savons que X et Durden ne sont qu'un. Ils ne sont qu'un tout en étant
plusieurs. X rencontre son double au détour d'un hall d'aéroport, lieu anonyme
par excellence. Son double, son propre reflet comme le Diable est au mieux le
singe de Dieu. Mais notre X n'a rien de Dieu. Il n'est rien, il n'a même pas de
nom. Il est celui qui n'a pas d'identité, il n'existe pas. Le Diable est
légion, à la fois un et plusieurs, il n'est personne, il est Nobody comme le
titre de fameuses diableries de Bosch. Norton est Nobody, il est le Diable.
Durden est le modèle de Nobody, le premier artifice du Diable est la tentation.
Comme le serpent a tenté Eve dans le jardin, Tyler Durden a la séduction du
fruit défendu. Il met en cause la structure du réel, la structure de la
société. Il veut et parvient à être imité par Norton qui le reconnaît très vite
comme modèle. Le mimétisme est voulu et assumé, il s'agit ici de doubles et de
doubles mimétiques. Satan est scandaleux dit René Girard à la suite des
Evangiles, et il a raison. Que fait Durden, il déclenche des crises mimétiques
et propose des sacrifices pour retrouver une innocence première. Il est
séduisant pour se faire imiter plus facilement. Bien sûr comme dans tout désir
mimétique, celui qu'on imite devient un jour rival et Durden qui ressemble
beaucoup au Stavroguine des Démons de Dostoïevski se transforme très vite en
rival de Norton, qui lui-même constitue un obstacle pour le premier.


" En la solitude, un homme converse avec lui-même, et comme a dit un sage, il
n'est pas toujours sûr qu'il ne converse point-là avec son ennemi."


L'existence du film semble au premier abord nous montrer comment le Diable est
légion. Le Fight Club apparaît comme un corps et très vite ce corps toujours
plus sanglant devient un groupe. Un groupe totalitaire et diabolique, bien
entendu, dans le sens où, comme la société qu'il combat il désigne cette
société comme bouc émissaire. Le coupable n'est pas nous, il nous est
extérieur, étranger. Allégorie du nazisme, certainement. L'action violente ne
libère pas, le groupe aliène. Le projet Chaos n'est rien d'autre que
l'apocalypse, le règne du Diable sur la terre, on ne pourrait être plus clair.
La réponse de Durden aux errements de notre époque est une autre errance bien
plus dangereuse encore. La solitude est remplacée par la massification, contre
l'individualisme, prônons le regroupement et la séparation en un corps
constitué, des chemises brunes ou noires peu importe, la métaphore des SA est
évidente. Légion, voici ton nom, des faibles facilement impressionnables pour
emplir le chaudron mimétique. Le remède est toujours pire que le mal. Il ne
suffit pas de combattre un mal pour être dans le bien.
Seul Norton ne sent pas vivant, il se sent mort. Il a besoin de spectacles pour
éprouver l'impression de la vie. La solitude fait peur, le groupe rassure. Le
couple Norton-Pitt est sadomasochiste, cet échange de coups répété figure la
lutte éternelle dans le coeur de l'individu entre le besoin de révolte,
d'anarchie et le désir de conservation. Ne cherchez pas chez Fincher une
dénonciation quelconque de la violence qui parcourt le film, il n'y en pas. Au
contraire la douleur infligée semble être assimilée par Fincher comme la preuve
qu'on est en vivant. Tant qu'on souffre, c'est qu'on est en vie. Morale
simpliste s'il en est, après avoir vaguement feuilleté Nietzsche. La lutte
entre X et son double est une lutte à mort, forcément. Comment expulser Satan ?
Satan expulse Satan. C'est l'ultime tour de passe-passe du film. X a tué
Durden, il a pris le risque de se sacrifier et sa ruse a réussi. Mais qui peut
croire qu'elle réussisse ? La plus belle ruse du Diable est de faire croire à
tous qu'il est mort. Qui X a-t-il tué ? Le Diable ? Certainement pas. Le Diable
était son reflet dans le miroir, et n'étant pas Dieu, il ne peut être que le
Diable. Faire le mal en prétendant faire le bien, ou espérer vaincre le mal
avec ses propres ruses est une illusion. Le réalisateur en est-il conscient,
c'est une autre histoire.

"Pour ceux qui n'en voient que la queue"

Malgré toutes les séductions déployées, Fincher se trompe, il croit avoir vu et
dénoncé le Diable, mais il n'en est rien. Dans la lignée perverse de Freud, il
fait du Diable une projection, oui une projection. Le terme est volontairement
cinématographique et très présent dans le film, je n'invente rien, Fincher joue
constamment sur la notion de projection et sur la nature illusoire et factice
du support cinématographique avec une mise à jour physique de l'artifice.  La
projection qu'elle soit de pellicule ou de l'esprit de Norton.  Norton n'aurait
fait que projeter en dehors l'image de ce qui existe en lui de façon
inconsciente. Exactement comme l'artiste dans la métaphore bien connue. 
Deuxième définition de la projection par la psychanalyse, Norton rejette hors
de lui ce dont il ne veut pas et le retrouve dans le monde extérieur. Fincher
adhère à ces croyances. Je me dois de dire qu'il se trompe lourdement.
Le mal n'est pas de nous, il est en nous. Le mal est présent partout, dans
toute sa banalité. Le Diable est là, dans cette apparente tranquillité. Où est
le Diable dans le projet nazi ? Pas seulement dans Hitler et Hitler n'est pas
le Diable.  Cioran a écrit que le Diable : "n'est qu'un administrateur, qu'un
préposé aux basses besognes, à l'histoire." Admirable clairvoyance de Cioran,
le mal ne réside pas dans un corps humain celui du mal incarné, du bouc
émissaire que l'on nous désigne pour nous rassurer, comme récemment Dutroux par
exemple. Le Diable est un fonctionnaire zélé, non pas Brad Pitt, mais Eichmann
petit fonctionnaire qui a obéi aux ordres, et qui refuse la culpabilité. Le
Diable est bien Norton qui désigne comme bouc émissaire la société ou son chef
du bureau. La haine enferme bien plus qu'elle ne libère, c'est une certitude et
la victime n'est pas toujours si éloignée de son bourreau.
Le film de Fincher nous entraîne dans une impasse. Après avoir dénoncé le
Diable, voilà qu'il nous le retire aussi brutalement. Le Diable n'est donc
qu'un film, rien de plus. Fincher est bien un reflet aussi pâle que son époque.
Il se veut provocant et dérangeant quand il n'est que conformiste. Il donne au
spectateur un hochet, la séduction immédiate et un peu gratuite d'un plaisir
rapide, un peu à la manière des films porno. Et le spectateur tout heureux s'y
laisse prendre. Séduit il se fait cocufier par un film idiot. Le cocu ici doit
le savoir et pourtant il refuse de le voir. Le film serait comme le Diable, une
illusion. Clément Rosset a parfaitement démontré le lien entre l'illusion et le
double. Cocu donc d'une illusion révélée et acceptée que le spectateur refuse
de voir, ayant définitivement congédié le réel, dans l'attitude d'Oedipe. On
prétend nous montrer un retour à la réalité. Quelle est la réalité de ce film ?
Il n'y en a pas, elle est tout aussi tronquée que l'illusion qu'elle dénonce.
La société de consommation attaquée ? Que nenni, la critique n'y est qu'en
surface, dans le fond il n'en est rien. Le sujet qui aurait pu être abordé
sérieusement, ici la déshumanisation la transformation de l'individu en une
marionnette comme Petrouchka n'est pas faite. Le film se retourne sur lui-même
comme une pirouette, ce n'est qu'une singerie, la gesticulation désarticulée
d'un pantin. Entretenir l'illusion tout en prétendant la dissiper. Il n'existe
pas pire forfait que celui-là, révéler un mensonge pour nous le faire admettre
encore mieux. Si une oeuvre n'a pas de réalité, pourquoi créer ? L'émotion que
l'on peut en tirer devient tout aussi irréelle. Dénoncer l'exploitation et
l'aliénation par la même aliénation, prétendre critiquer l'embrigadement en
embrigadant de plus belle. Le film de Fincher est un objet de consommation, qui
comme le Diable ou le séducteur se dissimule derrière une apparente vertu.
Comme le loup du petit chaperon rouge, le film avance déguisé, trompeur, il
invite à consommer du film, il invite à consommer des stars, il se termine
comme un divertissement doit se terminer. Le pire conformisme est celui-là,
dénoncer des maux, dont on est la personnification.

Il faudrait lire un conte de Mallarmé tiré de ses Contes Indiens, Le portrait
enchanté, pour voir ce qui sépare le réel du double. On ne peut être à la fois
soi-même et un autre sous peine d'y laisser sa vie, en voici déjà la morale. Un
vieux roi se languit des jours heureux où il était jeune et séduisant, pourquoi
n'est-il pas le beau jeune homme dont la reine lui a montré le portrait ? On
fait croire au souverain que, par la magie, il pourra se métamorphoser en
l'homme du portrait. L'heure venue, apparaît le double, ici l'amant de la
reine, modèle du portrait. Et l'amant profite de la crédulité du souverain pour
l'assassiner et prendre sa place. Celui-ci a pu croire un instant à la réalité
de la transformation. Que peut-on en conclure ? Soi-même est devenu un autre.
Le monarque est remplacé par un autre monarque, jeune et beau. Mais l'original,
le premier roi est mort. Dans le film de Fincher, il n'en est rien. Par un coup
de théâtre, le héros peut éliminer son double. Le croire serait être victime
d'une grave illusion, on ne se débarrasse pas du mal par un clin d'oeil.
Le spectateur qui aime Fight Club est victime de bêtise, indiscutablement. De
la bêtise au sens premier du terme. Bêtise du snobisme qui confond réalité et
mensonge, art et non-art. Cette bêtise est la même que celle du personnage de
Norton qui doutant de lui-même cherche le salut dans l'illusion et le double.
En prétendant révéler l'illusion de l'art du cinéma, le film se brûle lui-même
car ici brûler le double, la copie, c'est aussi brûler l'original, le réel. Ce
film comme une grande partie du cinéma hollywoodien actuel, auquel Fight Club
appartient indiscutablement ment au spectateur et entretient son illusion.
Cette industrie de l'entertainment comme la décrit Hanna Arendt, entretient
l'autosatisfaction. Elle glorifie le plaisir et le divertissement comme seule
fin de l'art. Pendant ce temps heureusement, des films comme Funny Games ou
Eyes Wide Shut par exemple, désillusionnent et construisent le sens. La quête
insensée du néant aboutit au néant pour paraphraser Heidegger (Das nichsts
nichstets). Le film de Fincher s'y vautre et le spectateur coule avec lui. Pour
tout dire, je n'ai pas vu d'illusion aussi navrante depuis, dans mon expérience
personnelle, Le Grand Bleu. Une oeuvre faible, jugée justement par la critique
et portée aux nues par un public incapable de discernement et de sens critique.
Certes il se rendra compte de la tromperie, mais que de temps perdu ! 

"Homme, ne cherche plus l'auteur du mal : cet auteur, c'est toi-même." Rousseau


Le cinéma hollywoodien a sa part diabolique et le message du film également.
Montrer que le mal est de soi est une erreur comme je l'ai dit. Le transfert du
Diable vers l'homme est achevé depuis longtemps comme le dit Rousseau. Le mal
est donc passé au cours du temps du divin vers l'humain, ainsi que l'a décrit
Luc Ferry, mais en plus ce glissement progressif s'est accompagné d'une
déresponsabilisation de l'humain, le mal n'est plus le fait du sujet, mais
contexte, le coupable tout trouvé, la société. Pourquoi condamner le meurtrier,
il n'est pas responsable de ses errements, il est malade à cause de la société.
Socrate aurait raison alors ? Nul ne ferait le mal volontairement.
En plus le film est long, trop long, mal filmé et relativement mal joué. Brad
Pitt est ridicule, Norton très moyen. Encore une fois il est étonnant de
constater que le cinéma américain semble incapable de trouver un cinéma
moderne. Fight Club est un film mal mis en scène, ce qui est assez désastreux
de la part d'un soi-disant génie de la mise en scène que certains n'hésitent
pas à comparer à Stanley Kubrick ! Un retour rapide sur l'oeuvre de ce dernier
devrait leur révéler la profondeur du gouffre qui les sépare. Les effets
spéciaux vaguement clipesques du début du film ne se justifient en rien, la
direction d'acteurs est inexistante, la photo clinquante, les mouvements
d'appareil aussi gratuits que tapageurs, faut-il ajouter autre chose ? Oui,
depuis Alien 3 son premier film, la carrière de David Fincher suit une pente
bien savonneuse, sans volonté de jeu de mots sur l'un des épisodes les plus
puants du film, son premier film montrait de réelles qualités et une certaine
force esthétique tout en évoluant déjà dans une zone un peu "dégueulasse" pour
reprendre l'expression des Cahiers, le grandiloquent final le prouve. La suite
de sa carrière est banale, un thriller médiocre et boursouflé, Seven, un nanar
prétentieux avec The Game. Une vraie médiocrité dans le satanisme. À force de
se prendre pour le Diable, le Malin, Fincher le trop malin risque de finir par
se révéler tout simplement idiot.


	Alexandre Barféty


-- 
Bien publier sur fr.rec.cinema.selection: http://www.frcs.assoc-38.org/pratp.html
Les archives de fr.rec.cinema.selection: <URL:http://www.frcs.assoc-38.org/>